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dimanche 4 septembre 2016

The Barber

Sous le titre en forme de banale enseigne commerciale clignote un sous-titre beaucoup plus lumineux, blafard et inquiétant comme un néon dans une rue déserte : L'Homme qui n'était pas là. Voilà tout le drame d'Ed Crane, coiffeur sous la coupe de son beau-frère, dans la petite ville de Santa Rosa, à la fin des années 40. Caméléon mutique sempiternellement scotché à son poste de travail, il a fini par se confondre avec le décor, et ressembler aux photos sans âme de son salon de coiffure. Mais sa transparence est un poison, sa discrétion une bombe à retardement, son eau tranquille un marécage sans fond. Un soir de lassitude nauséeuse, Ed Crane croit voir apparaître son sauveur. Un escroc moite et rondouillard venu de Sacramento, les manches de chemise garrottées par des élastiques, et les frisettes frontales en dégringolade. Le voyageur lui propose de monter une affaire de nettoyage à sec au plan simple : « Vous, la finance, moi, l'expérience. » Sans argent, Ed emploie les grands moyens pour en trouver. A commencer par racketter anonymement l'amant de sa femme, Doris, comptable aux seins en obus très fière d'avoir 10 % de réduction dans le grand magasin qui l'emploie. Après quarante ans de sommeil, le volcan entre en éruption. Une éruption lente et sournoise, qui ravage tout sur son passage, y compris lui-même. Le loser qui creuse sa propre tombe en croyant s'élever dans les airs...



           

On connaît la chanson. Elle a déjà fait l'objet de tant de films noirs... D'où vient alors cette sensation de perfection et de pureté, d'innocence et de vérité ? De ce que Joel (réalisateur) et Ethan (scénariste) Coen la chantent comme telle, sans chercher à la moderniser, ni à la réinterpréter. Les deux frères ont tourné un film classique au sens noble du terme, une de ces oeuvres atemporelles d'une maîtrise telle qu'on a l'impression qu'elle aurait pu voir le jour il y a dix ans, ou un demi-siècle, et qu'elle ne se démodera jamais. On reverra sûrement The Barber avec le même plaisir que l'on revoit Le facteur sonne toujours deux fois, Assurance sur la mort ou Le Grand Sommeil. D'abord parce que le noir et blanc a la même force ombrageuse que dans ces chefs-d'oeuvre.


                  


On n'est pas près d'oublier le meurtre au scalp à cigares, dans la pénombre d'un bureau ouaté, qu'Ed Crane commet de ses blanches mains, où son alliance brille comme une luciole agonisante. Ni cet aveuglant trait de peinture qui court sur la table du parloir de la prison où Ed rend visite à Doris : séparés par cette ligne d'autoroute symbolique, le mari et la femme ont l'air de deux tacots en panne sèche qui ne peuvent ni se doubler ni s'entraider, et qu'on enverra bientôt à la casse. Mais la magie du film dépasse de loin son esthétique léchée. Elle vient surtout de la folie insidieuse du personnage principal. Ed Crane est un héros faussement lisse et dangereusement fascinant comme on les rencontrait dans les films hollywoodiens des années 40.



                             


 Les frères Coen disent l'avoir imaginé comme Montgomery Clift, avec « le don d'être passif sans disparaître ». Magnifique d'absence obsédante, Billy Bob Thornton le campe plutôt à la manière de Humphrey Bogart. Mêmes cigarettes Chersterfield au bec, mêmes onomatopées neurasthéniques marmonnées avec la même voix off piquée par la nicotine, mêmes yeux cernés lançant des fusées de détresse. Comme à l'époque, le rêve américain en prend discrètement pour son grade : ils ont triste mine, ces ploucs de l'Amérique profonde qui se prennent pour des caïds, ces pauvres types qui croient que l'avenir meilleur passe par une entreprise de pressing ultramoderne aux méthodes guerrières prémonitoires (« Propre. Pas d'eau. Des produits chimiques »). Le romantisme rocailleux de ces personnages en déroute touche de plein fouet.


   


Ed est un homme amoureux, qui se chante une mélodie en sous-sol, et fait tout pour sauver son mariage. Raser les gambettes de Doris pendant qu'elle prend son bain sans même lui jeter un regard, l'extirper d'une fête où elle a trop bu, en la portant dans ses bras, comme au soir de leurs noces : en silence, il multiplie les gestes les plus infimes, d'une grande beauté désespérée. Mais Ed Crane ne se révèle pas vraiment dans son amour vacillant pour Doris. Il nourrit une passion autrement plus vive et entière pour une délicate Lolita en socquettes blanches qu'on croirait sortie d'un tableau de Balthus. Le coup de foudre a lieu dans le magasin où travaille sa femme, un soir de pot de Noël pour les employés. L'adolescente déphasée a fui les fêtards de circonstance pour s'isoler au rayon pianos. Dans l'obscurité de l'arrière-boutique, elle laisse courir ses doigts sur le clavier et joue une sonate de Beethoven. L'adagio subjugue Ed, qui l'entend comme l'imprécation ferme et gracieuse d'une naufragée en apnée, le suppliant de la sauver du mauvais départ qu'a pris sa vie.


                                  


 L'appel sera entendu, Ed cherchera à devenir le Faust de la jeune fille. Un diable aux fausses promesses, conquis par la musique de Beethoven, qu'il voudrait que sa créature lui joue sans cesse, avec une application dévouée. Ed ne peut qu'être hypnotisé par ces sonates pour piano qui résument secrètement son parcours intérieur : Beethoven les construisait comme des drames de la conscience humaine, selon un schéma philosophique très précis : pensées, épreuve des pensées, retour des pensées acceptées, conclusion. Penser à sa vie de coiffeur, ne plus la supporter, agir pour en sortir, et assumer les conséquences de ses actes : la vie d'Ed Crane ressemble à une sonate de Beethoven. Voilà le secret profondément enfoui de The Barber. Un secret qu'il n'est nullement besoin d'être musicologue pour découvrir. Mais seulement tout ouïe. Il y a longtemps que la musique classique n'avait pas été aussi magnifiquement utilisée dans le cinéma américain. Saluons donc ces bons entendeurs que sont les frères Coen qui, décidément, ont plus d'un tour dans leur sac - Marine Landrot

1 commentaire:

  1. https://1fichier.com/?6fqq6alc0t
    Zik : http://uploaded.net/file/u988hem9

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