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mardi 23 octobre 2018

La Corde raide

Bien que La Corde raide soit signée Richard Tuggle (metteur en scène d’un unique autre long métrage, également scénariste de ce film), la paternité en est communément attribuée à son interprète, Clint Eastwood. Celui-ci laissait parfois la réalisation à d’autres sur des films dont il préférait ne pas endosser l’entière responsabilité (c’est également le cas, pour des raisons différentes, sur Doux, dur et dingue). Le contrôle qu’il exerce en tant que producteur sur ce film, en plus d’y employer son équipe technique habituelle (Joel Cox au montage, Bruce Surtees à la photographie) nourrit l’impression tenace que Tuggle n'ait ici été, sinon un prête-nom, du moins un réalisateur dont la capacité décisionnaire ne dépasserait pas celle fournie sur une série TV. Dans son style, le film est "du pur Eastwood" ; dans ses thèmes, il est l’exploration la plus sombre et vénéneuse des zones d’ombres et d’ambivalence de l’acteur.Eastwood incarne ici, une fois de plus, un policier maussade, mais d’un type particulier. Sur la piste d’un tueur de femmes, s’en prenant en premier lieu à des prostituées, il doit pour son enquête faire le tour des quartiers chauds de la Nouvelle-Orléans, opérer une identification par l’imaginaire avec celui qu’il recherche, dont il veut cerner les motifs et le modus operandi. Wes Block, cependant, ne fait pas que rendre visite aux hôtels de passe de Bâton Rouge où le maniaque est passé : il les fréquente en tant que client, couche avec des personnes liées à son enquête, dévoile un intérêt pour les mêmes pratiques (d’ordre sadiques et dominatrices) que l’homme qu’il entend démasquer. Sa figure, peu à peu, se confond avec celle du tueur. Il devient en quelque sorte son propre suspect. Parallèlement, ce père divorcé s’occupe seul de deux filles (les scènes de quotidien, d’une sortie de carnaval au trajet scolaire, d’un célibataire élevant deux jeunes sœurs, d’un trio père-filles dont les journées offrent un contraste avec une vie sexuelle sur lequel le père n’a presque aucun contrôle, évoqueraient un surprenant ancêtre dégénéré de Louie). 





En raison de l’enquête qu’il mène, il est approché par la responsable d’un centre pour femmes (Geneviève Bujold), enseignant le self-défense, dont il se rapproche sentimentalement. Ces deux univers parallèles vont, fatalement, bifurquer pour entrer en collision, laissant la vie familiale et amoureuse de cet homme éclatée et meurtrie.L’écart entre image publique et contradictions internes (qu’il concerne un épisode historique ou une personnalité) est un fondement de l’œuvre d’Eastwood. Il présente ici un flic à la façade distante, à la connaissance de lui-même trouble, se découvrant les mêmes inclinaisons que celui qu’il recherche. Que l’enquêteur puisse s’avérer le tueur est une ambiguïté planant dès l’ouverture, raccordant les baskets de l’un à celle de l’autre dans une scène suivante. Quand le premier courra finalement après le second, l’hélicoptère balayant leur trajet paraît, par le montage, poursuivre autant l’un que l’autre. Au corps-à-corps, la ressemblance physique (de gabarit, de chevelure argentée) les expose comme un couple de doppelgänger. Que l’usage de la violence (partiellement légitimé d’un côté, absolument pas de l’autre) soit, jusqu’à un certain degré, un point commun des représentants de la loi et de ceux qui la bafouent est un moteur classique du cinéma policier. 




La Corde raide va plus loin que ce postulat, dénichant les mêmes dispositions et tendances chez le représentant de la loi que le dangereux déviant. Un mimétisme s’opère du second au premier (la féministe qu’il fréquente demande à ce flic si les nombreux crimes sexuels auxquels il a été confronté n’ont pas déteint sur sa propre vie érotique). Nous n’apprendrons rien à la fin des motivations traumatiques du tueur, mais toutes les hypothèses avancées en cours de route (désir de revanche, sentiment d’infériorité) s’appliquent au "héros". L’inspecteur Harry menaçait de devenir un vigilante, s’estimant lui-même au-dessus de la loi. Ce film accentue la menace, critiquant ce faisant le fantasme de pureté des agents réactionnaires joués par Eastwood : l’inspecteur pourrait simplement être un détraqué lui-même.Dans une dialectique qui lui est propre, l’œuvre d’Eastwood quand celui-ci apparaît à l’écran démythifie le mythe qu’elle a elle-même au préalable créé : la masculinité de son interprète, prise comme objet d’étude, de fascination et de méfiance (il y a autant de narcissisme que d’impitoyable autocritique dans ce geste). Les films brutaux d’Eastwood avec Eastwood dérangent d’autant plus qu’ils impliquent une icône. Déclinant la proposition de jouer dans le film, Susan Sarandon reprochera à l’acteur, au nom de son aura de star, d’interpréter lui-même ce rôle.(http://www.dvdclassik.com/critique/la-corde-raide-tuggle)

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