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dimanche 13 septembre 2015

La Porte du Diable

On a souvent tendance à critiquer la MGM pour sa tendance au lissage et à la mièvrerie, pour ses films prestigieux sans aspérités, ses films familiaux un peu gentillets, sa manière de faire en sorte d’aller toujours caresser le public dans le sens du poil. Bien évidemment qu’il y a un peu de vrai dans ces allégations, mais il ne faut surtout pas en faire une généralité. Dans les années 50, sous l’impulsion de Dore Schary entre autres, le major créée par Louis B. Mayer s’est lancée tête baissée dans la production de films à fortes connotations sociales ou politiques, n’hésitant pas à aborder des thèmes tabous pour aboutir à la production de films ambitieux, culottés et courageux. Richard Brooks est le meilleur exemple parmi les réalisateurs ayant, pour le studio, œuvré dans cette voie, et ce dès son premier film en cette année 1950 avec Cas de Conscience (Crises). La Porte du Diable, deuxième production de Nicholas Nayfack, fait partie de cette frange de films qui firent que le studio du lion put trouver ses lettres de noblesse ailleurs que dans les comédies musicales ou familiales, les films d’aventures et autres mélodrames à costume (sans évidemment porter de jugements sur ces derniers qui comptèrent aussi leurs lots de chefs-d’œuvre). Paradoxalement, il s’agit en plus de l'un des westerns les plus âpres réalisés jusqu’ici et pour encore un bon moment. L’histoire de ce premier western d’Anthony Mann (puisque, si distribué après Winchester 73 et The Furies, il fut tourné antérieurement) est vaguement inspirée par celle du chef Joseph de la tribu des Nez Percés. « The Whites outnumber us, Father. The war is over. All the wars... even yours. The country is growing up. They gave me these stripes without testing my blood. I led a squad of white men. I slept in the same blankets with them, ate out of the same pan. I held their heads when they died. Whey should it be any different now ? » Ce discours est prononcé avec un idéalisme lyrique par Lance Poole de retour de la Guerre Civile à son père fatigué qui, de son côté, prédit au contraire la catastrophe ayant pu constater un racisme tout aussi présent qu’auparavant (le médecin ne voudra même pas se déplacer alors qu'il le sait mourant). Lance est revenu fringant de ce conflit ; il veut croire aux grands principes qui l’engendrèrent. Les soldats noirs américains ont dû tenir ces mêmes propos, ont dû croire avec la même utopie à l’égalité des chances et des droits de retour de la Seconde Guerre mondiale. On sait qu’il n’en était rien en 1950 et la force du film de Mann n’en est que plus accentuée, faisant écho à la situation un peu semblable dans laquelle vivait cette communauté noire encore ostracisée, sa difficulté à s’intégrer et à se faire respecter dans une société encore dominée par les Blancs.



         


Dommage que l’immense succès de La Flèche brisée ait fait de l’ombre à ce western magnifique d’Anthony Mann qui fut loin de faire la même carrière que le beau film de Delmer Daves. Mais extrapolons un peu : ne serait-ce pas aussi le triomphe commercial du premier qui décida les pontes de la MGM à distribuer leur propre film pro-Indien que certains dirigeants avaient du trouver trop sombre, trop défaitiste, trop déprimant pour être mis tout de suite devant les yeux des spectateurs ? L'essentiel est que désormais les deux films soient aussi reconnus et célébrés l’un que l’autre par les historiens et critiques de cinéma. Car La Porte du Diable, peut-être moins cité, n’a cependant pas à rougir devant le quinté que le cinéaste tourna avec James Stewart ; il s’agit également une réussite exemplaire ! Sur le Territoire des Comanches (Comanche Territory), La Flèche brisée (Broken Arrow) et maintenant La Porte du Diable ; en à peine quelques semaines, Hollywood aura réveillé la mauvaise conscience des Américains quant au problème indien, au massacre des tribus et à la spoliation de leurs terres. Si le film de George Sherman pêchait par un peu trop de naïveté, si celui de Daves comportait une note d’espoir, le constat pessimiste implacable d’Anthony Mann possède une puissance d’évocation assez exceptionnelle. 


                              

Ce troisième western pro-Indien de la même année s’avère le plus sec et le plus dur sans pour autant être exempt d’émotions, bien au contraire. C’est d'ailleurs après l’avoir vu en avant-première et avoir été impressionné par sa force que James Stewart aurait accepté le tournage de Winchester 73. Quant au réalisateur de déjà nombreux films noirs louangés, ce fut donc son premier western. « J'étais sous contrat à la Metro et venais de réaliser un premier film pour Nicholas Nayfack, Border Incident. Nicholas m'appela et me demanda : "Aimerais-tu faire un western, j'ai là un scénario qui me semble intéressant". En fait de scénario intéressant, c'était le meilleur script que j'ai jamais lu ! J'ai préparé le film avec la plus grande minutie, réclamant Robert Taylor, qui est un garçon extraordinaire, et John Alton, que j'avais fait venir d'Eagle Lion à la Metro » dira-t-il à Jean-Claude Missiaen lors d’un entretien de 1967 pour les Cahiers du Cinéma. Un scénario dont le premier jet avait été écrit par Leonard Spiegelgass et proposé à Jacques Tourneur qui l’avait refusé.La grande force du scénario final est qu’il file tête baissée le long d’une ligne bien droite, sans détours ni digressions sentimentales ou autres ; une sorte d’épure qui va à l’essentiel sans jamais perdre son thème principal de vue, dont la tension dramatique monte d’un cran à chaque minute pour se terminer sur une note très noire mais attendue. 



                               


La fatalité pesante chère au Film noir est bien présente dès le début et la mise en scène va aussi dans ce sens, qui rappelle par ses éclairages et ses cadrages parfois baroques le genre dans lequel Mann avait fait ses armes avec le talent qu’on lui connait. L’aridité de ce film progressiste n’empêche pas l’émotion d’affleurer car il est dans le même temps d’une belle sensibilité. Il faut avoir vu le père venu chercher son fils en ville à son retour de la guerre ; le regard attristé du shérif qui, pour faire respecter la loi aussi injuste soit-elle, doit se battre contre le fils de son ami d’enfance ; les envolées lyriques de Lance quant il parle de sa terre natale avec une voix remplie d’émotion (« It's hard to explain how an Indian feels about the earth. It's the pumping of our blood... the love we got to have. My father said the earth is our mother. I was raised in the valley and now I'm part of it. Like the mountains and the hills, the deer, the pine trees and the wind. Deep in my heart I know I belong. If we lose it now, we might as well all be dead »)... Mais il est une séquence encore plus déchirante, celle au cours de laquelle on aurait pu voir la romance entre l’Indien et l’avocate débuter ; alors que le premier baiser n’était pas loin d’arriver, Lance la repousse en lui disant qu’ils sont nés un siècle trop tôt, que leur couple aurait pu se constituer en d’autres temps mais plus maintenant. Puis il s’apprête à sortir se battre presque sans espoir de survie : le conflit contre le "posse" dirigé par l’avocat haineux est terminé mais il va falloir affronter désormais la cavalerie qu’Orrie a appelé à la rescousse. Mais que ce soit une expédition punitive ou les Tuniques bleues, le résultat sera le même pour les Indiens : ils ne pourront en aucun cas rester sur les terres de leurs ancêtres ; Lance estime donc que la venue des soldats est une sorte de trahison de la part de l'avocate et il n'en est que plus attristé. Source : http://www.dvdclassik.com/critique/la-porte-du-diable-mann

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