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mardi 8 septembre 2015

Shelley Winters

À ses débuts, Shelley Winters doit se contenter d'apparaître dans des productions mineures qui ne sont pas à la hauteur de ses attentes. Puis, elle décroche un rôle dramatique dans Othello de George Cukor en 1948. Grâce à ce rôle intéressant, son image se transforme alors que la Columbia tente de la maintenir dans le registre des "blondes sexy" pour concurrencer Lana Turner. Mais la Paramount Pictures a d'autres ambitions et l'embauche en 1949 dans Le Prix du silence (The Great Gatsby) d'Elliott Nugent, puis dans Une place au soleil de George Stevens (1951) où elle obtient l'année suivante sa première nomination aux OscarsPar la suite, la Metro-Goldwyn-Mayer la fait tourner dans La Tour des ambitieux de Robert Wise (1954). Sa reconnaissance comme comédienne est désormais acquise. Puis c'est la United Artists qui l'emploie dans La Nuit du chasseur de son ami Charles Laughton en 1955. Vers la fin des années 1950, elle revient au théâtre avant que George Stevens ne lui offre le rôle de Petronella Van Daan dans Le Journal d'Anne Frank en 1959 qui lui vaut sa seconde nomination aux Oscars et sa première récompense (Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle). Cet oscar est aujourd'hui exposé dans la maison d'Anne Frank, au 263 Prinsengraght à Amsterdam. Dans les années 1960, elle poursuit brillamment sa carrière tant au théâtre à New-York avec le Group Theatre qu'au cinéma. Elle joue dans les pièces Un tramway nommé Désir et La Nuit de l'iguane de Tennessee Williams et Deux sur la balançoire de William GibsonSes choix au cinéma la conduisent vers John Frankenheimer pour Le Temps du châtiment (1961), Stanley Kubrick pour lequel elle incarne la mère bafouée de la célèbre Lolita (1962) ou Guy Green pour A Patch of Blue (1965) où elle obtient son second Oscar. La décennie suivante, elle obtient une nouvelle nomination en 1973 pour L'Aventure du Poséidon, film catastrophe de Ronald Neame.


                               

C'est un film unique. Il ne ressemble à rien d'autre et il s'agit de la seule réalisation de Charles Laughton. En 1954, l'acteur passe derrière la caméra pour adapter le roman de Davis Grubb, La Nuit du chasseur. Un faux pasteur terrorise deux enfants à qui leur père a laissé en secret 10.000 dollars, butin d'un hold-up. Dans la défroque du «serial killer», Robert Mitchum décroche son meilleur rôle. Il parle directement à Dieu en levant les yeux vers le ciel, prend une voix sucrée, refuse de toucher son épouse durant la nuit de noces. Sur ses phalanges sont tatoués les mots Love etHate. Tout cela appartient à la légende.
Dans un noir et blanc presque argenté, Laughton plonge dans les terreurs d'enfance, atteint la vérité par la poésie et un tas de petites trouvailles, d'affreux détails. Il règne sur ce film plein d'ombres et de sortilèges l'ambiance des histoires qu'on vous racontait le soir pour vous endormir, des rêves dont vous savez bien qu'ils auraient pu arriver pour de bon. Il faut croire aux croque-mitaines, aux grands méchants loups, aux pendus dessinés à la craie sur les murs, aux chouettes qui se ruent sur des lapins. Le Mal monte un cheval blanc, chante des comptines menaçantes. Dans l'Amérique de la Dépression, un tueur de dames affole des gamins, séduit des veuves sous des étoiles à la Méliès.


                                           
Avec sa lavallière et sa moue de dégoût, Mitchum peaufine le personnage de manipulateur qu'il incarnera dans Les Nerfs à vif . Regardez-le pousser des cris de cochon qu'on égorge en s'enfuyant dans l'obscurité. De Laughton, l'acteur, qui n'avait pourtant pas travaillé qu'avec des manchots, dira: «C'est le meilleur réalisateur que j'aie eu.» On en aura une idée dans les bonus de ce magnifique DVD et dans La Main du saigneur, le livre fouillé de Philippe Garnier, avec foule de révélations et salaires au chiffre près. Dans le documentaire de Robert Gitt, on voit la minutie de Laughton, sa patience, sa ténacité. À Mitchum, il ordonne: «Du sexe et de l'hypocrisie. Action!» Cela ne le dérange pas de demander à Shelley Winters de reprendre une réplique des dizaines de fois.

                     


La fameuse séquence où l'on retrouve le cadavre de la disparue au fond de la rivière a été tournée dans une piscine du studio. Elle reste inoubliable, avec le mannequin sidérant de ressemblance ligoté au volant d'une Ford T immergée, les longues algues flottant comme des cheveux d'Ophélie. Il faut dire que Laughton avait dépensé 20.000 dollars de sa propre poche pour obtenir le résultat souhaité et qu'il avait engagé Stanley Cortez, qui avait été l'opérateur de La Splendeur des Amberson et qui définissait la lumière comme «cette chose incroyable impossible à décrire». Laughton surnommait Lillian Gish, l'héroïne de Griffith dont c'était le retour à l'écran, Iron Butterfly, papillon de fer. Quant à Grubb, il bombardait la production de croquis (Scorsese acheta plus tard le portfolio). Le scénario était signé James Agee, le plus grand critique de cinéma du moment et l'auteur du livre Louons maintenant les grands hommes illustré par Walker Evans. Que des pointures, quoi, auxquelles il faut ajouter Walter Schumann pour la musique.


                   


À sa sortie, La Nuit du chasseurconnut un bide retentissant. Le public ne se déplaça pas et la critique ne fut pas tendre. Même François Truffaut tordit le nez. Dans Arts, il soupirait: «Ce n'est malheureusement pas le film génial espéré avec un tel scénario.» Bizarrement, il remaniera son texte quand il le publia en volume. Entre-temps, La Nuit du chasseurétait devenu culte. Cela prit du temps. La malédiction se dissipa peu à peu.


                       


De nouvelles générations le découvrirent à la télévision, tombèrent sur des copies qui grattaient dans des salles d'art et d'essai. Des anecdotes firent le reste. Mitchum aurait pissé sur la Cadillac du producteur (il avait fait la même chose sur le tapis de David O. Selznick). «Ils ont eu beau nettoyer, ça continuait à schlinguer des semaines plus tard. Il a dû s'acheter une autre Cadillac.»Laurence Olivier avait refusé le rôle principal («Comment pourrais-je être dirigé par quelqu'un comme Laughton?»). Lequel Laughton ne se remit jamais vraiment de cet échec. Il s'attaqua ensuite auxNus et les morts de Norman Mailer, mais le projet s'effondra.
BONUS




«L'art sert d'exutoire quand on n'a pas d'enfants», confia cet homosexuel torturé par sa laideur et qui comparait son visage à un derrière d'éléphant. Le gamin blond, lui, a toujours refusé de parler de tout cela. Cela ne l'empêche pas d'assister aux divers hommages rendus périodiquement au film. À qui a-t-il promis de garder le secret? Une crise cardiaque terrassa James Agee dans un taxi avant qu'il ait pu assister à la première qui eut étrangement lieu à Des Moines. Trente-cinq jours de tournage, un budget dérisoire de 800.000 dollars: cela suffit à créer un miracle, un monde fait de bric et de broc dont on gardera éternellement la nostalgie, comme si on le découvrait sur des images. En 2012, la neige continue à tomber sur cette bourgade triste. Elle étouffe les bruits. On n'entend plus qu'un cœur qui bat. Soudain, une chanson résonne dans le noir. «Leaning…» Source : http://www.lefigaro.fr/cinema/2012/10/30/03002-20121030ARTFIG00247--la-nuit-du-chasseur-le-mal-sur-un-cheval-blanc.php


                             


De Rudolph Valentino à James Bond, le type du dragueur impénitent est un personnage clé du cinéma. Il a rarement été épinglé avec autant de radicalité que par Lewis Gilbert. Michael Caine revêt ce costume avec le talent qu’on lui connaît et qui lui vaudra une première nomination pour l’Oscar du meilleur acteur. Méritée ? Il est tellement difficile de discerner l’incroyable dégoût que nous inspire son personnage qu’on en arrive à se poser la question ! Son interprétation n’est en rien une « performance » comme certains aiment parfois à qualifier le jeu des acteurs, mais juste révélatrice d’un grand talent qui fait totalement disparaître l’acteur derrière le personnage.
Alfie est grand. Alfie est blond. Alfie est apparemment très séduisant. Il les lui faut toutes. Il en a la plupart. Alfie se déplace dans le film au son so sexy du saxo de Sonny Rollins. Sur les rives de la Tamise, Alfie emballe. C’est d’ailleurs près de la Tamise que s’ouvre le filme avec… un chien. Perdu, sans collier, il erre dans la ville et vient se mettre au pied d’une berline dans laquelle Alfie et une gente dame… enfin vous voyez quoi ! L’analogie est donc immanquable : Alfie = chien. Il aime lever la patte sur ses maîtresses. C’est donc sous des auspices comiques et moqueurs que s’ouvre le film. Et du sexy, la scène tourne vite au ridicule avec le déclenchement du klaxon dû à une gymnastique des corps approximative. Sortant du véhicule apparaît alors Alfie, dont nous avions jusqu’alors seulement entendu la voix. Se réajustant, le dragueur s’adresse à nous en regard caméra pour un bref portrait et rappel des faits. Première d’une longue série d’adresses aux spectateurs qui ont le double avantage de créer une connivence entre le personnage et nous, mais aussi d’interrompre brutalement le récit et d’établir une distanciation pour le spectateur, le tirer d’une trop grande confiance dans l’image, d’une trop forte identification au personnage. Aussi artificiel que soit le procédé (le regard caméra et l’adresse aux spectateurs sont en soi les deux interdits majeurs du cinéma classique), il s’avèrera primordial à la fin du film. Pour l’instant, il sert de moteur pour le récit, portant à l’image à la fois les pensées intimes du personnage et un nouveau ressort dramatique.


            


On s’apprête donc à suivre tranquillement l’itinéraire d’un dragueur superbe, d’un enfoiré affectif de génie qui fuit ses responsabilités aussi vite qu’il flaire une cuisse frêle. La mise en scène est à l’image du personnage : légère, brillante, élégante et un poil arrogante. La caméra stylée de Lewis Gilbert nous en met plein les yeux dans un pur plaisir de la mise en scène, une envie de se faire plaisir et d’en donner. Comme tout oisif prévoyant, Alfie s’est ménagé une sortie de secours, comprendre une gentille logeuse, lessiveuse, cuisinière, aide-ménagère et petite amie attentionnée : Gilda, honnête travailleuse, gentiment fleur bleue qui n’a d’yeux que pour son bellâtre d’Alfie alors que le gentil niais du coin (si, si niais ! Il fait la conversation aux pigeons quand même !) se jette à ses pieds. Comme le châtiment arrive toujours par là où l’on pèche, Alfie trouve le moyen de mettre Gilda enceinte. Désengagé total qu’un avortement aurait bien arrangé, il continue à coucher à droite à gauche et n’assiste évidemment pas à l’accouchement. Décence oblige, il visite le nouveau-né et offre à la jeune mère un bouquet de fleurs qu’il sort de la poche intérieure de son manteau. La confrontation entre l’enfant et le dragueur est des plus savoureuses. Dans une succession de plans très courts, Lewis Gilbert alterne entre le visage attendri de Gilda, celui inintéressé d’Alfie et celui vide du bébé.


                               


Rien ne nous préparait donc à la déferlante de bonheur à suivre. Du dragueur impénitent, Alfie devient un papa poule et le film a la même grâce que les sensations pures des produits laitiers ou les envolées lyriques des envies de grand air de nos toutous courant dans la campagne à la recherche de leurs croquettes, sur fond de violons enfiévrés. Deux années passent en quelques instants à base de ralentis d’enfant courant et de bras s’ouvrant dans un jardin ou de câlins tournoyant sur la plage. Lewis Gilbert n’a aucune hésitation sur le ridicule de la représentation du bonheur familial tel qu’il est vendu à l’époque à grand renfort de campagnes publicitaires. Alfie joue au ballon. Alfie prend des photos. Alfie raconte des histoires. Oui, mais si Alfie est devenu papa, il n’en reste pas moins volage. Ça ne manque pas de lui retomber sur les dents puisque Gilda s’en va avec le niais aux pigeons : Alfie déprime. Alfie va chez le docteur et dit trente-trois (enfin twenty nine). Alfie a un voile aux poumons dû au surmenage (???), le pauvre. Repos Alfie ! Source : http://www.iletaitunefoislecinema.com/chronique/3961/alfie-le-dragueur-alfie1966

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