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mardi 21 juillet 2015

Spike Jonze

Électron libre de l'univers du cinéma et de la télévision américaine, Spike Jonze débute sa carrière en tant que photographe, travaillant principalement pour la presse de sports extrêmes. Au cours des années 90, il se fait un nom dans l'univers de la publicité et du clip : Il réalise plus d'une quarantaine de vidéos musicales travaillant avec des artistes aussi notables que les Beastie Boys, R.E.M., Daft Punk ou encore Bjork. Après avoir tenu un rôle de militaire spécialement écrit pour lui dans Les Rois du désert, et la réalisation d'un court-métrage documentaire sur deux adolescents texans voulant devenir cowboys (Amarillo by morning), il réalise son premier long-métrage : Dans la peau de John Malkovich, comédie fantastique décalée écrite par Charlie Kaufman dans laquelle un marionnettiste (interprété par John Cusack) parvient à pénétrer dans l'esprit de l'acteur américain. Le très large succès que remporte le film ne détourne cependant pas Spike Jonze de la réalisation de clips, continuant à diriger les vidéos de ses artistes fétiches. Il faut attendre 2002 pour le revoir travailler pour le grand écran où il retrouve Charlie Kaufman autour d'un script brouillant encore une fois les frontières entre fiction et réalité, où le scénariste lui-même est le héros du film (il y est interprété par Nicholas Cage) : Adaptation. En parallèle, Spike Jonze connaît la réussite à la télévision en produisant la célèbre émission de canulars Jackass. Après de nombreux autres clips, il dirige en 2009, à la demande de Maurice Sendak, l'auteur du classique de la littérature enfantine Max et les maximonstres, une adaptation du roman pour le grand écran. 2014 marque son grand retour derrière la caméra avec le film événement Her. Joaquin Phoenix tient le rôle principal de ce film d'anticipation où un homme tombe amoureux d'une voix électronique.



                 

A sa sortie en salles, l'ovni Dans la peau de John Malkovich a été immédiatement perçu comme une comédie farfelue des plus inventives. Inventive, elle l'est, probablement assez pour nourrir l'imaginaire de nombre de scénaristes en manque de trouvailles (on sait en revanche que celui de Charlie Kaufman tient de l'intarissable fontaine). Farfelue, également: le pitch augure d'un délire métaphysique des plus originaux. Mais s'agit-il vraiment d'une comédie? Si Dans la peau de John Malkovich recèle de purs instants hilarants (telle l'entrée de Malkovich lui-même dans son propre cerveau), le premier film de Spike Jonze est aussi un drame grinçant, où le pathétique fait rire parce qu'il touche à l'absurde.
Ainsi s'organise la mécanique de Jonze: celle-ci s'articule autour de rebondissements a priori sans queue ni tête, afin d'en faire jaillir une certaine vérité. C'est de l'illusion que naît la moelle des rapports humains, le jeu de marionnettes est ici une fidèle image du jeu relationnel mené par les êtres de chair. De celle-ci naît également le mal-être qui habite les personnages de Kaufman, prêts à abandonner leur peau pour rentrer dans celle d'un autre. "Ever want to be someone else?": l'annonce passée par Maxine (glaciale Catherine Keener) afin de commercialiser le trip dans la tête de Malkovich est la réponse à une attente certaine de la part de potentiels clients mal dans leur peau, comme ce premier voyageur, qui se décrit comme "gros et triste". Qu'importe si le spectacle qui lui est donné est celui de la vie la plus quotidiennement banale d'un Malkovich achetant des tapis de bain, l'important est d'avoir quitté quelques instants une enveloppe à la fois corporelle et carcérale.


   

Quand vivre devient invivable, le masque est une alternative pour se protéger de la réalité. Chacun des protagonistes du film est meurtri par des désirs frustrés: Craig Schwartz (étonnant John Cusack) souhaite vivre de son art, sans succès. Il redeviendra marionnettiste en possédant le corps puis l'esprit d'un autre, délaissant Craig Schwartz pour John Malkovich. Son épouse, Lotte (épatante Cameron Diaz), voudrait un enfant de son mari, en vain. Les animaux seront pour elle une compensation, humanisés afin de combler l'absence de l'enfant. Ils ont leur nom (comme Elijah, le chimpanzé) et reçoivent l'attention d'une mère qui chaque soir se presse vers eux pour leur offrir des bonbons - quand ils ne visitent pas leur psy. Le reflet renvoyé par les animaux (thème qui reviendra dans Human Nature, écrit également pas Kaufman) demeure invisible pour les humains: Lotte décèle ainsi une déprime née d'un manque socio-affectif chez Elijah, mais ne perçoit pas le mal qui mine son couple et qui la force à se replier vers des animaux pour trouver une certaine affection. 



                 


Enfin, Lester (Orson Bean), le patron de Craig, rêverait d'une relation plus intime avec son assistante de direction, Floris, mais ceci est impossible tant qu'il sera enfermé dans une peau qui n'est pas à la hauteur de ses ambitions. Chacun se masque la réalité comme il peut - souvent en niant sa propre personnalité pour emprunter celle d'un autre. Le mal-être naît également de la perte, voire du refus de l'identité. La désignation par le nom est une part de l'existence: priver quelqu'un de son nom, c'est le priver de vie. Ainsi, Craig est nommé Juarez ou Warts par Floris, mais jamais Schwartz. L'enjeu de Craig pour avoir un rendez-vous avec Maxine est de deviner son nom. Schwartz ignore volontairement la douleur de son épouse en oubliant et mélangeant les noms de ses animaux. Enfin, Malkovich perd déjà de son identité propre à force de se voir félicité pour un rôle de voleur qu'il n'a jamais tenu. Dans une histoire où des personnages pénètrent l'esprit d'un autre, le trouble de l'identité devient central. Comme Lotte qui voit des enfants en ses animaux, Craig reconstitue des rapports idylliques entre lui, sa femme et Maxine en les reproduisant sous forme de marionnette. C'est ainsi: la vraie façon de s'accomplir se situe dans le fantasme. Source : http://archive.filmdeculte.com/culte/culte.php?id=65



                               

"You're out of control", crie la maman de Max. En français contemporain, elle crierait : "Tu es ingérable." En dehors du contrôle des parents, les enfants vivent au pays des choses sauvages. Le titre original de Max et les Maximonstres, qui fut un album illustré de Maurice Sendak avant de devenir un film de Spike Jonze (entre-temps, il y eut une adaptation animée pour la télévision et une comédie musicale) est Where the Wild Things Are : là où se trouvent les choses sauvages. C'est faire preuve d'une foi peu commune dans la puissance du cinéma que d'avoir cru que l'on pouvait adapter pour l'écran cet album illustré d'une quarantaine de pages. Et donc passer de l'évocation graphique des terreurs et des extases d'un enfant révolté à un récit qui déploie ces instants fulgurants dans le temps et l'espace. A s'en tenir à ses deux précédents films, Spike Jonze, réalisateur intellectuel, ironique, n'était pas le candidat idéal pour mettre en scène ces pulsions brutes. Le préjugé tombe dès la première séquence, qui montre Max (Max Records) jouant dans la neige. Et à la fin de l'aventure du petit garçon, on ne se souviendra même plus de ce que l'on attendait de l'auteur de Dans la peau de John Malkovitch. On ne gardera, précieusement, que ces moments passés dans l'inconscient de Max, un endroit impitoyable et drôle, dangereux, toujours au bord de l'explosion - une âme d'enfant. Max joue donc dans la neige. Comme on est dans une banlieue du Middle West, il y en a assez pour se creuser un igloo, dans lequel la caméra suit le petit garçon (il a à peine 10 ans). Sa mère est au travail, sa grande soeur traîne avec ses copains, et des copains, Max n'en a guère. Mais c'est parce qu'il est seul qu'il peut profiter de son igloo. Rien de tout cela n'est formulé. La caméra portée, la lumière brutale de la neige, le sourire de Max, sa frénésie suffisent à transporter les adultes en arrière, et - on l'espère - à inviter les enfants à suivre l'un des leurs dans une aventure aussi fabuleuse que réelle.



   

Ce bref moment de plaisir est en fait le prélude à une série de catastrophes impliquant la grande soeur (Pepita Emmerichs) et la mère (Catherine Keener) de Max, jusqu'à ce que cette dernière prononce la réplique fatidique citée plus haut. Max prend alors la fuite, à pied, en bateau, jusqu'à arriver aux pays des Maximonstres. Il n'y a pas de fleurs, ni de hautes montagnes perdues dans la brume. C'est un pays comme on en rêve, fait d'éléments familiers (des dunes de sable, une plage, une forêt de conifères) et de structures bizarres, des huttes sphériques, par exemple, dans lesquelles vivent les monstres. Dans la version qu'en livre Spike Jonze (de grandes silhouettes couvertes de fourrure, animées par des acteurs, mais dont les visages dessinés sont animés numériquement), ces créatures paraissent moins carnivores, moins menaçantes que celles qu'avait imaginées Sendak. Reste que les Maximonstres ne sont pas des peluches, qu'ils hésitent entre la consommation immédiate de Max et son couronnement.



               

Eux aussi sont sortis des rêves. Le scénario (écrit par Spike Jonze et le romancier Dave Eggers) suggère les correspondances entre la vie de Max et celle des monstres sur l'île. A la bataille de boules de neige du début du film répond un combat de mottes de terre qui tourne mal, et chacune des créatures est à la fois l'incarnation d'une des pulsions de Max et le reflet de l'un de ses familiers : sa mère, sa soeur, un instituteur... Au bout du compte, les monstres font de Max leur souverain, et le petit garçon s'efforce de régner sur ces créatures aux corps de bête, aux voix d'adulte (on reconnaît, dans la version originale, celles de James Gandolfini ou de Forrest Whitaker), de jouer avec eux, de les apaiser, de les amuser, de les empêcher de se faire du mal. Il n'y a pas besoin d'avoir lu les oeuvres complètes de Freud pour donner un nom à ce processus. Il suffit de se souvenir. Max et les Maximonstres fait renaître les poussées d'adrénaline, les moments d'euphorie et de désespoir face à l'inconnu qui se déploient devant les yeux du petit garçon. Avec, à l'horizon, la fin de l'enfance. Source : http://www.lemonde.fr/cinema/article/2009/12/15/max-et-les-maximonstres-la-magie-et-les-terreurs-d-une-ame-d-enfant_1280902_3476.html


                


Dans Jeanne Dielman… de Chantal Akerman, Delphine Seyrig est un corps sans voix (seuls de rares dialogues permettent d’entendre les légendaires timbre et flow de l’actrice). Dans La Voix humaine de Roberto Rossellini (première partie d’Amore, adaptée de la pièce de Cocteau), on ne voit et on n’entend qu’Anna Magnani, dans une conversation amoureuse téléphonique avec un interlocuteur hors champ.
Le nouveau film de Spike Jonze est une sorte de variation de ces expérimentations sur l’incarnation cinématographique, la disjonction entre corps et voix, image et son, présence et absence à l’écran : une actrice célèbre (Scarlett Johansson) y “figure” par sa seule voix (l’inverse de Delphine Seyrig), et un acteur (Joaquin Phoenix) est seul à l’écran, dialoguant avec une partenaire par téléphone interposé (pendant masculin et technologiquement modernisé de Magnani). Her est situé dans un Los Angeles du proche futur. Les gratte-ciel y ont poussé comme des champignons, les déplacements urbains se font dans un grand vortex techno-architectural (métros, corridors vitrés, passerelles design, ascenseurs…). Très réussi dans sa vision plastique d’une mégalopole à horizon dix ans, Her ne projette pas un futur anxiogène à la Metropolis ou Blade Runner mais une anticipation à peine exagérée de notre présent, une société consumériste et confortable, sourdement rongée par les difficultées relationnelles, la mélancolie et la solitude. Le job de Theodore Twombly (Phoenix) consiste justement à lutter contre ces maux de l’aliénation moderne : il rédige des lettres d’amour pour les multiples clients d’une société qui commercialise les sentiments et l’écriture, denrées devenues rares. Lui-même en pleine séparation et vaguement dépressif, Twombly s’achète un nouveau logiciel de compagnie : une voix féminine avec laquelle il converse au téléphone à tout moment, comme avec un ami proche. Rapidement, entre lui et “her”, naît une histoire d’amour…




Her est une rom-com de l’ère techno qui fonctionne parfaitement au premier degré du genre, ce qui est déjà une réussite en soi. Bien que l’un des deux protagonistes soit invisible, on croit à cette romance entre un corps et une voix, on souhaite qu’elle dure, on est navré quand des dissensions pointent au sein de ce couple d’un nouveau genre. Ajoutons que Spike Jonze parvient à réinventer le génial Joaquin Phoenix, méconnaissable avec sa moustache et ses grandes lunettes, beaucoup plus sobre que dans The Master (pas dur, certes), plus émouvant et nuancé que dans The Immigrant. Her constitue d’ores et déjà une étape importante pour l’acteur : Joaquin y est déphoenixé, comme Belmondo fut débébelisé dans La Sirène du Mississippi ou StaviskyMais sous la rom-com d’anticipation et les subtiles performances d’acteur palpite un film plus conceptuel qu’il en a l’air et qui pose mille questions théoriques d’ordre aussi bien cinématographique qu’existentiel. Un logiciel informatique sera-t-il un jour doué de sentiments (question jadis posée par 2001 et Kubrick) ? Une relation amoureuse est-elle envisageable entre un humain et un programme ? 


               

Une relation charnelle virtuelle accomplie est-elle possible ? Un personnage de cinéma peut-il exister sans apparaître à l’écran ? Le corps de l’acteur est-il soluble non seulement dans le virtuel mais aussi et plus simplement dans le son ? Où se joue l’incarnation cinématographique ? Si la voix de Her avait été celle d’une inconnue (éventuellement laide) plutôt que celle de Scarlett Johansson, comment le film en aurait-il été affecté, et dans quelles proportions ? La société devra-t-elle un jour tolérer la “différence” du cyborg comme elle a appris (ou doit continuer d’apprendre) à accepter les autres minorités ethniques ou sexuelles ? A toutes ces interrogations, Spike Jonze répond par un oui timide, fragile, encore perclus de doute. Her est une fable qui nous pousse dans nos retranchements éthiques et conceptuels, teste notre réflexion sur la dernière frontière entre l’humanité et les machines, la chair et le virtuel. Le savoureux paradoxe (digne de Resnais) est de nicher cette pelote philosophique dans un objet filmique aussi émouvant et séduisant que ludiquement grave et humblement novateur. Après le surcoté Dans la peau de John Malkovich ou le décevant Adaptation, Spike Jonze signe là un fulgurant retour. Source : http://www.lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/her/

1 commentaire:

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