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mercredi 5 juillet 2017

Miles et Gil

Entre le trompettiste Miles Davis et l’arrangeur Gil Evans, le terme d’alchimie sonore n’est pas usurpé. Changer le cuivre en or fut en effet la quête obstinée de ces deux grands noms du jazz moderne qui, de 1947 à 1968, ont permis à cette musique d’entreprendre une véritable révolution esthétique. The Complete Columbia studio recordings regroupe l’intégralité et les nombreuses scories issues de ces fabuleuses sessions.
Musicalement, Gil et moi formions quelque chose de spécial” ­ Miles Davis. Miles et Gil. Gil et Miles. Entre ces deux prénoms l’histoire commence vers 1947. A cette époque, Gil Evans, qui vient d’achever sa collaboration avec le grand orchestre de Claude Thornhill, n’a pas encore atteint la célébrité. Miles Davis non plus, même s’il est déjà le trompettiste régulier du quintette de Charlie Parker. Le petit appartement de Gil Evans dans la 55e Rue à New York va être le théâtre d’une conspiration comme les historiens les affectionnent. Ce complot moderniste aboutira au célèbre album Birth of the cool, acte de naissance officiel et paradoxal d’un courant qui représente la face apaisée du be-bop triomphant. Miles est le catalyseur noir de cette musique plutôt blanche, Gil en est l’âme et le théoricien. De cette réunion de talents digne du groupe surréaliste ou de la Nouvelle Vague émergent aussi Lee Konitz, Gerry Mulligan, John Lewis. Gil Evans signe deux arrangements fondamentaux, Moondreams et surtout Boplicity, qui scellent pour l’éternité son pacte avec le trompettiste le plus célèbre du jazz moderne.


                                         


Il faudra pourtant plusieurs années avant que le couple ne se reforme. Avant le coup de génie de Miles ahead, Miles et Gil passent par des phases étranges, des moments d’arrêt, des brisures, des gouffres qui permettront sans doute à leurs musiques respectives de trouver leur cœur silencieux, ce lieu sans limites où l’on risque de se perdre et d’où l’on renaît de ses cendres. En mai 1957, ils décident de créer une musique ample et luxuriante interprétée par un big-band affrété pour l’occasion. Curieusement, ni Miles Davis ni Gil Evans ne sont des compositeurs particulièrement prolixes, et pourtant ils ont chacun une identité musicale extraordinairement affirmée. Chez l’arrangeur, cette marque tient bien sûr à sa conception très particulière du jazz. L’alliance inédite des timbres, la subtilité des couleurs, l’élargissement de la palette musicale, l’utilisation systématique d’instruments rares comme la harpe ou le hautbois, le traitement dilaté du temps, la quête d’un nouvel espace sonore, le sens du montage, la recherche des évanescences, les emprunts à Manuel de Falla, Ravel, Debussy font de Gil Evans une personnalité tout à fait à part.

Quant à Miles, on sait suffisamment à quel point sa sourde sonorité et son extraordinaire talent d’accoucheur socratique le rendent à la fois insaisissable et reconnaissable entre mille. Dans Miles ahead, seuls deux titres sont des compositions originales, l’une écrite par le trompettiste (Miles ahead, morceau éponyme), l’autre par Gil Evans (Blues for Pablo), et pourtant l’esthétique de ce disque est infiniment personnelle, passant de Leo Delibes à Dave Brubeck en bifurquant vers Jay Jay Jonhson ou Kurt Weill, réinventant et dépassant à chaque instant le répertoire qui est à son fondement. Gil Evans est sans doute le véritable auteur de cette musique, il est celui qui trouve le matériau et le métamorphose ; plus qu’un arrangeur, il est l’architecte d’un temple imaginaire aux vastes portiques, l’ordonnateur d’un jardin tropical à la végétation proliférante et pourtant secrètement organisée. Quant à Miles Davis, il en est l’habitant privilégié, à la fois le destinataire et l’instigateur.


                       


              
A cette époque, Miles flirte résolument avec la fine fleur du jazz moderne : Coltrane bien sûr, mais aussi Cannonball Adderley ou encore l’autre Evans, Bill. Ce n’est pas rien. Pourtant, cela n’empêchera pas le duo aimanté et obsédant, Gil et Miles, de récidiver à trois reprises, approfondissant à chaque coup de crayon le colorisme fascinant de cette musique.


 En juillet-août 1958 pour l’adaptation, au sens quasi cinématographique du terme, de Porgy and Bess, opéra de George Gershwin. En novembre 1959 et mars 1960 pour Sketches of Spain, extraordinaire variation sur l’Espagne, pays imaginaire semblable à celui de la Rhapsodie espagnole de Ravel ou d’Iberia de Debussy. En juillet, août et novembre 1962 pour les sessions méconnues de Quiet nights, marquées par la découverte de la bossa-nova et du grand Jobim, et qui seront la matière d’un disque inachevé dont la parution sera différée jusqu’en 1964. De ces trois disques Porgy and Bess est sans doute le plus équilibré, celui où l’harmonie règne en maîtresse, où la discrétion de Miles Davis s’accorde presque trop parfaitement avec la conception des masses orchestrales chère à Gil Evans, où la sophistication modale est au service d’une esthétique subtile mais presque trop tempérée. Dans cette tétralogie incroyablement stimulante, Porgy and Bess représente un moment de pause, touche à une manière de perfection qui n’est pas si loin d’un certain académisme. Heureusement, Sketches of Spain renverse totalement cette image.






C’est un véritable concerto pour la trompette de Miles Davis animée d’un souffle nouveau, l’affirmation crépusculaire d’une musique onirique qui, partant du pittoresque d’Aranjuez, prend tous les risques, notamment celui de flirter avec un certain pompiérisme, et en sort grandie. C’est sans doute, en tant que création autonome, le chef-d’œuvre du duo Gil et Miles, le fruit le plus lyrique et le plus expressif de leur accouplement musical qui atteint des sommets dans la Saeta, recréation d’un air traditionnel aux accents solennels, ou dans Solea, une suite évoquant le flamenco (et que Pedro Almodovar utilisera beaucoup plus tard, à deux reprises, dans Talons aiguilles et La Fleur de mon secret). Les sessions de Quiet nights sont souvent considérées, à tort, comme nettement plus mineures, sans doute parce qu’elles sont pratiquement inconnues et que Miles les a reniées violemment, se fâchant même pour l’occasion avec Teo Macero, créateur du son CBS. Elles sont pourtant d’un niveau stratosphérique, notamment dans la recherche d’un son global de l’orchestre, et constituent la première et la plus intelligente lecture jazz de la bossa-nova (voire de ce qu’on nomme aujourd’hui à tort et à travers l’easy-listening), avant même que Stan Getz ou Donald Byrd s’en emparent. Once upon a summertime, belle chanson de Michel Legrand, devient par exemple un sommet de raffinement et d’émotion, à tel point que Gil Evans reprendra trois ans plus tard cet arrangement pour une autre très belle version, cette fois chantée par Astrud Gilberto. Quant à Corcovado, célébrissime tube de Jobim, il est alangui et abstrait à souhait, donc sublime. Ici, la musique, profondément marquée par la touche Evans, rappelle pourtant ce que Jacques Reda écrit à propos de Miles Davis : “Une quête de l’immobilité, seule capable de transformer en certitude l’illusion d’une fin infinie” (Miles Davis ou la lueur du crépuscule in L’Improviste, Folio Essais, 1990.)


                                                       



Le coffret-événement que Sony publie, objet au design parfait et à la documentation sans faille, reprend systématiquement, en en respectant la chronologie et l’intégrité, toute cette musique de rêve et en permet l’écoute raisonnée. Il offre les désormais traditionnelles alternate takes, trop nombreuses comme il se doit, mais aussi un appareil de séances de travail et de répétitions (un brin fétichiste tout de même !) où l’on entend les voix croisées de Miles et Gil inventant en studio une musique inouïe et sans équivalent dans l’histoire du jazz, quoique sans doute marquée par la non moins fructueuse collaboration entre Billy Strayhorn et Duke Ellington.

Mais si ce coffret est un événement, c’est surtout qu’il permet de découvrir quelques raretés et d’authentiques inédits demeurés pendant plus de trente ans dans les tiroirs de Columbia, notamment la superbe suite Time of the barracudas (dont on trouve une autre version dans The Individualism of Gil Evans, le chef-d’œuvre de Gil sans Miles), écrite pour une pièce de théâtre dont Laurence Harvey était la vedette et qui témoigne de la part de Gil Evans d’un admirable sens du montage, sans oublier le très beau Falling water, un morceau enregistré le 16 février 1968 avec notamment les membres réguliers du fameux quintette de Miles, Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams, dont les quatre prises semblent les quatre mouvements d’une même symphonie et qui est la dernière manifestation officielle du couple Miles et Gil, partis l’un et l’autre vers d’autres horizons.





Pourtant, leur histoire ne s’arrête pas là. D’abord, parce qu’ils n’ont jamais cessé de se parler, d’échanger des disques, des idées, des suggestions, nourrissant réciproquement leur cheminement musical, nouant des collaborations officieuses dans certains disques des années 60, et surtout des années 80, notamment Star people et Decoy, deux albums de Miles Davis auxquels Gil Evans collabore sans être directement crédité. Ensuite, parce qu’ils ont cherché l’un et l’autre à poursuivre par d’autres moyens l’aventure entamée à la fin des années 40. Ouvrant chacun dans les années 70 des voies électriques, puis électroniques, et partageant une fascination troublée pour Jimi Hendrix, ils n’ont cessé de vouloir élargir leur espace-temps et de faire entrer l’aléatoire et le temps réel dans un monde qu’ils jugèrent à un moment trop ordonné, fuyant comme la peste la répétition et défrichant des routes toujours neuves dont le jazz d’aujourd’hui et ses dérivés, souvent bien routiniers, sont loin d’avoir pris la démesure. Source : http://www.lesinrocks.com/musique/critique-album/miles-davis-and-gil-evansthe-complete-columbia-studio-recordings/

1 commentaire:

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