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vendredi 23 mars 2018

The sun shines bright

« C'est vrai, Le Soleil brille pour tout le monde (quel beau titre !) était le film préféré de John Ford. C'est peut-être le film le plus évangélique que je connaisse, […] de tous les films de Ford celui que je préfère, que je reverrai jusqu'à ma mort avec la même joie, comme on écoute Bach. C'est du même niveau, à la fois d'une grande simplicité - simple comme l'Evangile - et d'une grande qualité d'émotion qui vient d'ailleurs, qui est vraiment d'ordre spirituel. » Jean Collet - Petite théologie du cinéma (avec Michel Cazenave, aux éditions du Cerf 2014).Nous sommes dans une petite salle de tribunal du Kentucky, nous faisons la connaissance d'un petit juge, un homme rond, tout de blanc vêtu ; il appartient à la dernière génération des vétérans de la guerre de Sécession. Une femme est accusée, Mallie Cramp, une patronne de saloon. On ne saura pas clairement ce qui lui est reproché, une vague affaire de moeurs. Elle est rudoyée par l'accusation. Le juge, en revanche, l'invite à s’asseoir à la place des témoins, il lui rend le respect dû à une dame. On passe déjà à une autre affaire, celle d'un jeune Noir à qui l'on reproche sa paresse, son goût plus prononcé pour le banjo que pour la cueillette de coton. Il s'appelle à la fois US Grand et US Woodford, il porte en lui deux noms ennemis de la guerre civile dans une ville qui panse à peine les plaies de sa division. Le juge l'invite à jouer un air avec son banjo. Le jeune Noir ne se fait pas prier et exécute l'air de Dixie. Les vétérans sudistes, à l'extérieur, entendent ces accords et se précipitent au tribunal. Le juge n'hésite pas un instant à accompagner le banjo au clairon - il était clairon chez les tuniques grises. Le corps du jeune Noir et de son oncle se lâchent et se tortillent, une douce anarchie s'impose dans un lieu ô combien solennel. C'est étrange, ce rituel de justice mêlé à cette liberté des corps.


   

Mais il n'y aucune dérision dans ce spectacle. Le juge donne sa décision : l'accusé est prié de revenir à son travail, en revanche il lui est vivement conseillé de soigner ses doigts pour ne pas négliger ses talents de musicien. Justice a été rendue. Qui est ce juge qui dépouille le tribunal de son formalisme et qui rend justice comme un enfant ? C'est un prêtre, oui, son nom est Priest.Plus tard... Des limiers aboient. Dans le bas quartier de la ville, les Noirs se mettent à l'abri. Ils savent ce que signifie ces aboiements. Le jeune Noir, que nous avions laissé au tribunal, est maintenant accusé du viol d'une jeune femme. Il est enfermé à la prison de la petite ville. Une foule arrive pour le lyncher depuis Tornado, une bourgade du comté, où l'agression a été commise. Priest, vieux et décati, prend son courage à deux mains (peut-être a-t-il bu un peu du médicament que contient sa bonbonne). Il s'oppose à la meute. On pense bien sûr à Vers sa destinée (1939), lorsque Lincoln / Henry Fonda défie de manière similaire des lyncheurs. Sauf que ce dernier avait une tout autre carrure. Le petit Juge Priest, lui, n'hésitera pas à brandir son pistolet - on sent qu'il est parfaitement capable de s'en servir. Mais auparavant, il aura mis une distance entre lui-même et la foule, entre le Bien et le Mal. Alors que la meute grégaire s’apprête à prendre d’assaut la prison, Billy Priest, avec son parapluie noir, trace une simple ligne sur le sol. Défense de franchir. La séparation est un geste ô combien métaphysique, Dieu au commencement sépare la lumière des ténèbres.


               

Priest finira par imposer sa volonté : « Vous allez me tuer, mais auparavant j'aurais abattu le premier d'entre vous qui franchira cette ligne. » La foule renonce, il impose la loi. Mais quelle loi ?John Ford va nous faire comprendre le sens de ce tracé, de cette ligne, de ce geste, en nous rappelant un épisode des Evangiles. Une ancienne prostituée, arrivée la veille au soir dans une belle séquence de nuit, vient de mourir. Mallie Cramp, qui connaît le tempérament du vieux juge, demande à Priest d'accompagner les obsèques dans un temple. C'était la dernière volonté de la mourante et aucun pasteur n'acceptera de le faire. Priest, qui en s'opposant aux lyncheurs s'est mis une partie de la ville à dos, alors que l'élection pour le renouvellement de son siège est imminente, accepte. Nous assistons à la procession. Le réalisateur avait déjà demandé à son scénariste de La Poursuite infernale (1946), Winston Miller, de lui écrire une scène similaire. Elle n'a jamais figuré au scénario. Le cortège funèbre d'une prostituée, selon Ford, devait traverser la ville sans que personne ne le suive en dehors de la patronne et des filles. Puis quelqu'un aurait pris son courage à deux mains et se serait placé derrière le cortège. Devant son exemple, les autres citoyens auraient suivi et le cortège aurait pris des allures de parade. Tous d'anciens clients, selon John Ford. C'est à peu près ce qu'il nous propose ici. La procession est superbe, le cercueil de la prostituée est transporté sur un chariot blanc dont la vitre reflète la ville.(http://www.dvdclassik.com/critique/le-soleil-brille-pour-tout-le-monde-ford)

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