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mercredi 13 mars 2019

Frontière chinoise


Aussi prodigieuse soit la carrière de John Ford, parmi les plus belles et intenses filmographies issues de l’âge d’or hollywoodien, elle n’en comporte pas moins quelques zones d’ombres... Ou plutôt quelques instants écrasés par le temps, évincés par d’autres, a priori plus forts et plus marquants. Nous ne ferons pas l’article complet de la longue carrière de Ford en ces lignes, mais nous soulignerons à quel point certaines œuvres, malgré leur indéniable qualité, profitent encore aujourd’hui d’un écho si faible qu’ils en tutoient l’oubli. Des films tels que L’Aigle vole au soleil, Les Cavaliers, La Taverne de l’Irlandais ou encore Les Cheyennes. S’ils n’occupent pas une place de premier plan dans la carrière du maître, on peut néanmoins sans détour affirmer leur situation majeure quant à leur sensibilité fordienne, comportant moult traits de caractères essentiels dès lors que l’on s’intéresse à la carrière du cinéaste. Le cinéma de Ford, c’est une histoire d’amour qui provoque ses coups de foudre même au bout de la vingtième vision d’un film, et qui surprend dans son étonnante propension à faire battre le cœur là où l’on ne l’attend pas. De ces quelques titres cités en amont, il reste la tendresse et la passion, le cœur et les tripes, la douceur et la force. De ces films surgissent quantités d’émotions et de moments d’anthologie, au détour d’une scène, d’une phrase, d’un regard, parfois même d’un seul plan. Nous aurions tort de ne les considérer un peu trop rapidement que comme de jolis ornements un brin quelconques au creux d’une carrière bouleversante de bonheur et de mélancolie mêlés. Le temps leur donnera peut-être enfin la stature qui leur est due, on ne peut que l’espérer. Or, la fin de carrière de John Ford constitue également une dernière ligne droite souvent minorée par les rétrospectives et les avis bien tranchés. Autrement dit, La Taverne de l’Irlandais et ce qui suit forment une période négligeable, tirée par un cinéaste à bout de force, vieillissant et mal à l’aise dans un Hollywood en train de changer. La chose s’avère pourtant extrêmement injuste. Au contraire de ce que l’on pourrait penser au premier abord, ses trois derniers films portent tous en eux le soin particulier d’un cinéaste toujours passionné par son métier, certes diminué (il est en train de perdre progressivement l’usage de son unique œil valide) mais continuant de questionner son pays, ses valeurs, ainsi qu’une véritable vision du monde en général. La Taverne de l’Irlandais n’est pas qu’un film de vacances entre amis, percutant et coloré. Il est bien plus que cela, constituant la dernière grande bordée festive d’un homme aux goûts frustes et attaché aux traditions, tout en accueillant la jeunesse avec affection et ferveur. Le film est, à sa manière, un moment essentiel, une charnière entre le passé et l’avenir, le tout dans une grande réconciliation des générations autour d’un projet de vie ensemble.


   

On se souvient du passé avec émotion et nostalgie, et l’on ne pense pas trop à l’avenir, si loin de ces îles habitées par les rescapés d’un monde moderne vainement frénétique. Tout est serein et le drame, si dense soit-il, s’abandonne encore dans l’humour et les embrassades viriles avec une générosité sans limite. Tout s’arrange, tout est bien qui finit bien.Mais Ford n’a pas encore dit son dernier mot. Fatigué mais très enthousiaste, il entame la réalisation des Cheyennes, mais doit régulièrement laisser son assistant réalisateur tourner des scènes selon ses indications. Il termine le film malgré ses problèmes de santé, et offre rien de moins qu’un magnifique poème automnal autour d’un peuple indien en voie d’extinction. Très sombre, mortifère le cas échéant, Les Cheyennes s’extraie néanmoins de sa torpeur et de sa tristesse lors d’une conclusion idéalisée dans laquelle la nation indienne vit en paix, dans ses terres, et semble promise à la perpétuation de sa société, en phase, ou tout au moins en équilibre, avec celle des Blancs. Ford fantasme une fin heureuse, même s’il n’y croit pas un seul instant, rendant de fait cette issue difficile à cerner, mais rendant compte d’un difficile combat moral duquel émergent l’ambiguïté et la réconciliation. Cheyenne Autumn (titre original bien plus émouvant) raconte la chute d’un peuple détruit par les guerres, important in extremis l’idée selon laquelle il s’en est sorti, fort et vaillant, incarnant une belle image figée dans la légende. A la suite de ce film superbe, Ford enchaine avec le projet Young Cassidy, mais tombe sérieusement malade. Tant et si bien qu’après trois semaines de tournage, il doit laisser la réalisation à Jack Cardiff, directeur de la photographie renommé et réalisateur capable. Papy, comme le surnomment ses amis, est au plus mal.


                 

Le Nouvel Hollywood clame sa fureur au travers de cinéastes jeunes et visionnaires, tels que John Frankenheimer, Franklin J. Schaffner ou Sam Peckinpah, et fait basculer l’industrie dans une ère de doute. Doute qui embrasse nécessairement celui, plus inquiétant, d’une nation américaine sur le point de découvrir sa propre faiblesse morale. Le traumatisme du Vietnam perce doucement, le Watergate n’est plus très loin. Déjà les institutions sont-elles violemment critiquées, la jeunesse révoltée, la vision de l’Amérique ébranlée. Le colosse s’apprête à mettre un genou à terre, même s’il reste suzerain sur une planète divisée en deux et dont le conflit mondial, à la fois binaire et complexe, tournera à son avantage. Ford a perdu son statut de metteur en scène au sommet de l’industrie, et cela depuis des années. Il n’en reste que les vestiges d’un passé glorieux qui lui attache l’ombrageux respect de la cinéphilie, et ce particulièrement en Europe. On peut de ce fait considérer comme un miracle les circonstances qui ont poussé la MGM à financer et produire son film suivant, le bien nommé Seven Women - ou Frontière chinoise en français (notons que la traduction française des titres de films réalisés par John Ford constitue souvent une hérésie dénuée de sens). Le dernier opus d’une carrière de plus de 120 films. Une œuvre au budget raisonnable, tourné dans un coin des studios, presque discrètement, sans battage médiatique, et qui obtiendra à sa sortie un modeste succès, trop modeste pour rembourser son coût de production. Un film pudique, sacrifié à la popularité de ses prédécesseurs fordiens, lentement oublié. Un film pourtant majeur, à la force émotionnelle fulgurante, une conclusion effarante de maturité et reprenant une grande partie de ces motifs si chers au cinéaste.(http://www.dvdclassik.com/critique/frontiere-chinoise-ford)

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