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lundi 8 octobre 2018

The Shop Around The Corner

Rendez-vous(1940) - L’air des Yeux noirs qui s’élève dès les premières notes du générique, les noms exotiques des personnages, les diverses inscriptions ésotériques qui parsèment le décor dès le premier plan… un carton annonce sobrement ce qu’on aurait pu deviner : nous sommes en Europe centrale, à Budapest pour être plus précis. Comment se fait-il alors que les rues ne soient pas parcourues de calèches à grelots ? Pourquoi les hommes ne portent-ils pas d’exubérants costumes folkloriques assortis à d’improbables couvre-chefs ? Où est la diseuse de bonne aventure censée surgir de l’obscurité d’une porte cochère pour annoncer un destin fatal ? Rien de tout cela ? Tant pis, nous nous contenterons alors avec bonne grâce de l’un de ces luxuriants palais baroques déjà vus dans La Veuve joyeuse. Place donc aux plafonds inaccessibles au regard, aux escaliers colossaux où les marbres le disputent au cristal et à l’or ! Comment non ? Mais où nous emmenez-vous, monsieur Lubitsch ? Pas dans cette maroquinerie où l’on vend des articles de série à la classe moyenne, quand même ? Si ? Mais voyons, cette boutique pourrait tout aussi bien se trouver à Chicago. Et pourquoi pas dans une boutique de prêt-à-porter tant que vous y êtes ! Vous insistez ? Et bien entrons donc. Après-vous cher maître...En 1938, le contrat de Lubitsch avec la Paramount fut rompu par la firme après 11 années de collaboration ; c’est à la Paramount que Lubitsch était passé au film parlant. Il était rapidement devenu l’un des réalisateurs phares de la compagnie à la montagne et avait grandement contribué à son image, faite d’élégance et de style. Il y avait réalisé nombre de musicals, genre qu’il avait approché sous l’angle de l’opérette filmée (The Love Parade, Monte Carlo, The Smiling Lieutenant, One Hour With You…), mais aussi des comédies plus classiques qui firent école par leur degré de raffinement (Design for Living, Trouble in Paradise…).


    

Pourtant, en 1937-1938, les relations avec la major s’étaient quelque peu dégradées. L’échec d’Angel puis le semi échec pressenti de Bluebeard’s Eighth Wife semblèrent confirmer les craintes du studio qui ne croyait plus à la nécessité, ni surtout à la rentabilité, des somptueuses mais coûteuses machines dont le réalisateur au cigare s’était fait une spécialité. Libéré de son contrat, Lubitsch profita d’un contexte économique et industriel favorable pour fonder la Ernst Lubitsch Productions, une petite société de production indépendante. Les sociétés de ce genre fleurissaient alors sous l’impulsion de quelques agents - et surtout de Myron Selznick, frère du célèbre mogul de la MGM - qui y voyaient un moyen de production plus souple pour les grands studios qui achèteraient et distribueraient ensuite les films. Sitôt créée, ELP se lança dans le projet de The Shop Around the Corner, un scénario auquel Lubitsch tenait beaucoup et qui pouvait être réalisé avec un budget raisonnable. Les négociations avec la MGM avancèrent relativement vite mais comprenaient une clause qui devait retarder la phase de production : Lubitsch s’engageait à tourner d’abord Ninotchka pour la MGM. Cet intermède fut accepté avec grâce par Lubitsch qui, avec sa deuxième épouse Sania Bezencenet (elle se faisait alors appeler Vivian Gaye), avait même voyagé à Moscou au printemps 1936 pour se faire une idée du paradis socialiste sur Terre et préparer ce projet.




Le couple en avait rapporté quelques idées juteuses à exposer à l’équipe de scénaristes composée de Charles Brackett, Walter Reisch et Billy Wilder. Tout à la tâche qui lui permit d’accoucher de l’une de ses meilleures comédies, Lubitsch gardait néanmoins son premier projet à l’esprit et profita de ce délai pour repenser le casting, imposant Margaret Sullavan à la place de la comédienne d’origine allemande Dolly Haas et lui adjoignant James Stewart. La légende prétend qu’il concrétisait ainsi son idée originelle, contrariée par l’indisponibilité des deux acteurs lors de sa première tentative. Ninotchka fut tourné de mai à juillet 1939 et sortit en salle au mois d’octobre. Aussitôt, Lubitsch se lança dans la réalisation de The Shop Around the Corner. Le tournage commença en novembre 1939 dans les studios MGM de Culver City, et fut bouclé en quelques semaines avec un budget inférieur à 500.000 $.Le scénario de Samson Raphaelson (Angel, The Merry Widow, Trouble in Paradise…) est tiré de la pièce de théâtre La Parfumerie de l’auteur hongrois Miklos Laszlo. Ce n’était pas la première fois que Lubitsch adaptait une histoire venue d’Europe centrale. On pourrait même dire que c’était devenu chez lui une habitude (The Marriage Circle d’après Lothar Schmidt, Forbidden Paradise d’après la Czarina de Lajos Biro et Melchior Lengye, Trouble in Paradise d’après Aladar Laszlo…), mais il y a quelque chose de nouveau dans cet intérêt pour une histoire mettant en scène des personnages si ordinaires.





Certes, elle se prêtait bien à la relative modicité du budget mais ne peut-on chercher plus loin les raisons de l’intérêt personnel du réalisateur pour cette histoire si éloignée de son univers cinématographique habituel ? Interrogé sur ce point, il déclarait : « J’ai connu une petite boutique exactement comme celle-ci. Les rapports qui existent entre le patron et ses employés sont, me semble-t-il, à peu près les mêmes dans le monde entier. Tout le monde a peur de perdre son emploi et sait combien les petites misères peuvent affecter son travail ». L’histoire entrait donc en résonance avec son expérience personnelle d’ancien commis berlinois, d’abord en tant qu’apprenti dans une boutique près de l’Alexanderplatz puis auprès de son père dans la boutique de confection familiale. Ce jeune factotum maladroit qui se cachait derrière une caisse ou un ballot pour apprendre du Schiller pouvait-il éprouver autre chose que de la tendresse pour le personnage d’Alfred Kralik, jeune vendeur désireux de s’instruire pour s’élever un peu au-dessus de sa condition. Dans une conversation avec Gustav Wengenheim qu’il retrouvait à Moscou, parlant du système socialiste, il confiait à son ami : « C’est sûr qu’autrefois, ici, c’était très sale et très arriéré. Et quand aujourd’hui les travailleurs voient ce que Staline a fait de la vieille Russie, et quand il vient leur demander si ça leur plaît, il n’y a pas de doute qu’ils disent : Oui, ça nous plaît… Mais pour nous autres (http://www.dvdclassik.com/critique/rendez-vous-lubitsch)

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