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lundi 27 août 2018

Desperate

Dès l’adolescence, Anthony Mann se passionne pour le théâtre où il est successivement décorateur, figurant, producteur puis comédien. A peine âgé d’une vingtaine d’années, il fonde une compagnie avec laquelle il tourne aux quatre coins des Etats-Unis. Il devient ensuite metteur en scène pour le Federal Theater de New York. En 1938, David O. Selznick le repère et lui propose de superviser les essais d’acteurs sur des films de grande envergure comme Autant en emporte le vent ou Rebecca. Après cette expérience enrichissante, Mann devient assistant de Preston Sturges auprès duquel il apprend toutes les ficelles du cinéma hollywoodien. En 1942, il réalise son premier film pour la Paramount, Dr. Broadway. Après ce baptême du feu, il met en scène une dizaine de séries B pour le compte du studio. Mais, bridé par les exigences du système de production, il n’a jamais la possibilité d’exprimer ses idées et se cantonne à un rôle essentiellement technique. De cette dizaine de films, il ne subsiste pas grand-chose d’intéressant. Dans 50 ans de cinéma américain, Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon évoquent bien quelques unes de ces œuvres en tentant d’y trouver des qualités. Mais au final, tout cela semble bien maigre, en tout cas bien loin du talent qu’Anthony Mann exprimera quelques années plus tard. De son côté, Mann ne témoigne absolument pas le moindre intérêt pour cette première partie de carrière. Dans une interview accordée aux Cahiers du Cinéma, il déclarera notamment : « Mes premiers films furent tournés dans de telles conditions que j'aimerais mieux ne pas en parler… Enfin ! Que voulez-vous faire avec un budget de 50 ou 60 000 dollars, des acteurs qu'on ne peut faire répéter et des décors inexistants ? Dr. Broadway fut le tout premier de mes films. On m'avait promis trois jours entiers de scènes de rue : je fis donc mon plan de travail en conséquence et j'espérai quelques angles intéressants. A la fin de la première journée, on m'ordonna littéralement de "débarrasser le plancher", Cecil B. de Mille ayant décidé d'y planter sa caméra. II a fallu s'incliner... et s'arranger! Les films suivants ne furent pas plus encourageants. » C’est en 1947 que le destin du réalisateur amorce un véritable virage. Avec Dorothy Atlas, il coécrit le scénario de Desperate en deux semaines et le propose à la RKO. 


                   

Immédiatement intéressé, le studio en offre 5 000 dollars. Anthony Mann accepte à la seule condition de prendre en main la réalisation. Le studio hésite puis finit par donner son accord. Mais encore une fois, les conditions ne sont pas exceptionnelles : avec 12 jours de tournage et un cachet de 1 000 dollars, Anthony Mann est encore bien loin des gigantesques productions de sa fin de carrière (Le Cid, La Chute de l’Empire romain) ! Néanmoins, le studio impose beaucoup moins de contraintes que la Paramount et lui laisse en partie les mains libres. Mann remplit le contrat et, si le film n’est pas un succès commercial, il lui permet pourtant d’imposer un style. Desperate ne passe pas inaperçu auprès de la critique et tape littéralement dans l’œil des dirigeants de la société de production Eagle Lion avec laquelle il réalisera ensuite deux perles du film noir (La Brigade du suicide et Marché de brutes) avant de s’atteler à son premier western, La Porte du diable. La carrière d’Anthony Mann prendra alors son véritable envol, mais ceci est une autre histoire... Qu’en est-il donc de cette petite production au titre déjà évocateur, Desperate ? L’histoire est celle d’un homme brutalement mêlé à une affaire criminelle. Un homme dont l’objectif va être de protéger sa bien-aimée puis de prouver son innocence. Pour Anthony Mann, ce script est l’occasion de plonger son héros, un homme ordinaire, dans un monde brutal et inquiétant. Ce procédé narratif particulièrement classique (Hitchcock en deviendra l’un des grands spécialistes) facilite l’identification du spectateur et son immersion dans le récit. Mais attention, car si le procédé est en général efficace, il nécessite évidemment une caractérisation poussée du protagoniste. 





De ce point de vue, on est à des années-lumière du travail réalisé par Mann dans sa série de westerns avec James Stewart. Dans Desperate, Anthony Mann s’intéresse surtout à la description de la pègre : une société de malfrats, vivant la nuit et cachés du monde. C’est la première partie du film qui décrit le mieux ces hommes et leur environnement. Une première partie qui se déroule essentiellement de nuit, dans des intérieurs exigus. Mann filme ces décors avec une étonnante gestion de l’espace. Ainsi, certaines scènes regorgent d’inventivité en terme de prises de vue (caméra au sol, exploitation de la profondeur de champ avec un premier plan entre les jambes d’un personnage…). Mais au-delà de ces angles de caméra surprenants, ce sont les jeux de lumières qui étonnent le plus pendant ces séquences nocturnes. Des éclairages élaborés par Anthony Mann et son directeur de la photographie, George E. Diskant. Diskant qui deviendra l’un des fidèles collaborateurs de Nicholas Ray (La Maison dans l’ombre, Les Amants de la nuit, Secret de femme), débute dans le métier (Desperate est sa quatrième expérience en tant que directeur de la photo). Avec seulement quatre films à son actif, Diskant fait déjà preuve d’originalité et d’un réel savoir-faire. De ce point de vue, la scène où Steve Randall se fait tabasser par les hommes de Walt Radak est une petite merveille : il y a d’abord un angle de prise de vue décalé, puis l’utilisation d’une ampoule suspendue au plafond comme unique source d’éclairage. Une ampoule qui se balance dans la pièce, découvrant ainsi de façon aléatoire les visages macabres de Raymond Burr et William Challee.  (http://www.dvdclassik.com/critique/desperate-mann)

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