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jeudi 28 juin 2018

La Ronde du crime

The Lineup est une œuvre qui pose les jalons de grandes réussites à venir pour Don Siegel, que ce soit le récit accompagnant deux tueurs (Les Tueurs (1964)), l'exploitation magistrale de l'urbanité de la ville de San Francisco (L'Inspecteur Harry (1971)) et l'exploration de la personnalité imprévisible d'un psychopathe (Inspecteur Harry encore). On aurait cependant tort de voir dans The Lineup un brouillon de ces œuvres plus connues puisqu'il s'impose comme une réussite tout aussi magistrale et un vrai classique du polar. Le film adapte la série tv éponyme à succès dont Don Siegel réalisa l'épisode pilote. Au départ le réalisateur souhaitait axer son récit sur le duo de tueur mais contraint par son producteur il devra tout d'abord tout d'abord suivre la police afin d'assurer une présence conséquente au très populaires héros de la série. Loin d'en faire une corvée, Siegel manie avec brio narration alerte et sécheresse narrative. L'ouverture percutante distille le mystère et l'adrénaline avec ce vol de bagage et fuite de taxi à l'issue mortelle, Siegel nous mettant sous tension d'emblée face à une violence et un danger incertain. L'enquête policière tant dans la révélation limpide des informations que des dialogues sans fioritures maintient l'intérêt avec la bascule qu'amène l'introduction des tueurs. Le leitmotiv est très original avec cette "tournée" des malfrats récoltant de la drogue auprès de passeurs plus ou moins involontaires. Là encore le minimalisme narratif parvient à faire ressentir le côté froid et tentaculaire de l'Organisation tandis que paradoxalement le duo constitué d’Eli Wallach et Robert Keith en donne un visage plus humain. Eli Wallach est comme une bête difficilement apprivoisée et éduquée (l'étonnante initiation au subjonctif qui introduit les deux personnages) par Robert Keith qui le guide et le laisse déployer sa violence quand la mission l'impose. Chaque récolte permet d'exploiter une situation différente et de donner une facette différente de la folie latente d'Eli Wallach. Quel que soit le masque qu'il emprunte, le regard dément et la gestuelle nerveuse ne restent que brièvement contenus pour laisser à la moindre anicroche sa brutalité s'exprimer avec délectation.



                                      



Siegel se montre particulièrement ingénieux et virtuose pour mettre en valeur la tournée, le sang venant troubler la vapeur immaculée d'un hammam d'un coup de silencieux, toute cette maison bourgeoise dont le domestique asiatique est brutalement abattu. La complémentarité entre le bras armé de Wallach et l'intellect ironique de Robert Keith (qui fait collection des derniers mots des cibles dans un carnet) est parfaite jusqu'à ce que la machine se grippe et s'oppose à l'opacité de l'Organisation. Le visage presque trop humain et séducteur dont doit user Wallach pour séduire une mère de famille n'a d'égal que son explosion de colère lorsque la marchandise s'avérera perdue. Ainsi déréglé dans leur équilibre fragile, le duo se perd dans une violence désormais incontrôlable où se dévoile tout la monstruosité de ce monde criminel où même le mentor dévoile sa démence avec cette mémorable tirade machiste sur l'émotivité des femmes les rendant inutile. Une autre réplique mémorable vantera "l'honnêteté" nécessaire dans le crime : When you live outside the law, you have to eliminate dishonesty.


                 

Visuellement la mise en scène de Don Siegel use de manière impressionnante des possibilités de San Francisco. Une rencontre sur les docks, le hammam, l'aquarium où l'incroyable décor de la patinoire, chaque environnement sert une émotion différente servie par une même tension tout au long du récit. Le duo tueurs semble maîtriser et se fondre idéalement dans cette urbanité jusqu'à ce qu'une rencontre fatale à la patinoire fasse leur perte, le Boss signifiant même explicitement par le dialogue que la ville est désormais un piège dont ils ne réchapperont pas. Cette inversion se signale lors de la mémorable course-poursuite où autrefois maître du temps et de leur agenda meurtrier, les tueurs sont dépassés jusqu'à cette scène emblématique où une autoroute en construction inachevée stoppe leur fuite. Eli Wallach semble comme happé par la ville dans la façon dont Siegel filme sa chute. Une conclusion à la hauteur de ce fabuleux polar.(http://chroniqueducinephilestakhanoviste.blogspot.com/2016/12/la-ronde-du-crime-lineup-don-siegel-1958.html)

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