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mardi 14 mars 2017

BLAST

La première fois que j’ai entendu parler de Manu Larcenet, c’était il y a une dizaine d’années. Un grand ami ne jurait que par lui et Coyote (l’auteur de Little Kevin). Ce n’était pas le dessinateur que j’avais découvert, mais le scénariste, notamment de Pedro le Coati avec Michel Gaudelette. Puis toute sa créativité, en solo, en duo (avec Ferri, Trondheim), en famille (avec son frère coloriste Patrice), s’est dévoilée au fil des séries et one-shots qu’il a alignés avec une admirable énergie. En 15 ans, il a dessiné, édité et scénarisé des dizaines d’albums. Son trait rond, tremblé, faussement naïf, son sens du rythme et des silences, sa capacité à aller à l’essentiel en quelques traits… Ce n’est pas un hasard si je l’assimile (et nombreux sont comme moi sans doute) à Lewis Trondheim et à Joann Sfar en termes de productivité et de style. Deux séries récentes se sont distinguées tant sur le point critique que public : le retour à la terre et surtout le combat ordinaire. Alors forcément, quand Dargaud m’a fait découvrir son nouveau coup, BLAST, présenté comme un éprouvant voyage dans les ténèbres par Manu Larcenet lui-même dans les interviews qui mentionnent le projet depuis deux ans, j’étais impatient. Et Blast s’avère une belle petite gifle, pas vraiment une grosse claque, mais déjà un bon petit soufflet qui annonce d’autres rounds certainement plus musclés et éprouvants. BLAST vous serre le coeur (un peu), vous émeut (assez) et vous fait réfléchir (beaucoup). Comme ce n’est que le premier volume et qu’il n’est quasiment qu’une introduction malgré ses 202 planches, cela promet beaucoup. La bande-annonce tirée du blog personnel et officiel de Manu Larcenet :





Blast est un récit presque entièrement subjectif. Celui qui se dévoile, c’est Grasse Carcasse, connu à l’état civil sous le nom de Polza Mancini. Grasse Carcasse est gros. Très gros. Crâne chauve, nez long et rouge de celui qui boit, petits yeux plein de curiosité sur le monde. Il est en garde à vue, soupçonné d’avoir fait beaucoup de mal à une femme prénommée Carole. On ne saura pas quoi. Pas encore. Les deux flics qui le passent au gril doivent supporter ses digressions et surtout le deal que Grasse Carcasse passe avec eux : « Si vous voulez comprendre… Il faut que vous passiez par où je suis passé ». Tout le récit, par nature sujet à caution, suit les pas de Polza, clochard volontaire après qu’il ait encaissé la mort de son père. Le personnage ne cherche pas à embellir ni à dissimuler sa lâcheté face au corps décharné de son père mourant, pitoyable coucou rongé par le cancer, contraste saisissant avec son fils, maxi Monsieur Barnum. Polza se gave de barres chocolatées, se noie dans l’alcool, part à la recherche de lui-même hors des chemins communs de la vie. Il s’enfonce dans la nature, car, bien qu’il ne prend pas le chemin le plus rapide, il cherche à rejoindre l’Île de Pâques et ses moaïs, statues massives et insondables, qui veillent à distance sur son aventure depuis qu’il a vécu son premier Blast.Le Blast en question, hallucination, transe ou délire (qui mérite les seules traces de couleurs de l’album), foudroie pour la première fois Polza alors qu’il se débat dans son malaise après avoir visité son père mourant, transi de froid, imbibé d’alcool, sous une pluie battante…





A la manière d’un drogué qui se met la tête à l’envers pour atteindre encore et encore son état de plénitude (souvent synonyme d’oubli), Polza essaie de provoquer de nouveaux Blasts, mais ceux-ci sont capricieux. Ce que je comprends de BLAST (je préfère dire cela que « ce que nous dit Manu Larcenet« , comme je lui ai pas demandé et que j’en sais fichtre rien, ne prenons pas de risque !), c’est que la vérité se loge bien ailleurs que dans des mots et des dialogues, même si ceux-ci sonnent juste. La vérité des êtres et des sentiments, des actes et des hallucinations se niche dans les silences, les poses, les séquences où Polza se contente de vivre et de laisser son humanité se contracter et se chercher. Ce n’est sans doute pas un hasard si son seul ami, le serbe Bojan, est presque incompréhensible et que leur communication se passe le plus souvent de mots. Leur complicité se passe de jugement. Elle est fondamentale et rendue à sa plus simple expression. Manu Larcenet a un réel talent pour rendre vivant des personnages hors-normes, à la manière de Jean-Pierre Jeunet dans ses films (Polza pourrait d’ailleurs être incarné par François Hadji-Lazaro, qui a le talent et le physique de l’emploi). BLAST m’a renvoyé vers quelques uns des meilleurs romans noirs nihilistes. Comme pour les grands livres, je ne suis pas certain que l’histoire de Polza Grasse Carcasse entrainera ma compassion ou mon empathie, mais je devine qu’elle me fera cogiter longtemps. Ce n’est déjà pas rien.


                         

Sébastien NAECO (http://lecomptoirdelabd.blog.lemonde.fr/2009/11/09/la-gifle-blast-de-manu-larcenet/)

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