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dimanche 16 septembre 2018

Échec à Borgia


Échec à Borgia poursuit la fructueuse collaboration entre Henry King et Tyrone Power, et plus précisément les prestigieux films historiques et d’aventures initiés par la Fox durant les années 40 comme Le Cygne Noir (1942) et Capitaine de Castille (1947). Ce registre du film historique est particulièrement présent dans la filmographie de Tyrone Power, que ce soit dans un emploi de héros bondissant où il s’avère un rival d’Errol Flynn - Le Signe de Zorro de Rouben Mamoulian (1940) - ou pour un rôle plus sobre dans lequel il peut montrer la subtilité et la sensibilité de son jeu comme Suez d’Allan Dwan (1938), Marie-Antoinette de W. S. Van Dyke (1938) ou Arènes sanglantes de Rouben Mamoulian à nouveau. (1941).Échec à Borgia va permettre à Power d’exploiter toutes ses aptitudes dans une œuvre assez différente de ses précédents travaux avec Henry King. Le Cygne Noir et Capitaine de Castille étaient de purs produits hollywoodiens de leur temps avec une reconstitution studio luxueuse et un Technicolor flamboyant. Échec à Borgia anticipe à l’inverse les tendances de production à venir pour les studios. Le film prolonge ainsi dans la production à grand spectacle les velléités réalistes de la Fox dans ses films noirs (avec des tournages se faisant de plus en plus en extérieurs) puisque Darryl Zanuck fera le choix de tourner le film en Italie et à Saint-Marin, dans des lieux prestigieux ayant pour certains été le cadre réel de certains évènements historiques évoqués. C’est également une anticipation du modèle économique des années 50 qui délocalisera de plus en plus de tournages en Italie ou en Angleterre pour des raisons financières. Le seul écueil ici (en tout cas pour la carrière commerciale du film) sera le choix du noir et blanc puisque Zanuck juge la logistique d’un tournage en couleur trop couteux avec les lourdes caméras Technicolor.Échec à Borgia constitue vraiment plus un film historique introspectif où le "grand spectacle" naît du faste de la reconstitution et de la splendeur de l’environnement plutôt que de grands morceaux de bravoure.


   

On plonge ainsi dans les intrigues de la cour des Borgia où la duplicité et le calcul sont le meilleur moyen de s’élever. Cela s’incarne tout d’abord dans la figure de Cesare Borgia interprété par un Orson Welles charismatique et sournois. Les éléments sous-entendus (la mort de l’époux de Lucrece Borgia étant sans doute la conséquence d’un assassinat) comme explicites (la description que fera Cesare de l’agent sans scrupules qu’il compte envoyer en mission pour lui) soulignent cette corruption indispensable pour gravir les échelons. Lorsque la caméra arpente les visages fébriles des hommes espérant être choisis par Cesare pour accomplir ses desseins de conquête, on peut voir comme cette corruption s’étend comme un virus chez les ambitieux. C’est pourtant le plus insouciant d’entre eux, Andrea Orsini (Tyrone Power), qui sera choisi. La première partie sert donc le sens du verbe, du mensonge et de la manipulation d’Orsini qui gagnera un royaume pour Cesare par sa seule intelligence. Tyrone Power en impose tout en élégance et bagout, sachant charmer hommes et femmes par la flatterie ou un savant marché de dupes - cf. la manière dont il retourne Mario Belli (Everett Sloane, initialement venu l’assassiner). Les intérieurs raffinés, le port altier des costumes, la majesté des décors, tout cela représente l’envers clinquant d’un jeu de domination impitoyable dans lequel Orsini excelle.Le personnage pourrait être détestable sans la manière très ludique dont Henry King met en place ses manigances, avant qu’une révélation sur ses vraies origines nous le rende plus vulnérable.




La seconde partie du film place d’ailleurs le personnage face à ses failles lorsqu’il devra séduire Camilla (Wanda Hendrix), la femme du comte Verano (Felix Aylmer) et maître de la Città del Monte que Cesare Borgia convoite. En déplaçant l’intrigue des intérieurs aux sentiments factices vers les hauteurs grandioses de Città del Monte - qui n’existe pas mais qui est une citadelle de Saint-Marin restaurée par la Fox et réelle conquête de Cesare Borgia -, le caractère d’Orsini semble également s’élever. La noblesse d’âme du paisible comte Verano éveille les scrupules de notre héros tombé amoureux de Camilla. Henry King parvient à traduire cette bascule grâce à l’interprétation d’ensemble remarquable mais surtout en l’exprimant par de pures idées formelles. Une image résume ainsi magistralement tout le dilemme d’Orsini : ce plan d’ensemble où il peint Camilla sur un rempart tandis que la citadelle se dresse magnifiquement en arrière-plan dans une composition de toute beauté. La passion chaste et inavouable ainsi que la force apaisante et purificatrice des lieux passent ainsi visuellement, faisant ressentir le temps qui passe et l’évolution d’Orsini sans donner une impression de facilité narrative.Ce sont là les moments les plus captivants du film, qui raccroche sur la fin les wagons du spectaculaire. La maestria de King nous offre ainsi notamment un mémorable assaut de château avec tous les éléments exaltants d’une bataille médiévale (l'ascension de remparts stoppée par des litres d’huile bouillante) mais le film perd un peu de vue son intérêt émotionnel prédominant. Alors que s’esquisse une conclusion en forme de poignante rédemption tragique, les dix dernières minutes enchaînent les raccourcis hasardeux pour un happy-end un peu forcé. Dommage, car l’on n’était pas loin du meilleur film du duo Tyrone Power / Henry King, ce titre demeure donc attribué à Capitaine de Castille. Échec à Borgia n’en reste pas moins une production très réussie.(http://www.dvdclassik.com/critique/echec-a-borgia-king)

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