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lundi 22 février 2016

Metropolis

Qu’ont en commun le film Metropolis de Fritz Lang, la Neuvième Symphonie de Beethoven, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et la Bible de Gutenberg ? Tous font partie de patrimoine documentaire de l’Humanité et figurent parmi les 91 collections inscrites au registre "Mémoire du monde"’ de l’Unesco. Ce programme, lancé en 1992, se donne pour mission de sauvegarder le patrimoine de l’Humanité. Dans le cas du cinéma, des milliers de kilomètres de pellicule risquent de s’effacer si leur restauration n’est pas rapidement entreprise. Le Metropolis qui nous est offert aujourd’hui, a été amputé d’un quart de sa durée originelle. Plusieurs minutes de celluloïd perdues à jamais. Si le temps a détruit en partie le film, il n’est pas le seul responsable, la société de production détient une large part de responsabilité. Dans l’histoire du cinéma, aucune œuvre n’a subi autant de transformations que Metropolis. Le film de Fritz Lang avait nécessité deux ans de travail. Le déploiement technique et financier avait éclipsé tout ce qui avait été imaginé, au point que Metropolis mena la société U.F.A. au bord de la faillite. Avec ce projet colossal, les producteurs espéraient de gros bénéfices et un succès commercial international. Malheureusement, le film ne connut pas le succès escompté. Metropolis fut un fiasco. Seuls 15.000 Berlinois assistèrent à la projection en janvier 1927. Le film fut très vite retiré de l’affiche afin d’être remonté et raccourci. D’une durée originale de 153 minutes, le film fut réduit à 118 minutes. C’est cette version de deux heures qui fut projetée à travers le monde. Mais rien n’y fit, le public bouda Metropolis. Le film subit encore de nombreuses coupures, notamment une version américaine distribuée par la Paramount, indigne de la vision de Fritz Lang. Il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que le film soit redécouvert et trouve enfin son public.



           

C’est à l’initiative de la Fondation Friedrich-Wilhelm Murnau qu’une reconstruction a été à nouveau entreprise. Les archives du monde entier ont été "pillées" afin de toucher au plus près l’œuvre imaginée par Fritz Lang et sa femme, Thea von Harbou. Bien évidemment, l’œuvre présentée ici ne constitue qu’une version synthétique. Approchons-nous l’œuvre de janvier 1927 ? Un mystère que Fritz Lang a emporté dans la tombe. Interrogé sur son travail, il demeurait évasif et ne répondait que par d’autres questions. « Lorsque j’ai lu pour la première fois le manuscrit de Thea von Harbou, j’ai tout de suite compris que le travail qui m’attendait allait de très loin dépasser mes précédentes réalisations » déclara Fritz Lang. Metropolis la futuriste ne pouvait qu’être le fruit de l’imagination, car il n’existait pas de style moderne qui exprime la complexité de cette mégalopole. Le projet est gigantesque, la ville est un mélange de modèles réduits, de trucages et de décors. Gratte-ciel art déco, autoroutes et jardins suspendus, Tour de Babel composent le cœur de la cité. Cette modernité apparente a un prix : elle ne vit que grâce à la sueur et au sang de milliers d’ouvriers qui se tuent littéralement à activer des machines qui ne produisent rien, mais qui réclament leur lot quotidien de morts et de blessés.


                  

Dans la ville basse, des équipes de nuit exténuées croisent des équipes de jour qui se jettent dans les ascenseurs qui les mèneront à M, la machine centrale. M comme Metropolis, M comme Mutter (maman), M comme Moloch, la divinité païenne des Phéniciens et des Ammonites. Comme l’antique Moloch-Baal, la machine avale ses enfants, se repaît de leur chair. Toute mauvaise manipulation des leviers est sanctionnée sur le champ. C’est ce que découvrira le jeune Freder (Gustav Fröhlich) quand il descendra dans les souterrains à la recherche de Maria (Brigitte Helm). Si les ouvriers symbolisent le prolétariat opprimé par le capitalisme, Maria, elle, représente le renouveau, la virginité et la foi. Maria réconforte les masses oppressées, elle prêche dans les catacombes de Metropolis, véritable chapelle qui rappelle les lieux de rencontre des premiers chrétiens. Elle offre un espoir qui effraie le dirigeant, concepteur de la cité, Joh Fredersen (Alfred Abel), père du jeune Freder. Le prénom Joh renvoie à Jéhovah, le Dieu biblique. Monopoliste et dictateur, Fredersen contrôle Metropolis de son bureau, entouré de consoles et de téléphones de surveillance. Tel le leader moderne, il règne grâce à la communication et l’information.(http://www.dvdclassik.com/critique/metropolis-lang)


                 

Appliquant les vertus du deux en un, Metropolis version liftée rend un double hommage à Fritz Lang et Osamu Tezuka, en faisant appel au savoir-faire de deux génies: Shigeyuki Hayashi, plus connu sous le pseudo de Rintaro, vétéran de l’animation nippone, et Katsuhiro Otomo, auteur des quelques 2000 pages d’Akira, pavé mémorable de la bande-dessinée. A l’origine un film sorti en 1927, Metropolis est devenu, à la fin des années 50, un manga né de la plume inspirée d’Osamu Tezuka, père spirituel de plusieurs générations de dessinateurs au Japon. Très librement inspiré de son modèle allemand (Tezuka ne connaît du film qu’une simple photo), le manga est le deuxième volet d’une trilogie de science-fiction. Témoin des traumatismes de la guerre, Tezuka y exprimait sa méfiance envers les dérives de la haute technologie. A la mort du dessinateur en 1989, Rintaro soumet à Otomo l’idée d’adapter le manga en film d’animation. Somme de talents inestimables, Metropolis mène à bien toutes ses ambitions techniques. Une mise en scène renversante, une animation d’une fluidité exemplaire et une surprenante remise au goût du jour d’un style daté. Combinant un graphisme rétro avec un décor travaillé en images de synthèse, le film présente l’un des plus beaux mariages de la 3D et du cellulo dans un long métrage d’animation. Dégénérescence de l’architecture moderne, Metropolis est un assemblage composite d’artères aériens, de labyrinthes souterrains, de tunnels et d’escaliers vertigineux, surplombés par d’immenses terrasses exposées au soleil. Le ciel est lui-même saturé par un immense réseau de trains rapides et de montgolfières. L’apport de la couleur met en relief la complexité de la mégalopole.


           

Chaque décor, chaque plan bénéficie d’un travail sidérant sur les échelles et les perspectives. A cet univers stratifié s’ajoute un récit mouvementé, enchevêtrement d’enquêtes et de courses poursuites dans les entrailles de la cité. Culminant dans une sublime séquence sous la neige, ces chassés-croisés sont rythmés par un habillage sonore inattendu: une partition jazzy et optimiste, masquant la menace militaire pesant sur Metropolis. Mais le véritable cœur de l’histoire est Tima, androïde détourné de sa fonction première. Echappée des rouages d’un complot sordide, Tima ignore tout de ses origines. Son amnésie lui fait croire qu’elle est humaine. Alors que l’histoire et les personnages tendent vers l’action et l’efficacité, la fillette jette un regard contemplatif sur le monde et s’éveille à des sentiments humains. Imprimant au récit sa douceur et son innocence, Tima donne à voir l’une des plus belles séquences du film. Lorsque Kenichi, son sauveur providentiel, lui demande qui elle est, Tima répète machinalement les premiers mots qu’elle entend.


                  

Confondant les pronoms je et tu, Tima s’identifie à son interlocuteur et installe une complicité réciproque. L’autre devenant une partie du moi, la sensibilité de Kenichi rejaillit sur celle de Tima. En témoignant son affection à la jeune fille, Kenichi lui transmet son humanité. Tima se remémore ainsi son prénom, en apprenant à écrire celui de son sauveur. Tandis que chacun est rappelé à sa différence dans Metropolis, les deux enfants se découvrent une identité commune. Projet homérique mariant les contraires, Metropolis est une réussite éclatante qui évite tous les pièges tendus par le drame. Ni sentimentalisme déplacé, ni symbolisme pataud. Voyage à travers les circuits inextricables d’une ville futuriste, le film ne fait que superposer des liens affectifs qui attendent de se rencontrer. Soulevant la question de l’héritage et de la transmission, Metropolis réactualise une affirmation de son aîné homonyme: "Le cœur doit être l’intermédiaire entre le cerveau et la main". Danielle Chou

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