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jeudi 3 septembre 2015

Les Gens Honnêtes

La couverture du troisième tome des « Gens Honnêtes » représente une partie de pêche où tous les personnages semblent perdus dans leurs pensées. Ces deux images d’entrée, qui puisent à la même inspiration, ne sont pas anecdotiques. Elles donnent le ton principal de ce courant de BD, qui avec Davodeau, Rabaté,  Baudoin, Prudhomme, s’attache au quotidien, à ses difficultés mais aussi à ses petits, et grands, bonheurs. Une soirée d’été sur la terrasse en Anjou entre amis autour d’un petit vin blanc (« Lulu femme nue » de Davodeau), un banc public sur lequel s’assied une multitude de personnages variés (« un peu de bois et d’acier » de Chabouté), sont ainsi des moments privilégiés saisis par le dessinateur, pour en montrer la poésie ou la beauté.
Aussi peut on être surpris de retrouver avec « Les Gens Honnêtes », comme coscénariste, Gibrat, le dessinateur dont la côte ne cesse de croître (un dessin original vient d’être vendu chez Christie’s plus de 75 000 euros) et que l’on connait surtout pour ses BD historique (Le Sursis, Le Vol du Corbeau ou encore Mattéo). Et cette surprise se transforme même en inquiétude avec les premières pages du premier album. Philippe, cadre sans histoire depuis plus de 27 ans dans la même entreprise, est licencié, victime de la mondialisation. Divorcé, face à des réactions familiales variées, il va sombrer dans une noire déprime. Début d’histoire, mille fois lu, mille fois traité et l’on se dit que les traits de caractère de toute la petite famille, si ils sont justes et tendres, ne suffiront pas à renouveler le genre.  Et puis les cases du dessin de Durieux, également co scénariste, vont se réduire de page en page, d’album en album et, paradoxalement, prendre de l’ampleur. La chronique sociale annoncée va alors se transformer en chronique familiale, en chronique amoureuse, en chronique de la vie tout simplement la vie. Elle va suivre le nouvel envol de Philippe au fur et à mesure de ses rencontres.

La magie de la bande dessinée, va opérer et suivre cette transformation. Par la narration tout d’abord qui permet à Philippe de créer un nouveau métier (coiffeur dans les TGV). De rencontrer notamment Robert, bon vivant et  libraire qui associe les belles lettres au bon vin, les mots de la littérature s’entremêlant avec bonheur avec ceux des crus bordelais, vers et verres s’entrechoquant goulument. Et puis de déménager. Et puis de tomber amoureux. Et puis de se retrouver seul. Et puis d’être grand père. Et puis ….la vie.
Le dessin ensuite, comme des mots manquants, va apporter le complément de poésie. Seule la Bd , qui raconte et montre en même temps, permet en effet le temps d’une respiration, de se sentir bien sous la lumière dorée d’un feu d’artifice du 14 juillet ou d’évoquer l’amour d’une vieille dame pour Elvis Presley toujours au firmament d’un ciel étoilé. En quatre cases horizontales, et trois mots,  le talent de Durieux nous annonce la mort d’un personnage avec une délicatesse et une force inouïes.
Assis sur les trois couvertures de la série, Philippe va ainsi passer de la clochardisation, au bien être de l’amour, et enfin à la sérénité. Il devient épicurien, découvrant les plaisirs de la lecture, du vin et même de l’amour. Au fur et à mesure de son évolution, nous le côtoyons avec un bonheur accru, comme s’il se mettait à nous ressembler tous. Et son entourage avec lui. Son fils, inapte au système scolaire traditionnel va s’épanouir dans une école hôtelière du bordelais. Un petit fils va naître le rapprochant ainsi de sa fille mais lui révélant encore plus sa propre inconstance. Sa mère va tomber amoureuse et retrouver ses vingt ans.

A chaque tome de nouveaux personnages s’ajoutent ainsi à la famille comme ce voisin collectionneur de Buck Danny et bibliophile ignoré, ou ce maire un peu arrogant et bête et finalement si attachant et amoureux. En passant de la ville à la campagne Philippe nous emmène avec lui dans ce voyage et il nous fait partager des moments de bonheur grandissant.
Alors grands et beaux sentiments? Certes. Mais aucune mièvrerie, ni platitude. Pas de chronique sociale appuyée. De la poésie plutôt, chaude et proche, familière et quotidienne. Comme ce moment magique où la mère de Philippe, un peu lunaire, assise sous l’ombre d’un arbre, en pleine chaleur estivale répond simplement à son fils avec un large sourire de bonheur et de plénitude : « je vous regarde ». Un bonheur que l’on partage avec elle, heureux que nous sommes de retrouver ces instants personnels où l’on souhaiterait que le temps s’arrête, celui où toutes les pièces du puzzle de la vie s’articulent parfaitement. Un plaisir croissant donc au fil des ouvrages (mais il faut quand même commencer par le premier !). C’est vrai que pour s’attacher à des futurs amis, il faut bien faire connaissance, prendre le temps de se découvrir, de s ‘apprécier. Et les auteurs nous donnent rendez vous pour une quatrième rencontre. Nous y serons. Autour d’un sapin de Noël ? D’un cercueil ? D’un isoloir (Philippe va peut être se présenter aux municipales)? Peu importe l’occasion : c’est trop agréable de retrouver sa famille ou ses amis pour discuter d’un livre ou boire un verre de Médoc grand crû. Amenez vos chaises, nous serons nombreux ! Plusieurs milliers.
Source : http://www.unidivers.fr/les-gens-honnetes-album-bd-gibrat-durieux/

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