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mardi 13 décembre 2016

La tortue rouge

Un homme, seul, face aux puissances mystérieuses de la nature. Voilà l’idée, toute simple, du premier long-métrage de Michael Dudok de Wit. Agé de 63 ans, ce cinéaste d’animation néerlandais, dont le style radicalement épuré fait depuis des ­années l’objet d’un culte fervent, ne s’était jamais aventuré, jusqu’à présent, au-delà des limites du format court. Pour qu’il saute le pas, il aura fallu l’intervention d’Isao Takahata, réalisateur de chefs-d’œuvre comme Le Tombeau des lucioles ou Le Conte de la princesse Kaguya et cofondateur, avec Hayao Miyazaki, du studio Ghibli.Séduit par son travail, le grand maître japonais l’a poussé à développer cette Tortue rouge qui traînait depuis un moment dans un coin de son esprit. Les sociétés françaises Wild Bunch et Why Not et le studio Prima Linea se sont joints à la maison de Totoro pour produire le film, qui a été présenté en mai à Cannes, dans la section Un certain regard. Entre le minimalisme narratif du Batave et l’animisme débridé du studio Ghibli, la photosynthèse a opéré. Sans qu’y soit ­prononcé le moindre mot, cette robinsonnade se déploie miraculeusement en un récit palpitant, qui vous cloue à votre siège du début à la fin. Sur un mode quasi ­épique, les rapports entre un homme rejeté sur une île déserte à l’issue d’un naufrage et la nature environnante, envisagée comme un personnage à part ­entière, se voient dramatisés par les seules forces du dessin, des couleurs, du mouvement, de la musique… Et c’est très beau.Tout commence en pleine mer, par une nuit d’orage. Une silhouette frêle se débat, violentée par de gigantesques vagues, et finit au petit matin échouée sur une plage. 



          

Pendant toute la première partie, des tableaux plastiquement renversants, qui empruntent autant aux vagues d’Hokusai qu’aux forêts de Miyazaki, figurent le personnage explorant les lieux, découvrant le goût des fruits et les racines, la force brutale de la pluie tropicale, dégringolant au fond d’une crevasse dont il va bien falloir qu’il se sorte pour que le film puisse continuer… Le temps de prendre ses marques et le voilà qui se lance dans la fabrication d’un bateau en bambous, embarque à son bord vers le large et voit aussitôt ses ­efforts anéantis sous les assauts d’une créature insaisissable qui pulvérise l’embarcation. L’homme se remet à l’ouvrage, améliore sa construction mais se heurte au même dénouement, encore et encore, jusqu’à ce que, à bout de force, une ultime tentative lui révèle l’apparence de son adversaire – que nous tairons ici par égard pour les futurs spectateurs. Une brèche fantastique s’ouvre alors dans le récit dont émergera un nouveau personnage, une femme qui, telle Vénus sortie de son coquillage, vient délier ce Sisyphe des tropiques du sortilège qui l’aliène en lui ôtant le désir de partir, et lui donne, bientôt, un enfant.Si elle produit encore de très belles visions, et parvient jusqu’au bout à maintenir une tension dramatique, cette deuxième partie du film séduit moins que la première. 


                   


Dans l’harmonie béate de ce couple que le film exalte à grand renfort d’envolées symphoniques, on peut bien sûr déceler une dimension métaphorique (l’homme qui s’accepte comme partie intégrante de la nature).Mais cette vision édénique naturalisée du couple, puis de la cellule familiale, n’en est pas moins lénifiante. Pour innerver ce récit sans aspérité, il faudra rien de moins qu’une scène de tsunami (formidable au demeurant), qui n’a d’autre nécessité que celle de répondre aux exigences d’un long-métrage. Doué pour épuiser les plus infimes possibilités de dispositifs dramaturgiques minimalistes – un homme et un poisson dans un bassin (Le Moine et le Poisson, 1994), une petite fille, une route et une bicyclette (Father and Daughter, 2000)… –, pour faire entrer, en quelques coups de pinceau, l’infiniment grand dans l’infiniment petit, Michael Dudok de Wit est visiblement moins à l’aise avec le grand récit. Ce qui ­explique sans doute, en partie du moins, cette obstination qu’il a si longtemps manifestée à ne vouloir œuvrer que dans des formats courts.(http://www.lemonde.fr/cinema/article/2016/06/28/la-tortue-rouge-une-robinsonnade-sans-paroles_4959400_3476.html)

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