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vendredi 23 juin 2017

Safaris

Quand on parle d’aventure et de cinéma, il est difficile de faire l’impasse sur la carrière de John Huston : non seulement Huston a signé quelques unes des plus belles pages du genre (Le Trésor de la Sierra MadreMoby DickL’Homme qui voulut être roi) mais il est devenu, au fil du temps, l’archétype de l’artiste aventurier. Passionné de chasse, de littérature, de boxe, de jeu ou de sculpture, Huston était un peu au cinéma ce que Hemingway était à la littérature. Les plateaux sur lesquels il tournait étaient souvent le théâtre de péripéties en tous genres. Et c’est certainement avec African Queen que ce caractère picaresque a pris le plus d’ampleur. Imaginez : un projet qui voit Huston faire ses premiers pas en Afrique, un scénario en constante réécriture, un tournage au cœur de la jungle sauvage et un duo de comédiens (Katharine Hepburn et Humphrey Bogart) au tempérament bien trempé ! Bref, le projet African Queen fut une aventure extraordinaire dont les nombreux rebondissements ont été racontés avec talent par Katharine Hepburn (African Queen ou Comment je suis allée en Afrique avec Bogart, Bacall et Huston et faillis perdre la raison). Lauren Bacall a également témoigné de ce tournage mouvementé dans ses mémoires et l’on en trouve de savoureux détails dans la biographie de Humphrey Bogart (Sperber/Lax). L’histoire est ensuite devenue légende sous la plume de Peter Viertel : coscénariste d’African Queen, Viertel écrit Chasseur blanc, cœur noir quelques mois après avoir quitté le plateau. Un roman fortement inspiré par John Huston et sa découverte du continent noir (un roman qui sera adapté avec brio par Clint Eastwood au cinéma en 1990). Tout a donc été dit, exagéré ou fantasmé sur l’aventure African Queen. Toutefois, il est nécessaire de revenir sur ses grandes lignes afin de tenter une analyse de ce chef-d’œuvre en apparence très classique. Mais nous le savons tous, les apparences sont souvent trompeuses...


  
                    


 A l’origine African Queen est un roman anglais de C.S. Forester publié en 1935 : beau succès de librairie, il ne manque pas d’intéresser les studios hollywoodiens. La RKO achète les droits mais peine à l’adapter pour le grand écran. Mis aux oubliettes, le projet est repris par la Warner qui verrait bien Bette Davis incarner le rôle de Rose. Encore une fois, le projet capote et se retrouve rapidement abandonné dans les cartons du studio. A la fin des années 40, John Huston et le producteur allemand Sam Spiegel en acquièrent à leur tour les droits. Les deux hommes adorent l’histoire de Forester et ont deux idées précises : la première est de tourner African Queen en Afrique et la seconde est de convaincre Katherine Hepburn de participer au projet. A cette époque, Hepburn travaille en marge des grands studios. Elle cultive son indépendance et cherche de nouvelles expériences. Après avoir reçu le roman, la comédienne tombe immédiatement sous le charme du personnage de Rose et s’empresse d’accepter la proposition de Huston. Reste à lui trouver un compagnon pour interpréter le personnage de Charlie Allnut. 


 Paradoxalement, c’est Spiegel qui soumet le nom de Bogart à Huston. Le comédien a déjà tourné à trois reprises avec le réalisateur (Le Faucon MaltaisKey Largo et Le Trésor de la Sierra Madre) et traverse alors une période relativement calme. Il s’apprête à enregistrer un feuilleton radiophonique avec sa compagne (Lauren Bacall) et ne se soucie guère de ses prochains rôles. John Huston retrouve alors Bogart à Los Angeles. L’échange, tel qu’il a été rapporté, est typique de la relation entretenue par les deux hommes :
J. Huston : Tu veux faire quelque chose ?
H. Bogart : Ouais.
J. Huston : Le héros est une épave humaine. Tu es la pire épave humaine de la ville et donc le meilleur interprète possible.
La confiance que Bogart accorde à John Huston est sans faille et il ne lui en fallait pas beaucoup plus pour accepter le rôle. De plus, Bogey admire Hepburn et rêvait depuis longtemps de jouer à ses côtés...


Parallèlement, Huston tente de faire avancer l’écriture du scénario. Forester a écrit deux versions du roman (pour les USA et le Royaume-Uni). Dans chacune de ces versions, les fins diffèrent et Huston doit choisir sur quelle voie s’engager. Par ailleurs, le scénario doit parvenir à capter l’esprit du livre tout en s’adaptant aux exigences de la dramaturgie cinématographique et au style de John Huston. Le cinéaste tente alors un pari en proposant ce travail à James Agee. Futur Prix Pulitzer (1958), Agee est un jeune écrivain engagé auprès des victimes de la crise de 1929. En 1942, il est critique de cinéma et encense l’œuvre de Huston. Lorsque le réalisateur lui propose de s’atteler au roman de Forester, c’est sa première expérience de scénariste (il signera ensuite deux scripts avant de disparaître prématurément à l’âge de 45 ans : La Nuit du chasseur et Face to Face). Huston attend beaucoup de lui mais malheureusement sa version, avec un final tragique (et donc fidèle aux thématiques du cinéaste) ne le satisfait pas. Il embauche alors Peter Viertel avec lequel il poursuivra le travail d’Agee.


   
                              


Les deux comédiens réunis, le scénario lancé et le financement difficilement bouclé, il ne reste plus qu’à embarquer pour l’Afrique. Tandis que les comédiens et le reste de l’équipe patientent à Londres, Huston part repérer les lieux. Il se rend sur le Lac Victoria (Ouganda) où est prévu le tournage. Ce site ne lui  convient pas du tout : Huston le trouve trop plat et non adapté à un récit d’aventure. En quête d’une région plus sauvage, il s’enfonce dans l’épaisse jungle du Congo Belge (aujourd’hui République Démocratique du Congo) et découvre la rivière Ruiki. Sous le charme de ce paysage virginal, il décide d’y installer son camp de base. Une équipe d’environ trente personnes le rejoint, accompagnée d’un matériel plutôt encombrant (le Technicolor notamment nécessite l’utilisation d’une énorme caméra !). Les premiers tours de manivelle sont donnés et rapidement les ennuis s’accumulent : accident de bateau, invasion de fourmis, difficultés à trouver des figurants...


 Le tournage africain se poursuit ensuite plus en aval de la rivière (les scènes dans les rapides y sont tournées) pour se terminer sur le Lac Victoria. Les comédiens et le reste de l’équipe pensent alors se remettre de leurs déboires lorsqu’une épidémie de dysenterie survient sur le bateau où ils résident. Tous en souffrent excepté Huston et Bogart (certainement protégés par le faible d’intérêt qu’ils portent à un breuvage aussi peu corsé que l’eau !!). Dans ces conditions, on imagine que le tournage est un calvaire pour toute l’équipe. Ce n’est pourtant pas le cas. D’une part parce que Huston adore l’Afrique et d’autre part parce que Bogart et Hepburn développent une relation d’amitié sincère. Une relation qui, comme nous allons le voir, finira par influencer John Huston et donner au film son style si particulier...

                                    



Le scénario sur lequel se base John Huston est assez fidèle au récit de Forester : ancré dans le contexte de la guerre et riche en rebondissements, il baigne dans une ambiance dramatique sérieuse. Mais après avoir observé la bonne humeur, les blagues et les rires partagés par Bogart et Hepburn, le cinéaste décide de transformer son film en une « comédie d’aventure ». Plus tard, il déclarera : « Katie et lui [Bogart] étaient tout simplement drôles ensemble et la réunion de leurs deux personnages apportait de l’humour à des situations dramatiques qui, au départ, n’en avaient pas. C’est la surprenante combinaison de Hepburn et de Bogart qui a permis à la comédie d’apparaître. » Pour ce faire, John Huston adapte sa mise en scène et transforme le scénario écrit par James Agee puis Peter Viertel.
Au niveau de la réalisation, il insuffle un ton léger au film : il laisse ses comédiens improviser, se contente souvent d’une prise de vue et préserve ainsi toute la spontanéité de leur relation. Huston ne cherche pas à s’imposer mais veut être le témoin de la « surprenante combinaison » évoquée précédemment. Il concentre donc son attention sur les dialogues, cadre ses comédiens dans des plans serrés et ne laisse au final que peu de place aux paysages africains.


Contrairement à ce que l’on pourrait croire, African Queen n’est pas une déclaration d’amour à l’Afrique. Avec son directeur photo, le génial Jack Cardiff, Huston signe bien quelques plans d’une toute beauté (la rivière et ses méandres notamment), mais ce n’est manifestement pas sa motivation principale. En s’affranchissant d’une mise en scène trop lourde, le cinéaste adopte une approche à la fois réaliste et moderne du cinéma. Un réalisme qui ne vise donc pas à montrer l’Afrique mais plutôt à témoigner de la relation Bogart/Hepburn. Une relation joyeuse et construite dans un huis clos. Tout un paradoxe quand on songe à la nature sauvage qui entoure nos deux protagonistes ! Et qui aurait pu croire que Bogart, celui qui n’avait jusque là interprété que des durs à cuire, retomberait en enfance devant la caméra de John Huston ? Le voir imiter les animaux du fleuve tandis que Katharine Hepburn est prise d’un merveilleux fou rire reste tout simplement un très grand morceau de cinéma.
Suite et source : http://www.dvdclassik.com/critique/african-queen-huston


                             


Adapté du roman de Peter Viertel, Chasseur blanc, cœur noir aura mis trente ans avant de trouver un réalisateur et sa place sur grand écran. Clint Eastwood s’est emparé du projet et livre un film en demi-teinte. La critique est à la fois séduite et sceptique, malgré l’avertissement émis par Libération : « les amateurs de tourisme africain risquent d’être déçus et les rats de la cinéphilie, chiens de garde de l’authentique, vont s’y casser les dents ».
D’abord, la presse cherche à comprendre le pourquoi du film. 7 à Paris donne un embryon de réponse : « on comprend facilement ce qui a pu attirer dans un tel projet le réalisateur dont la passion pour les personnages obsédés est connue ». Confirmation par Clint Eastwood himself dans une interview accordée à L’Express : « ce qui m’a intéressé, c’est vraiment le fait qu’il s’agisse d’une obsession ».
Plusieurs aspects du film suscitent des réactions tièdes. Eastwood insiste trop sur le personnage « au risque parfois d’oublier les nécessités d’un scénario » déplore Les Echos. Conséquence, « le film cabote entre trop de directions pour trouver tout à fait le chemin » poursuit le journal, rejoint par Le Parisien pour qui « le récit s’éparpille ». Pour Le Canard Enchaîné, non seulement « les thèmes traités se révèlent par trop simplistes », mais Eastwood commet l’erreur de filmer « une Afrique de syndicat d’initiative », de sorte que le tout « manque de souffle et de puissance ». Autre blâme pour France Soir : pas assez  « de suspense, de tension et d’affrontements ». 


             


Claude-Jean Philippe dans 7 à Paris va encore plus loin, déplorant une certaine forme de gaspillage : « il y avait là un matériau dramatique, humoristique, romanesque, exceptionnellement riche, que Clint Eastwood s’est empressé d’appauvrir et finalement de mépriser ».
Pourtant, le titre « African King » revient à plusieurs reprises, joli clin d’œil à l’origine du film et au travail de mise en scène de Clint Eastwood. « C’est filmé de main de maître » apprécie L’Humanité. Qu’il s’agisse des dialogues « caustiques et bien construits » (id.), du casting, mention particulière à Marisa Berenson, l’expérience parle. Chasseur blanc, cœur noir est « solaire, magnifiquement éclairé » pour Le Monde, et Eastwood fait preuve d’une « véhémence intuitive qui ressemble à l’amour » s’émeut Claude Baignères dans Le Figaro. Acteur, Clint Eastwood est, compte tenu du défi imposé, plus qu’à la hauteur. Incarner Wilson/Huston n’était a priori pas chose aisée. 


                 



Pourtant il s’acquitte du rôle avec presque de la jubilation, avec « une puissance énergétique et magnétique » qui a enchanté Le Figaro, ne craignant pas de « montrer une vulnérabilité jamais apitoyée » admire L’Evénement du Jeudi. Même si Les Echos émet une petite réserve et avance que John Huston « était sans doute beaucoup plus truculent (...) que le très eastwoodien Eastwood ». Dans la forme, le réalisateur adopte un style sobre qui remporte l’adhésion. « Il y a de l’humour et de l’insolence » se réjouit Les Echos
Imprégné même de « poésie » pour L’Express, le film « possède le charme de toute entreprise de nostalgie intelligemment comprise » constate L’Humanité. Plus enthousiaste encore, Le Monde applaudit devant ce « spectacle splendide et jamais gratuit, d’une intelligence constante et d’une insolente drôlerie ».


                                 



Par moments, Chasseur blanc, cœur noir touche à l’émotion. Car son véritable sujet n’est pas seulement « le savoureux portrait d’un cinéaste anticonformiste par un autre qui ne l’est pas moins », il tend vers une « satire drolatique du monde du cinéma » explique La CroixLe Figaroscope a vu de son côté une « méditation sur la faiblesse et la dérision du conquérant, une réflexion métaphysique sur le destin de l’homme ». Homme sur lequel Libération appose le nom de Clint Eastwood, car il propose ici « une manière de savoir vivre sa propre destruction ». L’expérience est d’autant plus forte, estime Gérard Lefort, que c’est « la première fois qu’il ramasse et épure l’essentiel de ses obsessions, la première fois qu’il sort du bois de ses contradictions compliquées pour les exposer, les tripes à l’air ».
Ce faisant, il fait passer en douceur le spectateur d’African Queen à... African Clint, prouvant une fois de plus que son personnage « de film en film, ne cesse de se bonifier » conclut Le FigaroscopeSource : http://www.cinematheque.fr/fr/dans-salles/hommages-retrospectives/revues-presse/accueil-critique-films-eastwood/chasseur.html

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