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dimanche 21 octobre 2018

Un si doux visage

Otto Preminger, viennois d’origine, exilé aux USA en 1935, est depuis dix ans à Hollywood. Depuis la réalisation de son illustre Laura, et suite au succès inattendu de celui-ci, il s’est au début plus ou moins cantonné dans le genre qui lui a si bien réussi, le film noir. Viendront donc ensuite Crime passionnel (1945), Le Mystérieux Docteur Korvo (1949) et Mark Dixon détective (1950) pour ne citer que les plus connus. Le réalisateur vient de terminer The thirteen letter, remake du Corbeau de Henri-George Clouzot, lorsque Darryl F. Zanuck, président de la Fox, lui transmet une proposition de la RKO. Howard Hughes a alors sous contrat une actrice qu’il tient absolument à faire tourner encore une fois, actrice avec qui il vient d’avoir une violente dispute et dont il veut se débarrasser non sans l’avoir laissée auparavant entre les mains d’un réalisateur réputé pour sa rudesse et sa poigne de fer, son ami Otto Preminger par exemple qui devient à cette occasion l’homme de la situation, l’instrument idéal de sa vengeance. Il lui offre une liberté totale, la seule contrainte étant la durée de tournage, à peine 18 jours ! Preminger n’appréciant guère le script "Murder story" de l’écrivain Chester Erskine, confie sa réécriture à Oscar Millard et surtout Frank Nugent, homme qui vient auparavant de signer pour John Ford les scénarios du Massacre de Fort Apache, de La Charge héroïque, du Convoi des braves, de L’Homme tranquille et qui ne s’arrêtera pas en si bon chemin puisqu’il sera encore à l’origine de ceux de La Prisonnière du désert du même Ford ou des Implacables de Raoul Walsh. On a connu pire comme filmographie ! Le tournage d 'Angel Face devant commencer sans plus tarder, la préparation est réduite au strict minimum et les scènes sont la plupart du temps écrites durant la nuit précédant leur réalisation. Quand on connaît la minutie et le pointillisme de Preminger, nous ne sommes pas étonnés qu’il ait jugé ces conditions de tournage exécrables. Et pourtant, phénomène absolument pas nouveau dans le Hollywood de l’époque, toutes ces contraintes, hâtes et contrariétés n’empêchèrent pas d’avoir pour résultat un bien beau film au fini parfait. Un film splendide mais qui ne m’a été facile d’apprécier à la première vision à cause d’une des caractéristiques récurrentes du cinéma de Preminger à l’époque, une certaine froideur clinique ; froideur en apparence puisque, comme chez tous les grands cinéastes, froideur qui recèle en fait un romantisme profond, le feu qui couve sous la glace en quelque sorte.


                 

Un film qui demande donc à ce qu’on l’apprivoise même si on ne le trouve pas immédiatement à son goût.Un film noir sans être un polar puisque les éléments constitutifs de ce dernier genre sont peu présents ici : aucun des personnages principaux n’appartient de près ou de loin à la police. Dès la séquence initiale qui voit une ambulance s’enfoncer à toute allure dans la nuit, le spectateur pénètre en un territoire mouvant et étrange à la limite de l’onirisme, dans une histoire diabolique et fascinante unissant deux êtres que tout sépare. Dès le départ, un sentiment de fatalité pèse de tout son poids sur cette œuvre, la marque des plus grands films noirs. Robert Mitchum (il va sans dire que la nonchalance habituelle de l’acteur fait une nouvelle fois merveille dans Angel face) interprète un individu taciturne, assez frustre et désabusé qui traîne sa grande carcasse avec résignation, son seul rêve étant de pouvoir posséder un jour un garage ou de s’adonner au sport automobile. Il est fiancé à la jolie Mary mais nous avons du mal à ressentir de l’amour entre les deux, plutôt une "complicité d’agrément". La rencontre de Franck avec Diane va déclencher chez lui un certain regain d’intérêt au milieu de la grisaille qui a l’air de l’envelopper : l’homme blasé se découvre enfin une véritable passion pour une femme.




Cette rencontre participe de l’onirisme étrange et dérangeant qui nimbe le film. Alors que Laura apparaît d’abord sur un tableau, ici, c’est la musique qui va révéler l’héroïne aux yeux de Frank et du public, le thème étrange et profondément romantique de Dimitri Tiomkin. La caméra caressante suit Mitchum attiré par cette intrigante mélodie au piano qui sort du salon ; il y pénètre par curiosité et il découvre alors une femme au visage d’ange en train de jouer ce thème obsédant. Jean Simmons est absolument superbe et immédiatement captivante par sa beauté gracile. S’ensuit la fameuse scène de la gifle. Diane, frappée par une crise de nerfs en apprenant que sa belle-mère a failli mourir, Frank la gifle. Mais ce à quoi il ne s’attendait pas, c’est que cette gifle se retourne contre lui : "C’est bien pour les crises de nerfs mais la riposte n’est pas prévue" répliquera-t-il interloqué, amusé mais d’ores et déjà conquis. Etrangement, nous pressentons dès lors que Diane vient de prendre un ascendant sur son partenaire et qu’elle ne le perdra jamais. Mais Frank n’est pas un être faible pour autant, il ne sera jamais dupe du jeu et des mensonges de sa maîtresse. Seulement, il se résigne, impuissant à résister aux attraits de cette femme et privé par la même de toute possibilité de choix ; quand bien même, il souhaite prendre une décision, le charme de Diane vient l’en détourner. C’est une sorte de démission, d’envoûtement plus que de la faiblesse.(http://www.dvdclassik.com/critique/un-si-doux-visage-preminger)

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