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mardi 9 octobre 2018

Miquette et sa mère

Quand une filmographie compte onze longs-métrages (achevés) et parmi ceux-ci, dix films sinon tous parfaits en tout cas parfaitement dignes d’intérêt, que faire du onzième ? Tâchons d’être mesuré et d’estimer que si Miquette et sa mère n’est finalement pas un film déplaisant, il ne gagne pas à être envisagé comme un film d’Henri-Georges Clouzot, sinon pour illustrer les atermoiements qui auront été ceux du cinéaste entre Quai des orfèvres et Le Salaire de la peur : déterminé à renouveler son style après un premier corpus cohérent de trois films, il amorcera un premier mouvement, passionnant mais inabouti, avec Manon, tournera donc son unique comédie avec Miquette, fera un bref retour en arrière avec Le Retour de Jean (troisième des cinq sketchs de Retour à la vie) puis se lancera dans ce projet fou de documentaire en Amérique du Sud, Brasil, qui ne se concrétisera pas sinon à travers la rédaction du Cheval des dieux et quelques germes du Salaire de la peur.Ainsi donc, Henri-Georges Clouzot a tourné cette comédie, avec un handicap majeur, révélé par ses proches (dont ses frères Jean et Marcel) et confirmé par le principal concerné : Henri-Georges n’avait aucun humour, ni pour raconter des blagues, ni pour les comprendre, ni même pour saisir les particularités du travail spécifique à l’écriture comique ; selon Jean : « Si le travail n’avançait pas, il mordait de rage dans les draps et nous hurlait : "Mais vous allez trouver un truc drôle, oui ?!" » Henri-Georges Clouzot, toutefois, avait notoirement du caractère, et le choix de Miquette et sa mère obéit, dans sa carrière, outre à la logique de renouvellement déjà mentionnée, à une volonté de défi : chez le producteur qui refuse de lui financer son adaptation de La Chambre obscure (d’après Nabokov, vieille antienne finalement jamais aboutie), Clouzot dérobe un projet qui ne lui était pas destiné. Une adaptation d’une pièce de théâtre, petit classique du théâtre de boulevard, écrite au début du XXème siècle par le réputé duo d’auteurs Flers et Caillavet, et déjà montrée deux fois au cinéma par Henri Diamant-Berger en 1933 et par Jean Boyer en 1939.


   

Ce qui intéresse le plus Clouzot dans le dispositif du film réside probablement dans sa description de « l’envers du décor » : dans une première analyse, littéralement, l’envers du décor de théâtre, l’émulation des coulisses, les changements de costumes, les jeux de bruitages, de fumée ou d’artifices scénaristiques, particulièrement à l’œuvre dans le très enlevé troisième acte du film. Mais plus globalement l’envers du décor social, ce jeu des apparences, des mensonges, des dissimulations, des passions inavouées et des désirs inavouables, qui régit les comportements humains, en particulier dans cette petite bourgeoisie provinciale un peu arriérée. Cet écho entre le monde du spectacle et la mascarade sociale, Clouzot l’avait déjà largement décrit dans Quai des orfèvres, et de façon plus parcimonieuse. Ici, il ne lésine pas sur les moyens, qu’ils soient hérités du théâtre de boulevard (apartés au public, sorties par une porte simultanées à une entrée par une autre...) ou propres à certaines conventions du langage cinématographique (intertitres hérités du cinéma muet, mouvements d’appareil révélant un élément jusqu’alors hors-champ, utilisations de sur-cadrages ou de filtres par le biais du décor...).




Le résultat n’est pas toujours léger, et la surcharge des décors (le bureau de tabac fourre-tout, l’hôtel particulier d’Aldebert garni d’antiquités, le café parisien bondé...) contribue à cette impression outrée, mais possède malgré tout un certain allant, largement dû à l’abattage considérable de ses comédiens. Et là, c’est un peu Miquette au chenil, tant on assiste parfois à un concours de cabots de prestige.Passons rapidement sur Bourvil, alors bien plus connu pour ses activités radiophoniques ou ses talents de chansonnier que pour ses prestations au cinéma, et qui confirme dans Miquette et sa mère qu’il est de ces comédiens qui n’ont en réalité jamais été vraiment jeunes, même quand ils étaient censés l’être. Il y rôde, de façon parfois délectable et à l’occasion un peu laborieuse, le personnage de grand nigaud tendre, maladroit et volubile (lors de la séquence où il débarque furieux chez son oncle, on a brièvement pensé à la scène magique du Corniaud où il se transforme en gangster) qui fera sa gloire dans les décennies qui suivront. De son propre aveu, Bourvil retiendra surtout de ce film sa rencontre apparemment enjouée avec Louis Jouvet. Alors encore proche de Clouzot, qui l’a déjà dirigé dans Quai des orfèvres (pour l’un de ses plus beaux rôles au cinéma) et dans Le Retour du Jean, l’immense comédien de théâtre profite peut-être de sa connaissance du milieu décrit pour prendre ses aises, et offrir un festival - plutôt réjouissant bien qu’excessif - d’accents roulés, de regards noirs, de postures graves et de citations ampoulées.(http://www.dvdclassik.com/critique/miquette-et-sa-mere-clouzot)

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