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samedi 7 juillet 2018

Le Fils du pendu

Tout comme la Monogram Pictures, la Mascot Pictures ou la Grand National, Republic Pictures fait partie de la Poverty Row (la « Hollywood du pauvre »), terme péjoratif utilisé à Hollywood pour désigner les petits studios proposant des productions à faible budget, des séries B au casting brouillon. En 1948, Charles F. Haas fait appel à Frank Borzage pour adapter un pulp au titre passe-partout : Moonrise. L’histoire n’a rien d’originale : Danny Hawkins, dont le père a été pendu, et qu’il n’a finalement jamais connu, est la cible des railleries et des moqueries de ses camarades de classe. Un différend amoureux l’amène à tuer le fils d’un influent banquier, et pour ne pas subir le même sort que son spectre de père, il cache le corps. Saura-t-il aller contre l’implacable destin... ou l’amour et la vertu le ramèneront-ils dans le droit chemin ? Frank Borzage, dont ce sera l’avant-dernière réalisation, n’aura donc pas grand-chose de consistant à porter à l’écran. Il devra donc se concentrer sur l’esthétique et la mise en scène. Or, c’est un incroyable génie du muet que nous avons là : considéré par Jean Tulard comme le "représentant le plus caractéristique du mélodrame cinématographique américain", jugé, à raison, comme un des meilleurs élèves de F. W. Murnau, et auteur (avec John Ford) de l’indépassable 7th Heaven, il peut se targuer d’être l’auteur d’une poignée de chefs-d’oeuvre - L’Ange de la rue (1928), L’Isolé (1929), La Femme au corbeau (1929), L’Adieu aux armes (1932)... Westerns, comédies romantiques, comédies burlesques, drames, mélodrames : chaque genre qu’il a abordé, en osmose avec son époque, fut sublimé par sa maîtrise de la photographie, des décors et de la direction d’acteurs.Sur le déclin, tout comme le studio qui l’embauche, Frank Borzage relève donc le défi d’une adaptation qui ne correspond pas, a priori, à ses thèmes de prédilection. John L. Russell, qui sera la même année l’assistant d’Orson Welles sur Macbeth, puis d’Alfred Hitchcock (Psychose), mais qui se perdra dans les bas-fonds du cinéma bis, en photographe de talent prend le parti d’accentuer puissamment les effets expressionnistes et de tout miser sur un usage immodéré du noir et blanc. La distribution, par contre, n’a rien d’exceptionnel : Dane Clark, qui joue le rôle principal, est relativement inconnu, ce qui n’est pas le cas de Gail Russell, qui a donné la réplique à John Wayne et est à l’époque en pleine ascension. Les plus cinéphiles des cinéphiles auront reconnu Rex Ingram, aperçu dans Les Aventures d’Huckleberry Finn (Richard Thorpe, 1939) et dans Le Voleur de Bagdad (Ludwig Berger, Michael Powell et Tim Whelan, 1940). 





C’est donc la mise en scène qui retiendra toute notre attention : la cinquième minute nous plonge directement dans une atmosphère lourde, sombre et violente. Meurtre, moqueries, rudes rapports de classe et de genre : une société conservatrice qui s’acharne sur les laissés-pour-compte et leur rappelle constamment leur place sociale. Des scènes mémorables, aussi, comme la fête foraine qui bascule esthétiquement dès lors que le délire de persécution agite Danny Hawkins. La course-poursuite dans les marécages, très cruelle, avec notre antihéros bien obligé de sacrifier un animal pour s’en sortir. C’est à chaque fois un espace, tout autant physique que mental, qui sert de cadre à une exposition des tourments et de la culpabilité de ce « fils de pendu ». Bien servi par des studios fonctionnels, Frank Borzage alterne effets réalistes et effets expressionnistes, ce qui lui permet de dépasser une écriture scénaristique passable et contradictoire.Car si la peinture sociale est intéressante, avec ses portraits intelligents de déclassés (le débile mental, le Noir, les femmes empêchées de s’émanciper, les vieux pauvres...), que dire de la psychologie de Danny Hawkins ? Son comportement est absurde, contradictoire et (parfois) ridicule. 



Nous ne sommes jamais véritablement conquis par ses choix et ses discours. Relativement antipathique, Dane Clark n’arrive que très rarement à être juste. Reste une interprétation exagérée et boursouflée, qui ne nuit pas au film en tant que tel mais laisse un goût d’inachevé. Le fond rhétorique, de la même manière, oscille entre l’intéressant et le pathétique : si plusieurs passages développent des discours innovants et qui donnent à penser, le lexique reste la plupart du temps manichéen et emphatique. L’Homme, la Foi, la Rédemption, le Destin : un alignement de concepts creux qui entrent en totale contradiction avec ce qu’on était en droit d’attendre. La résolution de l’intrigue se fera bien évidemment dans les dix dernières minutes, en forme de happy-end, avec une grand-mère qui livrera (enfin !) l’histoire occultée de la famille Hawkins. Danny ira donc se livrer aux autorités judiciaires, en homme libre, dans la clarté lumineuse d’un matin rayonnant. Avec un superbe chien qui regarde (discrètement) la caméra !(http://www.dvdclassik.com/critique/le-fils-du-pendu-borzage)

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