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dimanche 25 novembre 2018

La Rancune

Notre époque est animée par un état d’esprit si mercantile et matérialiste que l’histoire d’une femme qui demande la tête d’un ancien amant en échange d’une somme d’argent rondelette ne relèverait plus aujourd’hui que d’une déformation à peine perceptible de la réalité. Dans les années 1960, on avait encore plus de scrupules et la vie humaine valait encore relativement plus chère. D’où cette parabole magistrale sur la cupidité de l’homme, sortie initialement de la plume de Friedrich Dürrenmatt et adaptée avec un mélange plutôt convaincant d’aplomb et de nihilisme par Bernhard Wicki, dans une coproduction internationale qui est sensiblement plus connue en Allemagne qu’en France. En plus d’établir un plan sans faille qui met en évidence tous les bas instincts du genre humain, La Rancune sert également de prétexte à la rencontre de deux vedettes incontournables du cinéma, Ingrid Bergman et Anthony Quinn, dont le jeu ne se distingue pas forcément par la finesse, mais par la joie d’interpréter des personnages si savoureux.Tous les coups sont permis pour arriver à ses fins dans cette parabole crûment édifiante. Avec une efficacité germanique qui ne s’encombre guère de subtilités philosophiques, le scénario fait un procès en règle à l’hypocrisie de l’homme, avant même que le principal coupable ne soit traduit devant ses juges fantoches. La mise en scène de la part des habitants d’une gentillesse factice envers leur invitée de marque montre rapidement ses faiblesses, pour s’écrouler lamentablement dès que la maîtresse du jeu met cartes sur table. Les indices de la mascarade sont certes déjà légion dès les premières minutes du film, par exemple à travers le refus obstiné des anciens de révéler au médecin, la conscience morale de plus en plus défaillante du film interprétée par Paolo Stoppa, les raisons du départ de Karla vingt ans plus tôt ou l’émerveillement général nullement crédible devant les latrines communes jadis bâties par le père de la veuve richissime.


                   


Mais l’exposition des griefs au cours de la dernière cérémonie publique de bienveillance intéressée qui inclue tous les protagonistes fait éclater au grand jour la vérité. Dès lors, le destinataire du jeu de cache-cache macabre n’est plus Karla –en fait la seule à abandonner complètement le faux-semblant pour afficher presque fièrement sa folie meurtrière, mûrement réfléchie –, mais Serge qui dégringole subitement du statut de futur maire et pilier de la communauté aimé de tous à celui du paria prêt à être lynché au moins socialement.La suite n’est qu’un enchaînement astucieux d’impasses sur le long chemin vers l’ostracisme inévitable. Méthodiquement, les éventualités pour sauver malgré tout les apparences sont étudiées, l’une après l’autre, avec pour seul résultat d’enfoncer chaque fois un peu plus le village dans la barbarie, rendue vivable grâce à l’emballage trompeur du confort. Certaines séquences emblématiques, comme l’arrivée des camions de marchandises dernier cri ou la prise d’assaut du magasin de Serge Miller par des clients qui ne veulent désormais que le meilleur, mais sur crédit, s’il vous plaît, risquent de pousser le propos moral du film vers une simple mise en cause du matérialisme galopant.





Or, la perversion de l’âme de ces proies (trop) faciles va beaucoup plus loin, comme le démontre le réquisitoire final. Avant d’arriver à cette victoire sans appel sur ses bourreaux d’antan, Karla mène cependant son dessein machiavélique de main de maître, depuis une position de force que, là encore, seul l’argent lui a permis d’atteindre. Il n’y a que lors des rares moments de doute, où elle envisage de renouer carrément avec l’amour disparu depuis longtemps, qu’elle montre des signes de faiblesse, voire de folie toute relative. Et c’est en toute logique à ces moments-là que la narration, sinon d’une vigueur souveraine, risque de s’écarter de sa voie toute tracée vers le cynisme absolu, c’est-à-dire aussi jubilatoire qu’effrayant.Rien que pour son message moral implacable, cette adaptation de la pièce de Friedrich Dürrenmatt vaut le détour. De surcroît, l’ensemble des acteurs fournit une conscience savoureusement tourmentée à ces personnages, plus pourris à l’intérieur les uns que les autres. Ingrid Bergman en tête, qui profite amplement de l’occasion d’interpréter pour une fois une méchante haute en couleur, quoique toujours aussi charmante. Face à ce monstre sophistiqué, Anthony Quinn et son bonhomme de commerçant rattrapé par les erreurs de son passé feraient presque pâle figure.(http://www.critique-film.fr/la-rancune/)

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