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vendredi 26 juin 2015

Sherlock

Le cinéma s’est naturellement saisi du personnage de Sherlock Holmes : ce premier art de masse ne pouvait que se lier intimement à un personnage littéraire aussi phénoménal, qui déjà bien avant lui, divertissait les foules londoniennes. Pourtant, de Basil Rathbone à Jeremy Brett, chaque incarnation d’acteur gravée dans la pellicule, mais aussi gravée dans un même espace, dans une même époque, douée des mêmes comportements, n’a eu de cesse de définir presque au singulier l’idée d’une personnalité élémentairement persuadée de sa toute puissance, capable d’identifier le monde, de débusquer le général sous le particulier.   Lorsque, pendant dix ans, de 1984 à 1995, la production Granada met en œuvre des moyens financiers colossaux pour bâtir l’immense décor de la rue de Baker Street et adapter une intégrale des œuvres du canon, ce n’est pas tant le personnage qu’elle ressuscite qu’un très beau cliché du Londres de la toute fin du XIXe siècle. Dans cette extraordinaire mise en images des aventures de Sherlock Holmes, Jeremy Brett qui le campe, construit un personnage beaucoup plus convaincant que les précédents : au Sherlock Holmes positiviste, vient enfin s’adosser son double dilettante, dandy, dépressif, cynique, cocaïnomane. Mais son interprétation accuse le poids des ans : à l’âge de l’acteur, Sherlock Holmes s’est retiré de Londres et élève des abeilles.




                 
Suite ici : https://www.dailymotion.com/video/x2bi5v_sherlock-holmes-1x01-partie-2_shortfilms


Pourquoi le cinéma renonce-t-il à considérer avec sérieux les  personnages populaires, à  travailler l’épaisseur du personnage, son feuilleté, à lui accorder cette densité psychologique et romanesque dont il gratifie tant Hamlet et Nigel Barton. Car que doit faire le cinéma, si ce n’est nous mettre en relation avec le désir d’un personnage, qui se met en mouvement vers un but, qu’il n’atteindra peut-être pas, dont le séparent maint obstacles, mais qui vaut de se risquer, et qui vaut pour nous spectateur, de le suivre, d’accompagner la ligne et le mouvement de son désir. On doit à Steven Moffat et à Mark Gatiss d’avoir eu le don, en s’appuyant sur les témoignages d’Arthur Conan Doyle, de rendre à Sherlock Holmes toute sa complexité car ce Sherlock Holmes n’est pas tout à fait celui que l’on croit. 




   

Les créateurs et scénaristes ont compris que ce que Sherlock Holmes met lui-même discrètement en crise, est le concept d’identité. Au personnage rationaliste, vient se doubler un esthète décadent froid et insensible, dépressif, cynique, sociopathe, capable en cas d’ennui profond de passer à l’acte,  et Londres, sous l’ère de la Reine Victoria ou de David Cameron, dévoile toujours une autre face  : aux gentlemen qui allaient s’encanailler dans les fumeries d’opium et aux ladies qui vampirisaient leurs nourrissons, succèdent de nos jours, d’éminents professeurs de médecine qui manipulent et terrorisent les bêtes et les hommes, des traders qui portent les valises de la mafia chinoise, ou une "royal lady" qui donne la cravache pour se faire battre. Ce dédoublement n’est en fait qu’une étape et déclenche une effusion radicale du devenir de son identité. 



                


Les six épisodes, que comptent pour l’instant « Sherlock », répondent à la question cruciale de la vraie identité de Sherlock Holmes. Cette nouvelle réincarnation de Sherlock Holmes, tout en envahissant de nouveau l’imaginaire collectif, nous pose finalement la problématique suivante : Et si l’identité de ce nouveau Sherlock Holmes était d’autant mieux assurée qu’elle accepte de s’éprouver comme multiple ? Quand un « beau meurtre » (« A nice murder », Mrs Hudson in « A Study in pink »,) le réveille de sa léthargie, le met en mouvement jusqu’au plus profond de toutes ses fibres, ce sont toutes les potentialités de son être qui se déploient face à la caméra. Il ne s’y révèle pas un mais multiple. Les deux saisons de la série nous plongent dans le monde de Sherlock, à travers le filtre de sa conscience, nous révèle le monde à travers ses yeux ou plutôt à travers son regard en perpétuel quête d’affaires étonnantes. 


   

« Don’t be boring » assène Sherlock aux désespérés qui franchissent son seuil et qu’il congédie s’ils ignorent l’injonction. « Sherlock » est donc bien ce voyage dans le désir de son personnage, dans le monde transfiguré par son désir d’aventures, d’un voyage, dont nous spectateurs, nous revenons toujours plus conquis, plus riches, mais surtout riches d’un désir de tout connaître de Sherlock Holmes. Et puisque le cinéma est l’art du mouvement, de l’image-mouvement comme dit Deleuze, il est donc à la fois l’art le plus apte à épouser le mouvement qu’est le désir de Sherlock, à incarner le mouvement de la pensée de Holmes, et à révéler la nature multiple et toujours en devenir de Sherlock Holmes. Dans ses clartés et ses ombres.  On sait très bien qu’il faut se méfier des agents littéraires jaloux. On connaît tout d’Ulysse, d’Hamlet, de Roméo et Juliette, d’Harpagon, de Tartuffe, et d’un malade imaginaire bien portant du nom d’Argan,  qui  croyait mourir sur scène, mais que savons-nous de leurs agents littéraires, Homère, Shakespeare et Molière ? De ceux qui prétendent les avoir inventés, aucun manuscrit n’a été retrouvé. Shakespeare et Molière sont des comédiens et on connaît la force des acteurs pour nous faire croire à leurs jeux. 



                 

Arthur Conan Doyle était médecin, mais au vu des errances, des lubies, des fausses pistes dont fait preuve son collègue et ami,  John Watson, sait-on jamais si derrière ces apparences de garant des représentations et du conservatisme victoriens, Conan Doyle,  ne nous refait pas le coup ? S’il prétend avoir inventé Sherlock Holmes, les faits plaident pour la version contraire.  Cette idée  simple a été soutenue par Pierre Bayard dans sa contre-expertise de l’enquête du Chien des Baskerville : les grands auteurs de fictions sont en fait des personnages historiques. Il faudrait  donc inverser le sens commun : c’est le personnage qui existe et l’auteur une invention. Dans ce cas-là, le cinéma s’inverse en documentaire d’investigation : Mais qui donc était vraiment Sherlock Holmes ? Et c’est bien le rêve que caressent Steven Moffat et Mark Gatiss : piéger le spectateur par  l’illusion réaliste : Sherlock Holmes est de retour parmi nous. Les trois épisodes de la saison 2 insistent particulièrement sur son statut de célébrité qui alimente la presse à scandale et les fantasmes des lecteurs. 


   


Dans « The Scandal in Belgravia », Sherlock Holmes se couvre d’une casquette prise dans une loge pour protéger son visage de la mitraille des photographes. Il peste les jours suivants de se voir ainsi affublé et livré au public dans tous les tabloïds. Watson lui fait remarquer qu’il est devenu une célébrité au même titre que David Beckham ou Susan Boyle, comparaisons qui n’ont rien pour l’enchanter. Pourtant, il pourrait l’être car Susan Boyle est une chanteuse et David Beckham un footballeur qui existent bel et bien dans le monde de Sherlock Holmes mais aussi dans le nôtre, dans le monde réel. Mais Sherlock Holmes conteste le rapprochement de Watson entre eux et sa personne pour une raison : il ignore qu’il est un être de fiction. L’analyse est à rapprocher du mythe de la caverne de Platon : Qui sont les ombres, le personnage fictif, ou ces deux gloires réelles, éphémères, et mortelles? La renommée de Sherlock Holmes est telle qu’une forme d’existence finit irrésistiblement par lui être attachée, au point de brouiller les frontières. On devine toute la jouissance et la jubilation intellectuelle des deux scénaristes et de Benedict Cumberbatch d’être les nouveaux artisans de cette passion phénoménale et irrationnelle qui affole le public.




                


Cependant, qu’ils se souviennent, quand ils décideront d’arrêter la série, du traumatisme collectif lorsque Conan Doyle a annoncé la mort de Sherlock Holmes dans les Chutes de Reichenbach, sans prendre en compte le fait que, pour un certain nombre de lecteurs, elle ne relevait pas simplement de la fiction et que son élimination s’apparentait donc à un véritable meurtre. Pour se conformer à la doxa, on respectera donc le canon qui établit Arthur Conan Doyle dans son identité d’auteur et Sherlock Holmes dans celle de personnage fictif. Mais de deux choses, l’une : ou Sherlock a existé et il est mort, ou Sherlock n’a jamais existé et il est toujours vivant. Dans les deux cas, l’unique recours est le cinéma. C’est peu de dire que Sherlock et le cinéma ont des affinités électives. Comme le cinéma, Sherlock Holmes, est à la fois clair et obscur. Clair, puisque le monde devient signifiant, visible quand il l’explique ; obscur parce que toute sa personnalité est tendue vers ce monde de mystère, de violence et de crimes ; de même que le cinéma met en scène des mouvements, (l’Anglais qui, a gardé la proximité étymologique move/ movie, l’exprime mieux que le français) qui relèvent d’une pensée qui peut et doit rester cacher, pliée à l’intérieur du visible, mais elle-même invisible au spectateur et  à son prétendu auteur.


   

La lumière de Sherlock Holmes n’est pas celle de l’entendement et de la raison, mais celle de son mouvement vers l’aventure criminelle. Sherlock Holmes, c’est une force qui va. Un acteur sait qu’il joue Sherlock Holmes ce que Sherlock Holmes ne sait pas. Le spectateur a conservé l’étonnement, voire l’émerveillement procuré par le contact de cette réalité doublement illusoire. Rien de plus claire que cette dissociation entre l’acteur et son personnage, rien de plus trouble que cette fusion entre ces deux artistes complets, Sherlock Holmes et Benedict Cumberbatch, chacun à leur manière, illusionnistes, esthètes, mystiques (?), car de ce glissement inévitable de l’acteur eu personnage et réciproquement, naît cette entité nommée Sherlock. A ce moment, l’acteur n’incarne rien d’autre que son personnage. Tel qu’il est donné à voir au spectateur dans le film, tel que je l’aperçois  dès le premier instant, par son vêtement, sa posture, le décor : il est déjà le personnage et n’échappe pas plus à cette condition qu’à celle d’être lui-même. Le corps de l’acteur qui donne vie au personnage, devient le lieu de passage qui donne la possibilité aux spectateurs, de voir vivre Sherlock Holmes, à défaut de pouvoir vivre dans le monde de Sherlock Holmes. Et cette circulation existe aussi dans l’autre sens : elle permet à Sherlock Holmes de sortir de l’univers cinématographique pour rejoindre notre monde. Bien sûr, les choses qui se jouent ici se passent au niveau de l’inconscient  et ce passage est facilité par la création d’un monde spécifique dédié à Sherlock Holmes, où l’existence particulière du personnage est soutenue avec force par un monde artificiel dont les moyens technologiques et artistiques bien réels.


                

Il est alors significatif que le tout premier épisode « A Study in pink » fasse référence explicitement à la toute première aventure,  A Study in scarlet. Sherlock Holmes y appréhende très clairement le mystère comme une affaire esthétique, la réalité comme un artefact et les références à l’art dans l’ensemble de la série sont constantes. « Sherlock » revendique très clairement ce même parti pris. Si le personnage est pris dans la toile d’une mise en scène, d’une mise en relation avec les autres personnages, d’un projet narratif et intellectuel, on ne songerait pas à le séparer du souci esthétique constant qui se diffuse de part en part dans la mise en œuvre du film, habite le plan qui l’encadre, la lumière qui l’éclaire, la mise en scène qui le met en mouvement, le décor qui l’entoure, la musique qui l’accompagne. « Sherlock » est une œuvre totale où chaque détail, modifie l’ensemble de manière globale.  Chacun d’entre eux, n’est pas une partie d’un tout et son changement modifierait le tout, modifierait notre conscience de spectateur, modifierait le monde de Sherlock Holmes. Modifierait peut-être le désir de Sherlock Holmes.
Sherlock Holmes est revenu pour élucider le monde, comme la magie cinématographique dont il ne vient pas, mais dont il partage l’essence. C’est en cela que, « Sherlock »,  de continuités en bifurcation, de fidélités  en émancipations par rapport au Canon, d’avatars en doubles décalés, et dans ses connexions incessantes et joueuses avec l’œuvre de Conan Doyle, révèle  enfin Sherlock Holmes dans sa multiplicité.
Source : http://sherlockanalysisinfrench.blogspot.fr/2013/04/where-do-i-start-page-test.html

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