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jeudi 20 septembre 2018

The Human Factor

Les temps changent, les choses évoluent, c'est inéluctable. Lorsque les seventies arrivent, elles vont consacrer le Nouvel Hollywood, redessinant ainsi le paysage cinématographique. Les Cassavetes, Altman, Cimino et autres Scorsese vont envahir le devant de la scène, tandis que certains, à l'instar de Preminger, vont sortir par la petite porte. Il est loin le temps où le divin chauve brillait de mille feux avec ses films noirs, âpres et tendus. L'homme semble avoir perdu son cinéma, en témoigne son dernier film, le médiocre "Rosebud". On ne peut quand même pas imaginer que l'auteur de "Laura" ou de "Anatomy of a Murder", puisse terminer sa carrière sur une chose aussi infamante ! Alors, mué par le désir de revenir aux fondamentaux, notre bonhomme décide d'adapter le roman de Graham Greene pour ce qui sera un film d'espionnage sans fard ni esbroufe, centré avant tout sur l'histoire, les personnages et leur psychologie. En résulte un film étrange, bizarre, lent, terne, qui ressemble plus à un téléfilm fauché qu'à une œuvre de cinoche ! Et pourtant, tout est là ! L'essence même du film d'espionnage nous est présenté ici, expurgé de toute notion de glamour et de spectaculaire. Mine de rien, il fallait oser sortir un tel film, à l'heure où "Star Wars" est à la mode et où même James Bond s'envole dans l'espace. Il fallait oser le réalisme à tout prix, il fallait oser faire "The Human Factor". Loin des canons de la beauté et de la mode dictée par les nouveaux rois d'Hollywood, Otto Preminger nous convie sur les terres de James Bond pour nous parler de l'espionnage, dans sa dimension la plus banale et la plus anodine... On découvre ainsi un service des renseignements peuplés, non pas de super-héros, mais de bureaucrates dont la mission confine, parfois, à l'absurde. Ainsi le héros de "The Human Factor", l'agent Castle, mène l’existence désespérément banale de monsieur Tout-le-monde. C'est un fonctionnaire, aussi sexy et enjoué que Jean-Marc Ayrault, habitant un triste pavillon dans une morne banlieue. Bref, ce n'est pas la joie tous les jours pour cet agent secret britannique affilié aux affaires africaines. Pour lui, il n'y a pas de missions exaltantes dans des pays exotiques, où l'attendraient de dangereux mégalomanes et de sublimes déesses, chantant "Underneath the Mango Tree" dans un petit bikini blanc.


   


Non, Castle ne connaît rien de tout ça, son quotidien se limitant à "métro-boulot-dodo"... La seule originalité dans sa vie, c'est son épouse, une séduisante femme d'origine africaine. Elle représente, sans doute, sa seule raison de vivre. En tout cas, cette originalité éveille la curiosité de ses supérieurs, et lorsque ces derniers soupçonnent la présence d'un agent double au sein de leur service, le bon et banal Castle devient vite le suspect idéal ! Preminger décortique, casse méthodiquement et contourne les codes du film d'espionnage. Il inscrit ainsi son histoire dans un réalisme qui n'a rien de très affriolant ! Les espions que l'on croise, sont tous de vulgaires grattes-papier attachés à leur besogne quotidienne. Il n'y a rien d'exaltant à trouver dans leur vie, que ce soit sur le plan professionnel ou personnel. Le cinéaste s'emploie à filmer des personnages d'apparences anodines dans des saynètes quotidiennes. Le rythme lent, la musique discrète et la photographie terne, viennent exalter ce sentiment de morosité permanente. L'univers est triste et sale, comme les hommes qui la composent. Car c'est bien là où veut en venir ce vieux roublard d'Otto Preminger.




Ces hommes qui influent sur le destin du monde ne ressemblent en rien à de valeureux soldats, défendant une cause, une patrie ou idéal. Ici, il n'y a rien de beau ou de noble à défendre ! C'est la guerre froide, la menace est obscure, dénaturée voire ridicule. Ces personnages ne sont que des fonctionnaires, blasés et cyniques, qui peuvent envoyer au casse-pipe un homme sur un coup de tête. Rien n'a plus de sens ou de valeur à leurs yeux. Le seul qui semble avoir un idéal, c'est Castle et il le trouve loin de ces histoires d'espionnage, au sein de son couple, auprès de sa femme. À travers certains personnages, comme le ventripotent docteur incarné par Robert Morley, ou certaines scènes, comme celle avec le chien ou la partie de chasse, le cinéaste renforce la dimension absurde, presque inhumaine, d'une institution qui est censée servir le pays et la population. En ce sens, Preminger touche à son but et fait mouche ! Seulement sa mise en scène n'est pas exempte de tout reproche, comme avec ces flashbacks qui viennent alourdir le propos. Et puis sa démarche, finalement un peu extrémiste, rend le film difficilement appréciable... Mais une chose est sûre, Preminger réussi son retour aux fondamentaux, au risque de paraître démodé ! À l'instar de son personnage principal qui laisse tomber douloureusement le téléphone pour suivre ses convictions, il prend le risque de perdre son public pour renouer avec son cinéma, une dernière fois. (https://www.senscritique.com/film/The_Human_Factor/critique/23846695)

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