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samedi 30 décembre 2017

Le Long des trottoirs

Le Long des trottoirs est un film franco-italien de Léonide Moguy sorti en 1956. Licencié en droit et en économie politique de l'université d'Odessa, Léonide Moguy commence sa carrière cinématographique dans des emplois techniques. Il est promu directeur des laboratoires du cinéma scientifique à Moscou en 1928, puis émigre en France en 1929 où il devient un monteur apprécié. Il poursuit et perfectionne sa maîtrise de la technique cinématographique (notamment du montage). En 1942 il s’exile aux États-Unis où il réalise trois films, puis retourne en Europe dès la fin du conflit. La jeune orpheline Christine, à la mort de sa grand-mère, se voit offrir par Hélène, l'assistance sociale, l'hospitalité dans sa famille en attendant de pouvoir entrer dans une oeuvre de jeunes filles. Tout de suite, le fils de la maison essaie de séduire Christine, ce qui lui vaut d'être chassée par la mère du jeune homme, alors qu'Hélène est absente. Christine instinctivement retourne dans son ancien quartier. Une voisine, Monique, qui fait le triste métier de prostituée, l'invite à se reposer au bar qu'elle fréquente. Là un vilain monsieur prénommé Roger, sous prétexte de l'aider, lui loue une chambre, l'enivre, en fait sa maîtresse, puis la met en demeure de gagner de l'argent, pour être remboursé de ce qu'il a dépensé pour elle. Elle se révolte, cherche du travail honnête, en trouve, mais Roger la fait renvoyer de sa place. Enfin elle accepte de faire l'entraîneuse dans un cabaret où Hélène qui la recherchait la revoit et pense arranger les choses, mais son « protecteur » la fait filer par une porte dérobée et elle va exercer ses activités dans un autre coin de Paris. Par Monique, Hélène parvient à la retrouver et elle lui procure un poste d'infirmière auprès de son fiancé André, jeune docteur qui souffre déjà beaucoup de ce qu'Hélène, trop absorbée par son métier, le néglige...


                 


Le film évoque correctement la possible déchéance des jeunes filles pauvres dans un climat puritain et méprisant des bourgeois. Sans le secours d'une bienfaitrice désintéressée, pas d'issue possible. Une courte scène émouvante présente une dame âgée sans ressource venue quémander quelque subside (Françoise Rosay). En un éclair on voit la honte et l'humiliation sur son visage. Plus de 65 ans plus tard, les Restos du coeur existent encore... Les deux actrices principales excellent dans leurs rôles respectifs.   Ce film offre de très belles scènes du vieux Paris et rien que pour cela il mérite d'être vu (comme Paris Blues, d'ailleurs) et une réalisation très soignée. Danik Patisson est une belle découverte, personnellement, et Anne Vernon confirme tout le bien que je pensais d'elle (après Edouard et Caroline). L'histoire apparait quelque-peu (voir très) datée et on a parfois l'impression d'être dans Les misérables. Néanmoins la très belle fin fait passer la pilule, le réalisateur apportant un réel point de vue et une certaine ironie. Du beau cinéma réaliste.Le truc un peu fou, pour l'époque, c'est l'âge de Danik Patisson (17 ans quand même*). Sinon, oui, après "Martine est une fille-mère", il y a un côté "Martine fait le trottoir". Je crois qu'à l'époque, ma grand-mère emmenait ma mère voir ce genre de films, ça lui évitait les grands discours (dixit ma mère). * je me dis que ça a pu choquer (en 1957, les Britanniques ont carrément X-é leur propre version... et, vu d'aujourd'hui, il n'y avait vraiment pas de quoi)... comme a pu choquer le film Beau-père de Bertrand Blier (Ariel Besse avait 15 piges !). J'ajoute que Le long des trottoirs a connu un équivalent britannique The flesh is weak / Le trottoir (1957) 15 mois après sa sortie.(http://www.dvdclassik.com/forum/viewtopic.php?t=35043)

vendredi 29 décembre 2017

The Capture

La Capture  est un film américain réalisé par John Sturges, sorti en 1950.Au Mexique, recherché par la police et blessé, Linley « Lin » Vanner se réfugie chez un prêtre, le père Gomez, auquel il se confie... Un an plus tôt, alors gérant au sein d'une compagnie pétrolière (présidée par Earl C. Mahoney), il participe à la traque de Sam Tevlin, soupçonné d'avoir dérobé la paie des ouvriers. L'homme meurt en garde à vue, après avoir été blessé accidentellement par Lin. Luana Ware, sa fiancée, le quitte après lui avoir reproché son manque d'ambition. Lin démissionne alors et, finalement convaincu de l'innocence de Sam, accompagne incognito le corps qui est remis à sa veuve, Ellen Tevlin. Celle-ci, vivant seule dans un ranch avec son jeune fils Mike, embauche bientôt comme contremaître Lin (qui s'est présenté sous le nom de Brown)...
Avec une très mauvaise copie, un noir et blanc abimé et des sous titres manquants, il est difficile d'apprécier ''La capture'' à sa juste valeur mais c'est toujours mieux que de l'ignorer car tous les Sturges sont épatants. Ce film commence comme un western, bien vite il prend un aspect beaucoup moins ludique mais beaucoup plus profond. D'ailleurs, le personnage le plus superficiel, la fiancée de Lin, va vite quitter la scène et nous entrons alors dans les bras du destin qui va constamment peser sur le héros. Pour plus de poids encore, un prêtre accompagnera l'action du début du film jusqu'au final totalement symbolique. Il n'est pas simple de faire intervenir le destin mais Sturges y est parvenu grâce à une blessure identique entre le bras droit de Lin et celui de Sam, c'est ce bras droit par qui tout a commencé, par qui tout finira. Teresa Wright est parfaite, il faut la voir jouer la scène de la tentative du premier départ de Sam pour comprendre ce que être comédienne veut dire.


                 


Cette scène d'amour est une des plus intelligent et des plus belles que j'ai pu voir, il se dégage au moment du '' bonjour'' une émotion intense que seul le cinéma peut déclencher. Evidemment, tout ce qui a précédé à concouru à cet instant mais ce qui avait pu paraitre long s'oublie instantanément. Lew Ayres (le docteur Kildare des années 40) joue un homme ordinaire tenaillé par le remords et fataliste en diable qui se met peu en valeur sauf par son intelligence; le prêtre lui en fait d'ailleurs la remarque. C'est un vrai film d'auteur. John Sturges aime bien les situations épineuses, et ce western le prouve assez bien. Les idées de base sont vraiment très bonnes, et les auteurs parviennent à rendre crédible une situation qui pourtant, à priori, semble tirée par les cheveux. Il est toutefois regrettable que certaines résolutions importantes soient si faciles, ou encore cette construction en flash back qui n'amène de l'intérêt qu'à un seul moment. Les personnages sont bie construits et leur évolution respective fonctionne à merveille. Visuellement j'adore. Mais c'est aussi parce que la pelloche est crade à souhait et que les noirs sont encore plus noirs. Il reste suffisamment de contraste pour jouir d'une photographie tout de même bien composée en amont. Les acteurs ne sont pas extra mais beaucoup jouent de façon si statique et théâtrale à l'époque, et puis cela renforce le côté surréaliste de certaines situations de l'histoire. Bref, "The capture" est un très bon western grâce à des situations compliquées qui auraient bien plus à ce bon vieux Boetticher.(Sensctitique)

jeudi 28 décembre 2017

The Big Trail

En 1930, Raoul Walsh fait sortir de l’ombre un acteur jusqu’ici cantonné à faire l’accessoiriste puis de la simple figuration dans quelques films de John Ford, et qui va devenir l’une des plus grandes stars du cinéma américain après encore neuf ans de vaches maigres et de sériez B ou Z à foison. Laissons le réalisateur nous raconter cette découverte, anecdotes tirées de sa passionnante autobiographie intitulée "Un demi siècle à Hollywood". « En passant devant le magasin des accessoires, j’aperçus un grand jeune homme aux larges épaules, qui transportait un fauteuil rembourré. Il déchargeait un camion et ne me vit pas. Je le regardai prendre sous son bras un imposant sofa Louis XV comme une plume, tout en attrapant une chaise de l’autre main. Lorsqu’après les avoir déposés, il revint vers le camion, je m’approchai de lui. « Comment t’appelles-tu ? » lui demandais-je. Il m’examina attentivement. « Je vous connais ! C’est vous qui avez mis en scène Au service de la gloire. Mon nom, c’est Morrison ». Il ajouta qu’il venait d’obtenir son diplôme de la U.S.C. (University of South California) et qu’il voulait travailler dans le cinéma. « Voilà où j’en suis ! » m’avoua-t-il en regardant ses grandes mains d’un air triste… « Voyons jusqu’à quel point tu veux devenir acteur. Laisse pousser tes cheveux et reviens me voir dans deux semaines »… L’histoire de La Piste des géants était relativement simple, mais il me fallait un éclaireur et un chef de convoi pour conduire un petit groupe de pionniers à travers les plaines. Je parcourus la liste des acteurs disponibles mais aucun d’entre eux ne me satisfit. Apparemment nous manquions de Cooper et de Gable. Tom Mix aurait été parfait mais il tournait au Texas. Alors qui ? Je fis passer des essais à quelques comédiens "possibles" mais Sheehan (le producteur) les refusa tous. C’est alors que je me souviens du jeune footballeur de la U.S.C. Nous n’avions toujours trouvé personne lorsqu’il se présenta.


                

Ses cheveux avaient poussé et je me mis à reprendre espoir. Après qu’on l’eut revêtu d’un pantalon et d’une veste en daim, je le plaçai devant la caméra et Sheehan, lorsqu’il vit le résultat, me dit d’un air bougon : « Qui est-ce ce type là ? Sait-il monter à cheval ? Où as-tu été le dénicher ? »Après quelques essais : « Il saisit presque immédiatement ce que j’attendais de lui. Je tenais mon acteur principal ! Il suffisait de lui donner quelques indications. Sheehan le regarda, l’écouta et ronchonna de nouveau : « Il fera l’affaire. Comment s’appelle-t-il déjà ? » « Morrison ». Ce nom par contre ne lui plaisait pas… Je parcourus en esprit les livres d’histoire en m’arrêtant sur le nom des pionniers américains. J’en vins à la Révolution et je me souvins d’un nom qui m’avait toujours plu. Lorsque je le dis à Sheehan, il leva la tête et sourit d’un air entendu comme s’il l’avait pensé lui-même : « Bien sûr ! » Il prit son crayon et lut à haute voix ce qu’il venait d’écrire « Wayne ». Pas Mad Anthony. Simplement John. John Wayne. Fais-le entrer. » Et c’est ainsi que débuta la carrière de celui que l’on surnommera par la suite "The Duke". Si le film subit un échec financier cuisant, il permet néanmoins au jeune comédien d'être engagé par la Republic pour tourner dans de nombreux westerns de seconde zone avant d’acquérir, en fin de décennie, la célébrité qui ne le quittera plus jamais. Ne serait-ce que pour ce seul fait d’avoir fait découvrir cet immense acteur, La Piste des géants aurait déjà mérité d’être sauvé de l’oubli.


                 

Mais non content d’avoir mis le pied à l’étrier de John Wayne, The Big Trail est aussi tout simplement le premier grand western parlant et "accessoirement" l’un des très grands films du réalisateur.Avant de s’y faire dérouler des histoires plus personnelles et "intimistes", les westerns les plus ambitieux de la fin du muet et du début du parlant ont commencé par planter le décor, recréer la mise en place de la conquête de l’Ouest à travers des films épiques qui voyaient les lignes de chemin de fer se construire, les colons s’installer, bâtir les villes et peupler des terres encore vierges et sauvages. Les producteurs faisaient ainsi sortir des usines à rêve des films à grand spectacle qui devaient en mettre plein la vue au spectateur tout en posant les jalons et éléments constitutifs d’un genre encore à peine au stade de la préadolescence. Ce furent tour à tour l’impressionnant La Caravane vers l’Ouest (The Covered Wagon, 1923) de James Cruze, le splendide Le Cheval de fer (The Iron Horse, 1924) de John Ford, Trois sublimes canailles (3 Bad Men, 1926) du même Ford, La Piste de 98 (The Trail of '98, 1928) de Clarence Brown… « History Cuts the Way (L’Histoire se fraye un chemin) » comme il était écrit dans un des cartons explicatifs de La Piste des géants justement, qui marquait avec fracas les débuts du western dans le cinéma parlant en même temps que le Billy The Kid de King Vidor et juste après que Walsh ait déjà tâté du tournage d’un film sonore en extérieurs l’année précédente avec In Old Arizona.(http://www.dvdclassik.com/critique/la-piste-des-geants-walsh)

mercredi 27 décembre 2017

Coulez le Bismarck !

Bien qu'étant courte, l'histoire très guerrière du Bismarck (le plus gros cuirassé de la marine du 3ème Reich) fascine toujours autant les amateurs de combat naval. Étonnamment, "Sink the Bismarck !" est l'un des seuls film ayant directement abordé le sujet. On y suit la traque vue surtout du côté britannique, et les affrontements sanglants entre bâtiments. Si la réalisation est correcte, le film souffre de nombreuses scènes de dialogues, pas toujours utiles. Toutefois, les combats navals sont réussis, et relativement réalistes. Il est juste dommage qu'ils soient simplifiés et en conséquence assez courts (on aurait préféré que le film se centre là-dessus plutôt que sur des intrigues secondaires). Côté véracité historique, "Sink the Bismarck !" se veut respectueux des faits dans les grandes lignes, mais contient tout de même plusieurs erreurs (certaines excusables du fait que des éléments étaient encore tenu secret à l'époque, ou que l'épave révélant un sabordage Allemand n'a été découverte qu'en 1989). En tête : l'amiral Lütjens, présenté comme un présomptueux fanatique nazi, était en réalité un opposant au régime, réaliste quant à ses chances de succès. En somme, il s'agit d'un film de guerre appréciable, qui évoque un sujet intéressant, qui aurait pu être mieux traité.Film de prestige de Lewis Gilbert pour une bataille navale spectaculaire, glorieux fait d'armes pour l'amirautè britannique! Officier et marins du Bismarck entrent dans l'Atlantique Nord pour attaquer les convois anglais! Autant dire que ça pète et ça coule de partout! ils sont seulement deux vaisseaux, et on n'en a jamais vu de pareils! Les allemands sont dans le cuirassè le plus grand qui ait jamais naviguè, supèrieur à tout bâtiment britannique! ils sont rapides, insubmersibles (enfin presque), et allemands! La puissance maritime est bien là mais certainement pas la victoire nazie! Dans le rôle principal, Kenneth More est parfait! Ce poste de Capitaine est pour lui une promotion même s'il rêve d'un autre navire! il n'y a que deux choses qui comptent pour lui! Son fils (artilleur sur l'Ark Royal) et la mer! Les batailles navales (torpilles tout azimuts, explosions...) sont très efficaces mais ne surpassent en rien les larmes d'èmotion de More quand il apprend que son fils n'est pas mort!:





Classique du genre, "Sink the Bismarck !" est bien èvidemment basè sur des faits rèels! Quant au Capitaine Shepard, fictif, il ne dèpeint pas Rab Edwards...Un film de guerre comme tous les films de guerre britannique, carré et solide. Il y a quand même quelques gros défauts : déjà des longues plages de dialogues franchement inutiles d'autant plus que c'est loin d'être du Audiard (bien que je ne comprends pas ce que Audiard irait foutre dans un film anglais !!!), et ensuite, le genre de détail qui m'a toujours hérissé le poil, le fait que les allemands parlent l'anglais entre-eux, parfois j'ai mis quelques secondes avant de savoir chez qui on était et la crébilité à cause de cela se noie un peu. Un autre truc, bon d'accord c'est pas un doc mais quand même, le fait que certains trucs ont été changé par rapport à la vérité historique, toujours en faveur des britanniques c'est bizarre et bien que les nazis n'étaient plus une menace pour le pays de sa Majesté depuis 15 ans, comme le fait que l'amiral du cuirassé qui donne son nom au film est présenté comme un véritable fanatique nazi totalement inconscient alors qu'au contraire c'était quelqu'un de très lucide. Au niveau humain, le pourtant antérieur et mineur film de Michael Powell "La Bataille du Rio de la Plata" est considérablement supérieur. Mais reste, et c'est là l'essentiel, des scènes d'action impeccablement réalisées et une distribution irréprochable dont la trop p'tiche mignonne dans son uniforme Dana Wynter.




Ce film, dont le titre original "Sink the Bismarck!" reprend le célèbre mot d'ordre de Winston Churchill, relate la traque par la Royal Navy du Super-cuirassé Bismarck, réputé "insubmersible" et orgueil du IIIe Reich. Le Commandant Shepard (Kenneth More) se voit ainsi confier par l'Amirauté britannique la difficile mission de neutraliser le Bismarck qui, avec le Croiseur lourd Prinz Eugen et les Croiseurs de bataille Scharnhorst et Gneisenau causent d'énormes dégâts aux navires de guerre et aux convois anglais en ces premiers mois de l'année 1941. A la différence de certaines productions hollywoodiennes de l'époque, mauvaises car peu réalistes, il n'y a pas dans ce film de "romance" déplacée mais simplement des hommes et des femmes qui font leur devoir. De même que "Tora! Tora! Tora!" qui sera réalisé 10 ans plus tard par Richard Fleischer et qui retrace la bataille de Pearl Harbor, "Coulez le Bismarck!" est un film d'une grande sobriété, réalisé avec une démarche historique. Les scènes de combats navals, entrecoupées d'images d'archives, sont saisissantes de réalisme, à voir notamment la destruction spectaculaire du Croiseur de bataille Hood, l'un des bâtiments essentiels de la Royal Navy, sans oublier l'excellente prestation, très sobre de Dana Wynter, dans le rôle de l'assistante dévouée du Capitaine de Vaisseau Shepard. "Coulez le Bismarck!" est un superbe film de guerre navale en noir et blanc et l'un des meilleurs films de guerre jamais réalisé, qu'il faut absolument posséder.(Allociné)

mardi 26 décembre 2017

World for Ransom

2ème long métrage de Robert Aldrich après Big Leaguer (1953), Alerte à Singapour fut tourné en 1954 juste avant ses premières très grandes réussites Bronco Apache et Vera Cruz. Le film s'inspire d'une série tv China Smith diffusée en 1952 dont Robert Aldrich avait réalisé 4 épisodes qu'il prolonge sur grand écran en reprenant le même interprète principal, Dan Duryea ainsi qu'une partie des interprètes secondaires. C'est ce film qui fit véritablement remarquer le metteur en scène et qui -dit-on- incita Burt Lancaster a faire appel à lui pour les deux films mentionnés plus haut qui furent tournés en cette même année 1954. On y retrouve de manière certes imparfaite déjà la griffe d'Aldrich. Il reprend ici des "standards" du film noir et malaxe le tout pour en faire -déjà- un film très personnel. Malaxer, ce n'est même pas tellement approprié car Robert Aldrich casse aussi beaucoup ! L'intrigue est pourtant très basique : Un détective privé un peu paumé. Une ex/future ? petite amie chanteuse de night-club. Un ami - et par ailleurs le rival amoureux- qui trempe dans des affaires louches et tombe sur de biens plus méchants que lui….voila pour les présentations. Premier point singulier, en tout cas assez rare pour être signalé, Aldrich déplace son intrigue de film noir dans un cadre exotique, Singapour. Une Singapour nocturne aux grandes artères saturées de néons dont les multiples enseignes lumineuses désignent les établissements de nuit peuplés d'aventuriers, d'expatriés douteux évoluant sous la surveillance assez lâche des colons britanniques. Dès que l'on s'éloigne des lumières, ce ne sont que recoins sombres propice aux embuscades, aux bagarres, aux enlèvements, aux meurtres. Aldrich filme les impasses, les ruelles, une multitude d'escaliers parcourus par des personnages pressés. Mais après 20 minutes, à partir de l'enlèvement du scientifique, le film tourne progressivement au thriller d'espionnage sur fond de guerre froide mais sans pour autant que le film se rattache aux films de propagande anti communiste puisque -pas difficile- les malfaiteurs cherchent à vendre leur captif aux plus offrants.


   


L'affaire intéresse beaucoup de monde car O'Connor est une sommité dans son genre et le chantage exercé par les ravisseurs permet à Aldrich de placer pour la première fois une de ses obsessions, le péril nucléaire !!! Le titre original, World for Ransom (Le monde pour rançon) prend alors tout son sens sauf qu'ici ce n'est qu'une toile fond, un "truc" pour faire dériver le pur film noir d'abord vers le thriller d'espionnage, puis vers le film d'action voir le film de guerre. Une bascule de genres qui se matérialise aussi très concrètement sur l'écran car on passe brutalement d'un univers totalement urbain et nocturne à un univers rural de villages cernés par la jungle. Autre point singulier, le coté pour le moins non conventionnel du détective privé Mike Callahan qui est joué par un génial Dan Duryea. C'est l'un des Private Eyes les plus déglingué que j'ai jamais vu. La moiteur de Singapour aidant, on le le voit jamais autrement que suant et haletant. Son costume blanc est peut être celui du redresseur de tord sans reproche mais il n'a pas du voir le pressing depuis un bon moment. Callahan est parfois tabassé mais il ne donne pas sa part aux chiens, cognant ses amis presque autant que ses ennemis. Tous ses efforts désordonnés pour dénouer cette intrigue et pour tirer -croit-on- son ami du guêpier dans lequel il s'est fourré n'ont sans doute qu'un but, récupérer le grand amour perdu. 





Calahan avait été le petit amie de Frennessey March et il évoque fréquemment ce passé heureux mais on ne sait pas, et on ne saura jamais -surtout à la lumière des scènes finales - si cette "âge d'or" était réel ou seulement le fruit de son imagination mais ces évocations parfois tendres permettent tout de même de montrer parfois un autre versant de la personnalité fébrile et nerveuse de Callahan. Illusoire ou pas, l'idylle avait été brisé en raison de sa loyauté et de sa droiture car bien d'autres ressortissants britanniques dont son ami Julian March s'était planqués durant la guerre alors que lui ne s'était pas dérobé mais à son retour il avait été remplacé et ne s'en était jamais remis. Des années plus tard, il se plaint toujours amèrement de la trahison de Frennessey et de celle de Julian. Il se plaint de l'infidélité des amis, vitupère, geint contre l'inconstance des femmes, il violente parfois Frennessey...puis tente de se racheter. Duryea joue çà dans le registre de la fébrilité, on le voit tour à tour haletant, geignant, violent…mais finalement trompé atrocement et pour finir, touchant, bouleversant...seul, atrocement seul. A ce stade, on ne peut même plus parler de (anti)-héros "romantique" désabusé ! (http://filmsnoirs.canalblog.com/archives/2014/03/01/29332813.html)

lundi 25 décembre 2017

La clef

D'une simple histoire d'amour sur fond de Seconde Guerre mondiale, Carol Reed réussit mettre en scène un chef-d'œuvre. Sous sa direction, le scénario prend une toute autre épaisseur et une dimension psychologique qui n'est pas sans rappeler les œuvres d'Hemingway et son "Adieu aux armes". Le couple William Holden, Sophia Loren, placé sous le feu de sa caméra, est tout simplement éblouissant. Et que dire de la prestation de Trevor Howard campant un capitaine de remorqueur plus vrai que nature. Le résultat est saisissant et La Clé n'est pas prête de refermer derrière elle les portes de l'oubli... Tout simplement magnifique.La clef est tout simplement un objet maléfique comme l'anneau des Nibelungen. Il apporte le plaisir mais il porte aussi la malédiction. Un film dramatique qui mêle l'amour et le danger. Le tout est assez flamboyant car la femme est attirante et il est dur de lui résister. Excellent film et des scènes maritimes franchement palpitantes.Carol Reed était un sacré technicien qui pouvait être doublé d'un sacré très bon réalisateur. Ce double aspect est présent pour les séquences de guerre maritimes qui impressionnent par leur maîtrise. Mais une fois à terre, on a du mal à croire à cette histoire de passages de clé ; non pas à cause de l'histoire en elle-même mais on sent que le cinéaste a filmé tout ça sans conviction, que malgré leurs efforts William Holden et Trevor Howard peinent à faire croire à leurs personnages et à émouvoir, que Sophia Loren est une comédienne trop limitée pour pouvoir assumer un rôle aussi complexe ; enfin tout ça... Bref dans ce film, il vaut mieux rester en mer même si c'est plus dangereux...Carol Reed a déjà réalisé bon nombre de films importants comme Huit heures de sursis (1947) et surtout Le troisième homme (1949), lorsqu’il s’attèle à cette étrange histoire tirée d’un roman de Jan de Hartog intitulé Stella. Carl Foreman, à la fois scénariste et producteur du film, tenait à adapter lui-même cette romance particulière et confie la réalisation au plus british des cinéastes anglais.


                 



Doté d’une superbe photographie d’Oswald Morris, mettant en évidence les zones d’ombre des personnages par un éclairage noir et blanc très contrasté, La clé (1958) est pourtant loin d’être le meilleur métrage d’un auteur qu’on a connu plus inspiré. Si la plupart des séquences maritimes se révèlent passionnantes grâce à leur description très juste du rôle difficile des marins remorqueurs en pleine période de guerre, on ne peut pas en dire autant de toutes les scènes intimistes. La romance peu crédible qui se met en place progressivement entre William Holden et Sophia Loren s’imbrique assez mal avec le reste, au style bien plus documentaire. On a bien du mal à croire à cette histoire de femme traumatisée qui s’enferme dans un appartement, au point de ne plus sortir et d’accepter que différents hommes la possèdent. Bien sûr, les acteurs ne sont pas à mettre en cause : Sophia Loren fait passer beaucoup de sentiments en un seul regard et William Holden est tout à fait à sa place en baroudeur des mers sentant fort l’alcool, mais quelque chose ne fonctionne pas et La clé se révèle être une œuvre désespérément froide et sans véritable intérêt. Le spectateur a, quant à lui, la désagréable impression de rester à la porte du drame, ce qui est tout de même bien frustrant.Virgile Dumez.


                   

On ne connaît plus Carol Reed que pour Le Troisième Homme, et encore pense-t-on plus souvent à Orson Welles et à un air de cithare quand on évoque ce magnifique film noir qui, pourtant, porte intensément la signature de Reed. En découvrant La Clé, tourné presque dix ans après, on retrouve son regard mélancolique sur l'existence, son ironie très british sur la guerre, et sa manière de mêler style expressionniste et réalisme documentaire. Et on découvre des héros méconnus de la Seconde Guerre mondiale : ces marins et ces capitaines qui risquaient leur vie sur des remorqueurs chargés de récupérer les vaisseaux touchés par l'ennemi. De véritables missions suicides puisque ces bateaux de remorquage n'étaient pratiquement pas armés et servaient de cibles aux sous-marins allemands. Dès qu'il arrive dans ce port anglais, le capitaine américain David Ross comprend bien qu'il ne va pas être à la fête. Très vite, son ami le capitaine Ford lui laisse la clé de son petit appartement, où vit la belle et mystérieuse Stella. Femme à soldats, Stella ? Non, veuve à répétition... Sophia Loren rayonne de sobriété dans ce drame de guerre sans happy end (Carol Reed est anglais, pas américain). Face à elle, William Holden semble encore plus fragile que lorsqu'il essuie un tir ennemi. Un beau couple condamné à perdre la clé du bonheur. Guillemette Odicino

dimanche 24 décembre 2017

Small Town Girl

La Petite Provinciale (Small Town Girl) est un film américain réalisé par William A. Wellman et Robert Z. Leonard (non crédité) sorti en 1936. Lorsqu'ils se réveillent, Kay Brannan et Bob Dakin ne se souviennent plus de leur soirée passée ensemble. Mais une chose est sûre : ils sont désormais mari et femme. Le problème : ils viennent de se rencontrer, par hasard, alors que Bob passait dans le petit village de Kay, totalement éméché. La jeune fille qui s'ennuie dans sa bourgade voit là l'occasion d'une vie plus excitante. Mais le riche et séduisant Bob, fiancé à Priscilla, ne voit pas les choses de la même manière... Au début du film, cette jeune épicière qui porte sur son univers étriqué un regard désabusé, présageait, une fois n’est pas coutume, une critique acerbe de la vie de province et de sa routine réconfortante. Toutes ces braves personnes dont elle connaît d’avance les répliques, les attitudes, les choix, composent en effet un tableau profondément démoralisant tant il est dépourvu de surprise. Hélas, l’unique fonction de tout cela est de justifier l'approbation d’une demande en mariage un soir de beuverie, et de déboucher sur un malentendu qui forme le véritable thème de l’histoire. Car, lorsqu’un beau chirurgien dans un état d’ébriété avancé, demande, sur un coup de tête, la main de la jeune épicière, celle-ci, fascinée par la vie pétillante que mène cet homme, est incapable de refuser la proposition. Et ce qui aurait pu également être une réflexion sur les plaisirs de la vie, devient une sorte de vaudeville dans lequel deux êtres qui n’auraient jamais dû se rencontrer vont s’expliquer ; l’homme souhaitant se débarrasser de cette épouse alors que celle-ci l’aime secrètement.


                 

Finalement, on retombe dans un des mythes les plus apprécié du cinéma américain, celui de Cendrillon : une jeune femme dont le quotidien est des plus triste, voit sa vie se transformer après la rencontre d’un prince charmant. (D’ailleurs, en faisant référence aux citrouilles, le scénario ne cache pas ses affinités au conte de Perrault). Ainsi, après un début brillant, inattendu, l’histoire reprend les sentiers battus de la comédie sentimentale pour se conclure sur une fin parfaitement prévisible. Ecrit par une pléiade d’excellents scénaristes, réalisé par William A. Wellman, le résultat demeure toutefois convainquant. Actrice du muet en fin de carrière, Janet Gaynor, qui sera dirigée une nouvelle fois par Wellman l’année suivante dans « Une étoile est née », n’a plus vraiment le physique, la sensualité des actrices de l’époque non plus, mais elle est supportée par Robert Taylor, jeune premier de 25 ans qui illumine l’écran par sa beauté. Si tous les deux forment un couple d’une apparence inhabituelle dans le paysage hollywoodien de l’époque, ils collent assez bien aux exigences de l’histoire. Egalement à ses débuts, mais encore loin d’être une vedette, James Stewart joue le petit rôle d’un lourdaud dont la phrase fétiche ridicule est « On garde la tête haute ».(http://www.hollywood33.fr/Fiche.php?identifiant=3630&titre=PETITE%20PROVINCIALE)

samedi 23 décembre 2017

Cafard

En suivant le périple d'un bataillon blindé belge pendant la Grande Guerre, le réalisateur Jan Bulheel réalise un petit bijou d'animation. A la fois épique et intimiste. Une grande aventure dans les convulsions de l'Histoire : Cafard retrace l'incroyable parcours d'un bataillon blindé belge pendant la Grande Guerre. Un petit chef-d'œuvre épique, romanesque, humaniste… Et un dessin animé, destiné – pour une fois – aux grandes personnes. Le cinéaste flamand Jan Bultheel a porté, écrit et réalisé ce projet hors normes. Nous l'avons rencontré lors de son passage à Paris. Comment est née l'idée du film ? Jan Bultheel. Je me suis toujours intéressé à la Première Guerre mondiale, au point de rupture brutal qu’elle représente dans l’histoire de l’Europe et du monde, autant au point de vue politique et humain qu'artistique. Mais j’ai découvert cet épisode particulier un peu par hasard. Ma femme m’a conseillé un ouvrage historique, Voyageurs de la Grande Guerre, d’August Thiry et Dirk Van Cleemput, qui retraçait l’odyssée inouïe du corps militaire belge ACM (Autos-canons-mitrailleuses, NDRL). J’ai tout de suite été fasciné par la richesse et la folie de leur aventure : voilà une division de 350 personnes, avec douze blindés, des camions, des provisions, une ambulance – tout un monde – qui, expédiée en Russie, tombe en pleine révolution bolchévique et ne parvient à rentrer au pays que des années plus tard, par l’Est, à travers les steppes, la Sibérie, la Mongolie et la Chine, puis les Etats-Unis. Le tout, sans avoir jamais vraiment pris part aux grands combats. Leur histoire résume vraiment l’absurdité de la guerre, et elle me semblait offrir une approche originale, différente, de la période, loin des clichés habituels dans les tranchées, et loin du front occidental que l’on représente toujours. Avez vous pris des libertés avec la réalité historique ? Oui et non. Le livre fourmillait d’anecdotes passionnantes et de personnages forts, hors du commun. Je me suis particulièrement intéressé à Constant Le Marin, champion de lutte et membre des ACM. Je me suis donc inspiré de lui pour créer mon héros à moi, Jean Mordant, auquel j’ai cependant inventé une vie tout à fait différente : contrairement au « vrai », il est originaire d’Ostende et non de Liège, et surtout, je l’ai imaginé père d’une jeune fille violée par les soldats allemands, le drame qui l’incite à s’engager dans l’armée. En revanche, j’ai gardé ce statut très particulier de champion du monde de lutte gréco-romaine, un sport immensément populaire à l’époque.


   
                

Au début du film, il est vraiment au sommet de son pouvoir, de sa force, de sa gloire. Presque un Dieu. Peu à peu, les épreuves et les souffrances le changent profondément. C’est cette évolution, ce parcours à la fois intime, sensible et historique, que je voulais montrer : un plaidoyer humaniste, qui reflète aussi ma vision de la guerre, de la violence aberrante qu’elle exerce sur les individus.Pourquoi avoir choisi d'utiliser la « motion capture » dans votre dessin animé ? Je suis formé à l’animation mais j’ai également beaucoup tourné en prise de vue réelle avec des comédiens, notamment pour des films publicitaires. J’adore débattre de leurs personnages avec eux. Et ça, c’est bien sûr impossible en animation, où l’on reste entre dessinateurs. La « motion capture », que j’avais déjà testée dans un précédent projet, m’a permis de combiner les deux modes d’expression : la technique est basée sur l’enregistrement des mouvements des acteurs, au moyen de capteurs. Ensuite, sur l'ordinateur, on travaille le dessin.





Graphiquement, le procédé m'a permis de créer des silhouettes anguleuses, de grands aplats de couleur, des formes et des traits forts. Un aspect très stylisé, presque abstrait, que j'aime beaucoup. Le plus loin possible de la 3D « cartoon », qu'on voit partout, que je trouve trop lisse, fade et homogène. Et avoir de vrais acteurs « dans » ces personnages, ça ajoute une dimension supplémentaire, quelque chose de vécu, de plus authentique, habité. Je les ai dirigés comme pour une pièce de théâtre, j'ai capté leurs gestes en continu, en plan séquence. Tout le reste s’est fait après : mise en scène, décors, mouvements de caméra, lumière, découpage. C’est à la fois perturbant et excitant pour les comédiens, parce qu’il n’y a pas de caméras, aucun repère extérieur. Ils doivent vraiment intérioriser leur rôle, aller à l'essentiel, sans tricher. Ils ont joué le jeu de manière si extraordinaire, si intense, que j'en avais parfois la chair de poule.



                           

Côté bande dessinée, j'ai toujours été un admirateur d'Hugo Pratt, de ses grands récits d'aventure tout en lignes simples, épurées. Je pense que c'est visible dans le film. Et puis, Jean Mordant est une sorte d'antihéros, comme Corto Maltese. Je suis aussi très marqué par le travail graphique de l'argentin José Muñoz, ou de l'illustrateur l'australien Ashley Woods. Mais ce sont les peintres qui ont eu la plus grande influence sur mon travail, des artistes de la fin du XIXe siècle, début XXe, comme Anders Zorn ou Joaquín Sorolla : ils m'ont beaucoup appris, en particulier dans l'utilisation des couleurs. “En flamand, c'est moins péjoratif qu'en français, on ne pense pas à la bestiole.” Pensez-vous que les films d'animation pour adultes, restés longtemps marginaux par rapport aux œuvres pour la jeunesse, peuvent désormais trouver leur public ? Je l’espère de tout mon cœur, mais j’ai mes craintes, parce qu'il n'y a pas beaucoup de place aujourd'hui pour une vraie recherche artistique, pour des créations un peu audacieuses. Il y a une grande uniformisation de l'animation dans le monde entier. Les grosses productions américaines, ou leurs imitations, écrasent tout. Cafard est un film un peu atypique, et je ne sais pas si les spectateurs auront la curiosité d'aller le voir.   (http://www.telerama.fr/cinema/animation-le-cafard-ultrastyle-de-jan-bultheel,135445.php)

vendredi 22 décembre 2017

Les Noces rouges

Charge sociale très forte inspiré d'un fait-divers qui a défrayé la chronique : Valençay, une ville de province de moyenne importance. Le député maire, un prévaricateur de droite, ne pouvant satisfaire son épouse, midinette sortie du rang, celle-ci se jette dans les bras d'un conseiller municipal qui affiche avec prudence des idées de gauche. Les Noces rouges s'ouvre sur une citation d'Eschylle tirée des Euménides (actes IV scène 1) : Oreste: "Déesses, décidez si je suis innocent ou coupable. Quel que soit votre arrêt, je m'y soumets". Minerve : "Cette cause est difficile. Quel mortel oserait la juger ?" Construction dramatique solide : 10 mn sur la situation actuelle: l'adultère. 20 mn. de flash back sur cette relation coupable vécue sur le mode idyllique. 20 mn d'amours coupables jusqu'à leur découverte par le mari. 25 mn pour mettre au point et exécuter le meurtre du mari. 15 mn d'enquête policière jusqu'à l'arrestation finale. Remarquable flash back: repos de Stéphane Audran qui ayant ouvert la fenêtre perçoit des bruits de rue ponctués de nombreux klaxons, flou et distorsion musicale. Cette distorsion se poursuit sur une partie des 11 séquences du flash back. Les 4 premières évoquent les premières rencontres avant la première relation sexuelle qui constitue la séquence la plus longue du flash back. Viennent ensuite les moments forts de cette relation (échange de billets, adultère dans le château, scène du conseil municipal raconté) puis deux séquences où Michel Piccoli, qui occupait déjà le rôle central depuis deux séquences prend nettement le pas sur Stéphane Audran, qui assume théoriquement les souvenir du flash-back: il vit puis raconte la neurasthénie de sa femme.


                   



Nous sommes revenus à un paysage d'automne, saison des premières séquences. Néanmoins la sortie du flash- back se fait, non pas sur son personnage origine : Stéphane Audran, mais sur le personnage qui a pris le plus d'importance au fil du récit : Michel Piccoli. Il ouvre la fenêtre et entend les même bruis de klaxons qu'au début dans la rue. Dans cette scène de sortie, habituellement neutre, il commet un acte décisif : il empoisonne sa femme.(https://www.cineclubdecaen.com/realisat/chabrol/nocesrouges.htm)
Un excellent film de Claude Chabrol dans lequel le réalisateur nous dresse à nouveau un portrait jubilatoire de son sujet de prédilection : la bourgeoisie. Le film oscille progressivement vers la tragédie que l'on comprend inéluctable, mais pas avant de nous avoir offert de bons moments d'humour noir, au travers d'une mise en scène suggestive et des dialogues croustillants déployés au fil de sa progression. Tous les ingrédients sont en effet réunis :le maire et son épouse, couple respecté, embourgeoisé et en vue de la petite ville où tout se sait et se répend très vite...


                   


Une population qui jase et fayote au passage si besoin est...on retrouve facilement des similitudes avec des personnes ou des scènes de la vie de tous les jours..., et c'est ça qui est bien vu et réjouissant du point de vue de la comédie. Excellente interpétation, à commencer par le regretté Claude Piéplu dans un rôle taillé sur mesure. Corrosif, avec un ton ironique à souhait et un phrasé qui n'appartiennent qu'à lui, son jeu d'acteur, plein de finesse, fait des merveilles dans ce rôle de notable-élu solidement ancré dans sa province,engoncé dans ses principes, soucieux avant tout de son image et paradant auprès de ses électeurs, fier de ce qu'il possède et de ce qu'il est devenu (la scène où il attend que la suspension de sa voiture remonte....), légèrement mysogine (la scène où l'on perçoit côte à côte, la petite voiture de Madame et la DS de Monsieur le démontre bien...), et bien entendu un brin malhonnête... Nous rendant complices de leurs escapades adultérines, Michel Piccoli et Stéphane Audran ne sont pas en reste, emprunts à la fois de sobriété et de légèreté.(Allociné)

Always goodbye

Sidney Lanfield est l'un des nombreux réalisateurs anonymes qui ont fait l'âge d'or de Hollywood. Né en 1899, il commence une carrière de musicien de jazz qu'il interrompt pour devenir gagman à la Fox, dès 1926. Entre 1930 et 1952, il réalise toutes sortes de films; de la comédie musicale (avec la patineuse Sonja Henie) à la comédie (avec Bob Hope), du western au mélodrame. Son meilleur film est peut-être une version du Chien des Baskerville, dans lequel Basil Rathbone interprète le rôle de Sherlock Holmes. En 1938, Sidney Lanfield réalise Adieu pour toujours (Always Goodbye), un film sentimental parfaitement maîtrisé. L'histoire commence au bas du building du bureau des mariages. Barbara Stanwyck arrive en souriant dans un taxi et le chauffeur lui dit que le bonheur illumine son visage. Une autre femme fait les cent pas, son futur mari est en retard. Soudain, un accident a lieu entre un bus et une voiture. Barbara Stanwyck se précipite pour apprendre que Don Gordon, son futur mari, est blessé dans l'accident. Cette scène, qui fait bien sûr penser à Elle et lui, est filmée sèchement. A l'hôpital, la jeune femme apprend que Don Gordon est mort. Elle est prête à se jeter à l'eau quand un homme l'en empêche. Il s'appelle Jim Howard et est joué par Herbert Marshall. Quant à Barbara Stanwyck, son personnage de femme en détresse se prénomme Margot. Jim aide Margot à reprendre courage et une longue ellipse nous la montre à la maternité où elle vient d'accoucher d'un petit garçon. Elle suit les conseils de Jim et abandonne le bébé à un jeune couple, les Marshall. Jim aide Margot à se faire engager dans une maison de couture et quand il sait que Margot va mieux, il repart, comme à son habitude, sur un bateau qui l'emmène au loin. Cinq ans passent pendant lesquels Margot gagne du galon dans la maison de couture. Elle est sur le point de partir à Paris pour choisir des robes quand Jim fait revient inopinément. Ils ont juste le temps de dîner ensemble. 


              


Le film raconte comment Margot retrouve son enfant et les efforts qu'elle fait pour le récupérer.De toute évidence Zanuck devait apprécier cette histoire car elle forma la matière de l’un des tous premiers films produits par la Twenty Century qu’il venait de fonder, avant d’être une nouvelle fois adaptée cinq ans plus tard par son studio - devenu entre temps la Twenty Century Fox. (On comprend que ce producteur sensible aux problèmes de société se soit intéressé à ce drame d’une mère isolée). Mais tandis que « Femme d’honneur », la première mouture dirigée par Gregory LaCava, est un mélodrame sombre et saisissant, cette deuxième version, édulcorée et dédramatisée, n’est plus qu’une banale comédie dramatique. Le soutien moral de la femme, par exemple, est ici un chercheur en médecine sans histoire alors qu’il était un chirurgien condamné pour euthanasie dans la première version. Pire encore, il flotte un air de comédie au travers de César Romero qui incarne un caricatural « latin lover ». Respectueux de l’esprit aseptisé du cinéma hollywoodien de l’époque, « Adieu pour toujours » s’intéresse plus à construire un récit autour de l’enfant abandonné par sa mère - qu’elle retrouve ensuite - qu’à relater le traumatisme que cette déchirure engendre.


               


Faut-il l’aimer la divine Barbara Stanwyck, pour s’avaler cul-sec un mélodrame aussi ahurissant que « ADIEU POUR TOUJOURS » !Elle joue ici une fille-mère qui est sauvée du suicide par un brave médecin. Elle donne son fils à l’adoption et devient une reine de la mode à New York. Cinq ans plus tard, elle tombe par hasard – et ce ne sera pas le dernier de ce scénario ! – sur l'ex-bébé, devenu un horrible petit cabotin hollywoodien tout en grimaces. Notre héroïne va tout faire pour épouser le père adoptif (veuf, ça tombe bien), même si c'est le médecin qu'elle aime. Il faut admettre que c'est joliment filmé et photographié, que les décors de studio sont de bon goût et que ‘the Queen’ est bien mise en valeur. Elle a quelques excellentes scènes et parvient à donner une certaine épaisseur à ce rôle impossible. À côté de cela, il faut se goinfrer Cesar Romero, insupportable en comte italien dragueur et virevoltant, le très fatigué Herbert Marshall, qui traverse le film comme un spectre somnambule. Ça, plus le moutard à la voix suraiguë, c'est quand même beaucoup ! Mais bon… Cela ne dure pas très longtemps, c'est parfois amusant au second degré et Miss Stanwyck était vraiment très séduisante. Un cinéma complètement désuet à voir d’un œil d’archéologue patient et curieux.(http://wild-wild-western.over-blog.com/article-adieu-pour-toujours-1938-112001472.html)

mercredi 20 décembre 2017

Du sang sur le tapis vert

« BACKFIRE » puisque c’est son vrai titre, est un sympathique ‘film noir’ à l’ancienne suivant l’enquête d’un vétéran de la WW2 à la recherche de son meilleur ami disparu dans de mystérieuses circonstances. Rien d’original là-dedans, si ce n’est que l’histoire est narrée en une succession de flash-backs racontés par des personnages tout à fait secondaires comme une femme de ménage dans un hôtel, un majordome chinois, une escort-girl qui n’ont fait que croiser l’homme recherché. Cela forme une sorte de kaléidoscope stimulant, qui maintient l’intérêt, malgré des tenants et aboutissants tout ce qu’il y a de routiniers. Le film est handicapé par son héros, Gordon McRae, acteur d’une exceptionnelle fadeur, qui peine à impressionner non seulement le spectateur mais également la pellicule. À peine si on parvient à le mémoriser alors qu’il tient le rôle central ! Heureusement, les seconds rôles sont excellents : la piquante Virginia Mayo dans une partition un peu mièvre pour elle, le toujours fiable Edmond O’Brien en ‘loser’ attachant (il joue une des scènes de boxe les plus navrantes de mémoire de cinéphile !). L’étrange Viveca Lindfors est envoûtante en femme fatale exilée. Il faut l’entendre susurrer de sa voix rauque une version sensuelle de « Parlez-moi d’amour ». On reconnaît les figures familières d’Ed Begley et John Dehner en flics. « BACKFIRE » n’a donc rien d’inoubliable, mais il se laisse voir avec plaisir, ne serait-ce que pour dénouer le ‘whodunit’ un brin artificiel qui est au cœur de l’intrigue. Et il y a la belle Viveca qui vaut définitivement le détour.Dans la longue série des titres français frisant le n’importe quoi le plus absolu, « DU SANG SUR LE TAPIS VERT » est une sorte de chef-d’œuvre : il n’a qu’un rapport très lointain avec le scénario (on apprend au détour d’une réplique qu’un des protagonistes fut un joueur professionnel) et on n’y voit pas l’ombre d’un tapis, vert ou pas et le jeu n’est qu’un vague prétexte.(https://blogduwest2.wordpress.com/2014/07/07/du-sang-sur-le-tapis-vert-1950/).


               

Un petit noir qui se consomme tranquillou même si on est dans une construction narrative on ne peut plus classique : Bob Corey (Gordon MacRae) et Steve Connelly (Edmond O'Brien) sont deux vieux potes de l'armée ; peu de temps avant que Bob sorte enfin de l'hôpital, il reçoit une visite troublante d'une jeune femme lui annonçant que le gars Steve est dans une très fâcheuse posture - est-il sous le coup des médocs, a-t-il rêvé ou est-ce bien la réalité ? Le fait est que sitôt sorti, accompagné de la sémillante Virginia Mayo - son ex infirmière -, il va se mettre en quête de son pote. D'individu louche en individu borgne (un ancien gars de l'armée devenu croque-mort, une jeune femme pimpante (Sheila MacRae, la femme de...), un docteur po clair, un Chinois mourant, une veuve éplorée (Frances Robinson)...), de flash-back en flash-back (tous introduits "avec leurs gros sabots", genre, bon ben bougez po, je vais vous dire exactement ce qui s'est passé... En vrac, la nuit du crime, avant, pendant, après, un combat de boxe qui tourne mal et une soirée qui finit mieux pour le Steve, un sale accident etc, etc...), on essaie peu à peu de remonter jusqu'à Steve : est-il coupable d'un meurtre, a-t-il détourné de l'argent sale, est-il tombé amoureux de la femme qu'il ne fallait pas ?


                


Bob Corey qui était censé se reposer après ses 13 opérations ne s'épargne point pour retrouver la trace de son poteau. Il aura la sale habitude de ne guère porter chance aux gens qu'il croisera, les cadavres s'amoncelant dans son retroviseur...Sherman semble vouloir mettre une petite pincée de tout (amitié (Steve and Bob), amour (version tendre (Bob and Virginia) et version passion (Steve and la chanteuse charmante)), sombre histoire de mafia, enquête policière au (très) long cours...) comme s'il avait du mal à vraiment se focaliser sur un point. Il multiplie les personnages intermédiaires - ah gasp cette piste ne débouche sur rien mais grâce au nom de ce type mystérieux évoqué lors de la conversation, à cette adresse glanée sur une carte de visite ou ou encore à ce numéro de téléphone tombé du ciel, peut-être qu'on devrait aller faire une petite visite chez..., oui, viens Milou, tentons le coup... C'est un peu fastidieux à la longue. On comprend tout de même rapidos que le gars Lou Walsh semble détenir les clés de l'histoire : le proubloume c'est qu'il est justement introuvable. On prend alors plus ou moins son mal en patience en matant le casting féminin : Mayo en infirmière, mouais pas mal, Viveca Lindfors (mais si, une délicieuse suédoise aux lèvres pulpeuses) en chanteuse de charme "en français" s'il vous plaît est déjà beaucoup plus... euh motivante ou encore la chtite Sheila qui incarne à la perfection l'adage : "café bouillu, blondasse foutue"... Le final frôle le petit côté grand-guignolesque - mouais, je ne dis rien mais c'est difficile quand on a la Momie en tête de ne po se marrer - et ce même si l'action est ultra dramatique... - mais l'ensemble, sans être jamais transcendant, se regarde malgré tout assez plaisamment. Bon et puis le clebs joue super bien, c'est vrai aussi.(http://shangols.canalblog.com/archives/2012/05/23/24323899.html)

Female

Hormis une conclusion expédiée faisant sans y croire rentrer la situation dans la "norme", Female est une œuvre emblématique d'une certaine vision de la femme dans ce cinéma Pré Code des années 30. Les figures féminines s'y élèvent à la force du poignet en se montrant aussi impitoyable que les hommes, tout en ne pouvant totalement s'empêcher d'être rattrapée par leurs émotions. Le schéma prend généralement un tour social, cette élévation marquée par la Grande Dépression servant autant à sortir de la fange qu'à triompher du machisme dominant telle la Barbara Stanwyck de Baby Face (1933). Ruth Chatterton incarne un autre versant de cette thématique, symbolisant à la fois cette ascension sociale mais également une femme de pouvoir glaciale en mère maquerelle dans Frisco Jenny (1932). Son humanité ressurgissait par la maternité dans ce film quand ce sera les tourments inattendus de l'amour qui la feront vaciller dans Female.Elle y incarne Alison Drake, l'héritière d'une grande entreprise automobile qu'elle dirige d'une main de fer. Une position qui l'isole dans ses émotions contenues et son rapport aux autres complexes. La scène d'ouverture nous plaçant dans une grande réunion de comité d'entreprise exprime bien cela, faisant surgir Alison presque par surprise dans ce monde d'homme où elle s'imposera par une volonté de fer en rabrouant brutalement un employé. Elle n'en reste pas moins une femme avec ces désirs mais ceux-ci s'exécutent avec la même rapidité et autorité que celle exigées par les grandes décisions industrielles de son quotidien professionnel. Un regard bref et concupiscent vers un employé bien de sa personne, une invitation à dîner tout autant dénué de spontanéité dans son déroulement (les appels codés d'Alison à ses majordomes) et une nuit dont il ne devra plus rien subsister de retour à l'entreprise. Les amants d'un soir trop insistants seront expédiés dans une obscure succursale canadienne.Les personnages masculins du film ne semblent guère mériter mieux d'ailleurs.


                 

Le machisme latent et le sentiment de possession (la désinvolture d'un amant s'asseyant sur le bureau d'Alison après une première nuit) et la déférence plus ou moins intéressée (le jeune amant bellâtre, un autre voyant dans l'union une fusion industrielle) semblent faire du pouvoir d'Alison un obstacle insurmontable dans son rapport aux hommes. En séduisant incognito un homme qui ne sait rien d'elle, Alison découvre le plaisir d'être aimée pour elle-même mais finalement la frustration aussi de ne pouvoir faire plier à ses volontés l'objet de son affection. Cet homme c'est Jim Thorne (George Brent) une sorte de mâle alpha guère impressionné même quand il découvrira qu'Alison est sa patronne. Notre héroïne découvre donc tardivement les vertus de la séduction, de la minauderie et d'une partie du renoncement à soi-même que suppose le lien à l'autre. C'est un aspect des plus amusants du film, offrant de superbes scènes romantiques. Le scénario est malheureusement assez maladroit, ce chemin nécessaire d'Alison devenant un retour pur et simple à l'image de femme au foyer ménagère et génitrice avant tout.


               


Pas de juste milieu dans une conclusion trop précipitée qui gâche toutes les audaces du film. Cela passait sans doute mieux dans le contexte de sortie du film mais nettement moins pour un spectateur contemporain. L'esthétique fouillée du film rattrape un peu cet écueil. William Dieterle débuta le tournage (l'audace des rapports amoureux rappelle bien l'auteur de Jewell Robbery (1933)) que malade il abandonna à William A. Wellman qui filma quelques scènes avant de rejoindre une autre production (College Coach (1933)) et laisser Michael Curtiz tourner l'essentiel du film.C'est vraiment la patte de ce dernier que l'on ressent le plus à travers la stylisation des décors reflets des personnalités d'Alison : froidement géométriques, oppressant et industriels pour le monde de l'entreprise et aérien, chatoyant et Art déco pour son antre de séduction. Une dualité qui se ressent également dans les robes et négligés élégants se disputant aux tailleurs monochrome et stricts, appelant tour à tour au rapprochement ou à une intimidante distance. Passionnant donc si ce n'était cette fin discutable.(http://chroniqueducinephilestakhanoviste.blogspot.fr/2015/10/female-michael-curtiz-1933.html)

lundi 18 décembre 2017

Lhasa Live in Reykjavik

Ce live, inédit, a été capté à Reykjavik en 2009, six mois avant la mort de la chanteuse. Bouleversant. C’est un chant d’outre-tombe, gorgé de douleurs et de joies, porteur d’une sagesse infinie. C’est l’ultime concert de Lhasa, capté à Reykjavik le 24 mai 2009, un peu plus de six mois avant qu’elle disparaisse, à seulement 37 ans. Il est d’une beauté renversante. Tous ceux qui ont aimé la jeune femme de son vivant seront emplis d’émotion à entendre ainsi sa voix qui chante, parle, rit — alors qu’elle pensait donner le coup d’envoi d’une tournée que la maladie lui aura finalement interdit. Ceux qui l’ont découverte depuis mesureront, une fois de plus, pourquoi son nom côtoie désormais ceux d’Amy Winehouse ou de Janis Joplin au panthéon des musiques populaires : ces trois-là partageaient une même intensité et un engagement sans réserve, que leurs disparitions prématurées auront rendus bien sûr plus précieux encore. Et que ceux qui ignoreraient le pouvoir de Lhasa se précipitent ! Ils entendront ici un concert poignant, aux ombres crépusculaires mais dansantes, qui fut donné avec recueillement. C’est de la même façon qu’il convient de le recevoir. Sans autre support qu’une contrebasse, une harpe, une guitare et une batterie, la force quasi transcendantale du chant nous revient intacte, et saisissante. Même si on connaissait l’existence de cet enregistrement, on n’espérait plus vraiment l’entendre : des incertitudes persistaient sur sa qualité technique ; l’écoute des bandes masterisées les écarte définitivement.


                 


Que chantait Lhasa, ce soir de 2009 ? Logiquement, elle reprenait l’essentiel d’un disque studio, son troisième, sorti quelques mois plus tôt ; mais elle allait aussi puiser dans les deux précédents. Le live à Reykjavik permet donc de renouer avec l’univers entier de la chanteuse. On y retrouve son goût de l’errance et du hasard, sa conscience du destin et de la mort, ses rêves chargés de symboles, ses paysages désertiques, sa dérision douce, son amour des instants suspendus et des vieilles légendes (son premier disque, en 1998, La Llorona, « la pleureuse », faisait référence à un personnage mythique hérité de l’empire aztèque). En anglais, en espagnol et en français, elle se promenait aux confluents du jazz, du folk, de la world et de la chanson. Loin des modes et des chemins trop fréquentés. Ses chansons lui ressemblent. Cette fille d’un Mexicain philosophe et d’une Américaine photographe aux origines russes portait un étrange prénom inspiré du Tibet, avait grandi dans un bus sillonnant les Etats-Unis, avait commencé à chanter le jazz quand elle était adolescente.


                 


Elle devait être un peu chamane : dans sa voix puissante et feutrée, une existence millénaire semblait résonner, tout comme les bruissements d’une nature indomptée. Lhasa savait envoûter. C’est d’ailleurs bien ce qui nous était arrivé, il y a tout juste vingt ans : pour la première fois, Télérama l’entendait, chez elle, à Montréal, où après mille vagabondages elle avait fini par s’installer. A l’époque, elle s’appelait encore Lhasa de Sela, n’avait sorti aucun album, était totalement inconnue en France. Anne-Marie Paquotte, qui s’occupait alors de la chanson au sein du journal, avait été si frappée par les chansons de cette fille étrange qu’aussitôt rentrée à Paris elle avait alerté le patron d’un label indépendant : « Ecoute ça, tu vas adorer ! » D’ordinaire, ce sont les maisons de disques qui appellent les journalistes… Mais l’enthousiasme était tel qu’il méritait qu’on le partage. Quelques semaines plus tard, le premier disque de Lhasa sortait en France, dans le label en question. Début d’une histoire qui nous aura toujours liés. L’annonce de son décès fut un choc, mais pas vraiment une surprise : non seulement on la savait malade, mais depuis le début on lui pressentait un destin hors norme.

 https://lhasadesela.bandcamp.com/album/lhasa-live-in-reykjavik


Lhasa sortait trop de l’ordinaire pour s’attarder très longtemps par ici. En partant, elle aura laissé un profond sentiment de perte, mais aussi une réconfortante sensation d’épanouissement artistique. Chacun de ses passages parisiens nous revient en mémoire : au Bataclan, au Grand Rex, aux Bouffes du Nord. C’est là que, quelques semaines avant Reykjavik, en marge de sa tournée officielle, elle était venue étrenner ses nouvelles chansons, le temps d’un concert privé. Elle y était entourée des quatre mêmes musiciens, dans un parti pris acoustique qui scelle l’intimité, à notes comptées, et que ce disque retranscrit à merveille. Qu’importe que Lhasa ait eu ou non la foi, il y avait quelque chose de profondément religieux dans sa façon de chanter. Cette manière si particulière de caresser les syllabes, de retenir les mots comme pour mieux les charger de sens, avant finalement de les laisser s’envoler, sacralisait la musique. Lhasa faisait de chaque concert un moment unique. A écouter celui-ci, on sera emporté en apesanteur dans un imaginaire voyageur, au bord des larmes (Rising), de la prière (A fish on land), du sourire (La Confession) ou d’une joie presque enfantine, même lorsqu’elle évoque la fin de tout (Para el fin del mundo). Et en l’entendant reprendre, en duo avec l’un de ses musiciens, un vieux titre de Sam Cooke (A change is gonna come), on ne pourra s’empêcher d’avoir la gorge serrée : « It’s been too hard living, but I’m afraid to die, cause I don’t know what’s up there, beyond the sky » (« Ce fut trop dur de vivre, mais j’ai peur de mourir, parce que j’ignore ce qu’il y a là-haut, par-delà le ciel »). Dans sa voix, Lhasa semble porter le destin tragique de l’humanité, tout en y insufflant une perpétuelle consolation. Celle de la création.(http://www.telerama.fr/musiques/live-in-reykjavik,n5372549.php)