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lundi 8 février 2016

Vendredi ou les limbes du Pacifique

En adaptant le roman de Michel Tournier Vendredi ou les limbes du Pacifique, Romain Humeau s'offre une parenthèse -enchanteresse- pour laquelle il a mis son costume de rockeur de côté. Au service d'un livre qui a marqué son adolescence, le leader du groupe Eiffel livre au passage ses variations sur l'histoire du naufragé Robinson. Et si ce projet marquait une nouvelle étape dans la carrière d'un musicien longtemps mésestimé ? C'était il y a une quinzaine d'années et le morceau figurait sur le premier disque d'Eiffel. Romain Humeau, sa femme Estelle et leur groupe à géométrie variable, adaptaient le poème de Boris Vian, Je voudrais pas crever, et on pouvait lire dans ces vers -libres- une sorte de manifeste : la poésie d'un côté, une musique rock de l'autre, et bien d'autres ramifications. "De loin en loin, il y en a encore qui me croient rockeur, ce que je ne suis absolument pas. Je suis un musicien comme beaucoup d'autres, j'aime la musique dans sa globalité, je n'ai pas de problèmes de genre, moi", se défend Romain Humeau. 
Passé par le conservatoire, le leader du groupe Eiffel voit loin, plus loin en tout cas que le rock à la Noir Désir auquel on l'a souvent réduit. On le savait à l'origine d'arrangements de cordes justement sur le dernier album de Noir Dés', Des visages, des figures (2001), collaborateur d'Alain Bashung sur un disque jamais paru, mais son talent a longtemps été tu. Encore plus depuis qu'il a composé pour Bernard Lavilliers, Romain Humeau fait éclater au grand jour ses qualités d'homme de l'ombre.


                   

Il explique : "Pour Eiffel ou Romain Humeau, ce sont mes compositions. Je suis le leader et j'assume ce rôle. Là, pour Vendredi ou les limbes du Pacifique, le leader, c'est Michel Tournier. Je me mets à son service. À mon petit niveau, j'essaye de respecter son propos. Mais attention, ça ne m'empêche de mettre tout ce qui m'a fait, il n'y a pas de mensonges. Le luxe que je me paye, c'est de ne pas m'emmerder : si on va dans une direction mal à propos, je le dis et je me retire."
Réalisée pour la chaîne France Culture, cette adaptation de Vendredi ou les limbes du Pacifique est à l'origine une proposition lancée par le réalisateur de fictions radiophoniques, Alexandre Plank, d'adapter l’œuvre littéraire de son choix. 


                    

Si Romain Humeau a opté pour ce "roman philosophique" découvert "comme beaucoup de monde au lycée, grâce à un super prof", c'est qu'il lui a trouvé des résonances actuelles. "Ce livre, c'est l'aventure humaine, traversant le fait que chacun est seul, même s'il vit entouré de gens. Le sujet, c'est la solitude d'une personne, la folie, l'envie de suicide, la drogue, le rapport à la sexualité qui découle de cette solitude, et puis l'avènement d'autrui, quand Vendredi arrive. Alors, ça peut faire 'café littéraire', mais c'est bien ce qui nous concerne tous actuellement dans cette société où l'on est de plus en plus sujet à l'individualisme, notamment via la chose numérique." Le texte originel, réduit à neuf pages, suit la trame du livre, la laissant quasiment dans sa chronologie originelle. Ceux qui ont lu Vendredi retrouveront tous les éléments du livre : la clepsydre qui rythme les journées de Robinson, la grotte où il stocke les munitions de son bateau, son journal de bord, la "souille", etc.
C'est à ce travail de théâtre à la radio que la musique de Romain Humeau est venue s'ajouter. "Au début, j'avais compris qu'il s'agissait de composer des musiques pour les poser sur la voix d'un acteur. Ça ne m'effrayait pas. Mais là où je me suis un peu fait peur, c'est quand il a fallu que je compose les chansons. J'avais refusé au départ, mais ils sont arrivés à me convaincre qu'en 2 minutes, je pouvais aussi dire des choses."


                   

L'acteur Denis Lavant prête sa voix aux aventures du naufragé Robinson et de l'Indien Vendredi sur l'île de Speranza ; lorsque sa lecture s'arrête, ce sont les chansons qui prennent le relais de la narration. "Once upon a time loneliness" dit l'une d'elle en VO et on retrouve dans ces variations sur l'histoire de Robinson* la couleur d'Eiffel, un petit goût du premier disque solo d'Humeau, L'éternité de l'instant, "et même des choses d'Oobik and the Pucks, mon premier groupe", rajoute-t-il.  Entouré de deux fidèles lieutenants, le batteur et multi-instrumentiste, Guillaume Marsault, et le guitariste Nicolas Bonnière (Dolly, Eiffel), le chanteur a mis ici ses obsessions musicales : des références à la pop des années 60, l'influence sur lui de Damon Albarn, le génial chanteur de Blur et Gorillaz.





Comment voit-il ces prochaines années ? "Quand j'avais 25 ans, je voulais être très connu. Là, je n'en ai plus envie du tout. Par contre, je veux créer beaucoup plus. Depuis fin 2013, j'ai réalisé deux albums de Bernard Lavilliers, Baron Samedi et Acoustique. J'ai écrit Vendredi ou les limbes du Pacifique, des choses pour deux pièces de théâtre. J'ai composé 30 chansons pour mon prochain album solo, et j'ai d'ores et déjà, des titres pour un autre album solo et un autre Eiffel. Ce qui aide finalement dans la situation actuelle, de "cassage de gueule" de l'industrie musicale (sic), c'est que c'est tellement l'anarchie et que les artistes se font tellement marcher dessus en terme de droits d'auteur et d'interprète, que de mon côté, le seul truc que je vois, c'est de beaucoup travailler, d'apprendre en permanence."
Présentée sur scène lors du dernier festival d'Avignon, cette adaptation de Vendredi ou les limbes du Pacifique aura une autre vie. À partir de 2017 et sans autre contrainte de temps, elle pourrait tourner dans les théâtres, en France et en Europe, au rythme de "cinq/six représentations par an". Le livre de Michel Tournier, Vendredi ou Les limbes du Pacifique, est lui-même une adaptation moderne du livre de l'auteur anglais Daniel Defoe, Robinson Crusoé, paru au XVIIIe siècle. Il a par ailleurs donné lieu à une adaptation pour la jeunesse toujours écrite par Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage.  
Romain Humeau Vendredi ou les limbes du Pacifique (Pias) 2015 -Site officiel de
Romain Humeau  Par Bastien Brun

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