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vendredi 11 septembre 2015

L'Ombre d'un homme

Il y a certains films qui, sans que vous sachiez véritablement pourquoi, vous touchent, vous parlent plus que d'autres. L'Ombre d'un homme d'Asquith est de ceux-là. Je l'ai vu une première fois, un peu par hasard et j'ai été emporté comme rarement par la finesse et par la force du propos, revu une seconde fois il y a peu et les émotions étaient toujours intactes ! L'Ombre d'un homme est un film à la fois sobre et puissant, austère et bouleversant, infiniment pessimiste et merveilleusement réjouissant, c'est un film qui additionne les antagonistes pour mieux multiplier les émotions, ce qui en fait un film rare, élégant et inoubliable comme nos amis anglais savent si bien le faire. Est-il un chef-d'oeuvre pour autant ? Je ne sais pas, peut-être, tout dépend de quelle manière on définit ce terme ô combien galvaudé. En tout cas, ce qui frappe en premier lieu, c'est sa simplicité formelle. Il ne faut pas s'attendre à une réalisation innovante ou surprenante, il n'y a pas de grand mouvement de caméra ou d'effet tapageur ! Tout est fait dans le minimalisme, même l'intrigue semble être sur le même créneau car elle est réduite à sa plus simple expression ; alors que reste t-il à voir me diriez-vous ? Mais tout le reste bien sûr ! Tout le reste, et c'est déjà beaucoup. À partir de la pièce de Terrence Rattigan, adaptée par ses soins, le film aborde un thème assez délicat à traiter : la médiocrité de l'existence lorsqu'on a (socialement) réussi sa vie. Andrew Crocker-Harris, lui, a apparemment réussi la sienne : il est professeur réputé de grec-latin dans une prestigieuse école anglaise et il semble filer le parfait amour auprès de la ravissante Millie pour laquelle il se targue de sa loyauté. Seulement le jour où il doit quitter son poste pour raison de santé, les masques tombent peu à peu et le bilan qu'il tire de sa vie est loin d'être glorieux. Sur le plan professionnel, il est moqué par ses élèves qui le surnomme "Le Croc" et il est mésestimé par ses collègues qui fustigent son côté disciplinaire en voyant en lui un "Himmler " de l'enseignement. Sur le plan familial, les apparences sont également trompeuses.


            
          


Son épouse le haïe pour lui avoir donnée une vie morne et terne, et en retour elle le cocufie ouvertement avec l'un de ses collègues. Andrew n'est pas idiot ou naïf, il avait conscience de cette situation depuis bien longtemps mais par fierté et pour protéger sa personnalité, il avait adopté divers mécanismes de défense qu'Asquith nous dévoile progressivement tout au long du métrage, notamment lors de la première heure. Le peu que j'avais vu d'Asquith jusqu'alors, les bons et honnêtes "Pygmalion" et de "The Importance of Being Earnest", me laissait penser qu'il était un bon réalisateur mais parfois bien trop académique. Ici, il se révèle être d'une finesse et d'une clairvoyance assez rare pour nous représenter cet homme dans toute sa complexité. Sa réalisation discrète nous plonge, à la manière d'une pièce de théâtre, aux côtés des protagonistes pour mieux apprécier leurs échanges ou décrypter leurs postures. Ainsi la personnalité de Crocker-Harris se révèle au détour des discussions qu'il a avec son jeune successeur (auquel il avoue ne pas prêter attention à "la manière d'être" durant un cours, se focalisant uniquement sur le travail) ou avec son élève, le jeune Taplow. 


                             

De même la personnalité d'Andrew se dessine en miroir de celles des témoins privilégiés de son histoire. Son collègue Hunter représente ce qu'il ne sera jamais mais dont il aspire en secret c'est-à-dire pouvoir entretenir une relation plus détendue avec ses élèves et rendre son enseignement plus attractif. Taplow, lui, représente ce qu'il n'est plus, à savoir un étudiant enthousiaste qui chercha à communiquer sa passion débordante en traduisant Agamemnon d'Eschyle. Aujourd'hui tout le monde le considère comme un homme "mort", sans passion ni émotions. Asquith nous dévoile, au détour de quelques scènes finement réalisées, comment Crocker-Harris se protège (des autres) à travers ses rituels ou ses tics : comme lorsqu'il se focalise de manière obsessionnelle sur l'heure, délaissant son épouse lors d'un repas. Évidemment les moments les plus émouvants du film viendront lorsque sa carapace va se fendre, laissant poindre la sensibilité du "Croc" ! lorsqu'il se retrouve en face à face avec son successeur et prend connaissance de la peur qu'il inspire à ses élèves, il réalise qu'il a manqué à son devoir : faire partager sa passion des lettres. Son désarroi à ce moment est touchant à voir et Redgrave fait passer avec beaucoup de justesse une émotion franche et sincère. La scène où Crocker-Harris s'effondre après avoir reçu le cadeau d'adieu de Taplow est brillamment mise en scène, Redgrave est filmé presque de dos, sans musique intempestive, on devine ainsi l'émotion qui submerge cet homme au moment où celui-ci comprend qu'il n'est peut-être pas tout à fait "mort" !


                             


Son rêve peut se concrétiser, il peut toujours reprendre la traduction d'Agamemnon et peut-être devenir l'homme qu'il a toujours rêvé d'être. Va-t-il réussir cette mission? On ne le sait pas, la fin reste ouverte mais le plus important pour Asquith est que l'Homme renaît de ses cendres; l'attitude finale d'Andrew, qui ose enfin enfreindre ses propres règles en dévoilant à Taplow son avenir, est en tout cas porteuse d'espoir. La dernière image montrant Andrew avancer vers l'université, pour construire son avenir et entretenir sa passion, est toute symbolique et donne tout son sens au film.
Si je ne peux qu'être élogieux envers Asquith pour sa finesse et sa sobriété, je n'ai pas été totalement satisfait de la manière dont il traite les problèmes conjugaux du couple Crocker-Harris ! Le seul reproche que je lui ferais concerne le portrait peu nuancé qu'il fait de Millie : au début du film, on la voit souffrante de la situation de son couple mais rapidement Asquith nous la représente comme une personne sans cœur et égoïste. Cette légèreté de traitement est dommageable, entachant quelque peu la qualité du film. Il faut saluer la grande performance de Redgrave qui, par son jeu tout en nuances et son élocution si caractéristique, nous fait vivre l'un des personnages les plus complexes et les plus attachants du septième art. Source : http://www.senscritique.com/film/L_Ombre_d_un_homme/critique/23804347

2 commentaires:

  1. http://v105.veehd.com/dl/769b978ec7af885929e939eafa5923ae/1468584618/2.4882295.avi
    http://www.vostfr.club/films/1951-the-browning-version.html

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