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lundi 14 janvier 2019

Le Fleuve sauvage


En 1960, Elia Kazan n’est plus sous l’égide de Jack Warner, producteur avec qui il s’est violemment heurté dans un souci constant de protéger son indépendance. Il peut donc entamer une phase de sa carrière plus intime et personnelle, fortement marquée par des aspects biographiques. Le Fleuve sauvage est le prélude d’une trilogie américaine composée de La Fièvre dans le sang (Splendor in the Grass, 1960) et d’America, America (1963), son œuvre la plus autobiographique. Une autobiographie qui se poursuivra dans L’Arrangement (1969), plus intime, notamment sur sa vie de couple avec Barbara Loden, puis avec Les Visiteurs (1972). Mais toujours avec ce souci de parler de son pays en parlant de l’homme. « Oui, j’aime l’Amérique, et chaque film que je fais est une critique de l’Amérique. Mais pour moi, c’est un pays merveilleux, je m’estime heureux d’avoir pu y vivre. » Kazan veut parler de son pays d’accueil, en creuser les paradoxes, en défricher l’histoire, mais avant tout il veut parler des hommes qui y vivent, ces immigrants, ces « Américains à trait d’union » comme il les appelle, ces victimes de la crise ou des mœurs rétrogrades, ces descendants d’esclaves qui n’ont pu briser leurs chaînes… toutes ces destinées vont habiter cette trilogie magnifique, que beaucoup considèrent comme l’aboutissement de la carrière du réalisateur. Mais il ne faut pas, devant la beauté sidérante de cette fresque, négliger pour autant tous les films qui l’ont précédée, toutes ces réussites qui portent en germe la quasi perfection que le réalisateur atteint alors. On trouve déjà les thèmes qui parcourent Le Fleuve sauvage dans A l’est d’Eden (1955) qui traitait des conflits de génération, ou Le Mur invisible (Gentlemen’s Agreement, 1947) qui dénonçait le racisme, Baby Doll se languissait déjà au climat du sud des Etats-Unis.Kazan ancre son récit dans un contexte historique et social très précis, celui des travaux lancés en 1933 par la Tennessee Valley Authority, pendant le New Deal de Roosevelt, politique qui visait à redresser l’Amérique suite au crash de 1929. Le film s’ouvre sur des images d’archives représentant les crues destructrices du Tennessee qui emportent tout sur leur passage. Un homme devant la caméra pleure sa famille disparue. Ouverture poignante qui place d’emblée le spectateur dans la position de Chuck Glover, nous fait partager l’importance salvatrice de la mission qui lui incombe.Lorsque Chuck arrive à Garthville, la première chose que nous montre Kazan est une boutique fermée, barrée d’une affiche « A vendre pour cause de faillite ». Plus loin devant une porte marquée d’un panneau « Distribution de vivres », une cohorte de miséreux attend. En deux plans, et un regard de Montgomery Clift, Kazan nous expose la situation avec une économie de moyen sidérante, et dans le même temps campe le personnage de Chuck Glover avec une précision qui vaut tous les discours.


       

L’évocation de ces années 30 se poursuit par une simple pancarte « Your New City Hall » qui évoque le New Deal et son désir de reconstruire ce qui a été brisé. Des images d’archives, trois panneaux, une brève explication de la situation par l’assistante de Chuck, l’intrigue est posée. Mais le film ne se réduit pas à celle-ci et tout le talent de Kazan va consister à broder tout autour des motifs qui vont donner sa richesse et sa profondeur à un récit qui de prime abord semble si simple. Mais d’abord, revenons sur cette toile de fond composée de racisme, de problèmes sociaux, de dérive du capitalisme, cette critique de l’Amérique, cette mise en perspective de ses fondements, ces thèmes chers au cinéaste qu’il évoque par le prisme de quêtes et de drames individuels.Kazan a puisé dans ses souvenirs de jeunesse où il s’était engagé dans le New Deal de Roosevelt et avait longuement voyagé dans le sud des Etats-Unis. Ces années 30, où le pays essaie de cicatriser les blessures du crach de 29, sont également l’époque où se passe La Fièvre dans le sang. A travers ces deux films, Kazan entend parler de lui-même, nourrir le film de son vécu : « La formation d'acteur est utile en ce sens pour un metteur en scène : on essaie de se retrouver dans le rôle, de retrouver le rôle en soi. Celui-là ne me posait pas de problème, parce que je pensais que j'étais ainsi à cette époque. J'étais timide, peu sûr de moi avec les femmes - comme à peu près tout le monde. J'ai essayé dans ce film de rassembler tout ce que je pouvais à mon sujet. Je savais ce qui s'était passé là-bas, je n'avais pas à m'en occuper abstraitement.

                  

J'ai pris ces personnages en moi parce que je savais quelles étaient mes propres faiblesses, qui n'étaient pas les mêmes que maintenant. »Kazan pour la première fois de sa carrière prend donc la plume, et rédige tour à tour quatre versions du scénario, avant de faire finalement appel à l’écrivain Paul Osborn (A l’est d’Eden). A partir de sa propre expérience, il dresse le portrait d’un libéral acquis au New Deal et aux vertus du progrès. Mais le cinéaste n’aime pas imposer ses réflexions, il préfère que le spectateur se fasse sa propre opinion, et surtout il aime exposer les complexités de la vie. Il aime les contradictions et creuse ses sujets et ses personnages dans ce sens. Il cherche à comprendre. Il s’attache donc aux habitants, par le biais du personnage d’Ella Garth, qui refusent de se voir arracher à leur terre. Peut-être ressent-il même le drame des immigrés à travers ces figures déchirées. Empathie est de toute manière le maître mot dans les films de Kazan. Une des beautés du film est qu’il ne prend pas partie, et donne sa chance à tous les protagonistes, « Peut-être commençais-je à sentir humainement au lieu de penser idéologiquement. »  (http://www.dvdclassik.com/critique/le-fleuve-sauvage-kazan)

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