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dimanche 17 mai 2015

Marielle

Jean-Pierre Marielle se forme au Conservatoire, d'où il sort avec un deuxième prix de comédie. Là-bas, il se lie d'amitié avec Jean-Paul Belmondo et Jean Rochefort. Après quelques apparitions dans des spectacles de la Comédie-Française, il intègre la compagnie Grenier-Hussenot.  Il commence à jouer des petits rôles au cinéma à partir de 1957 (Le Grand Bluff de Patrice Dally; Tous peuvent me tuer d'Henri Decoin). Peu convaincu par son expérience cinématographique, il retourne vers les planches et le cabaret, notamment aux côtés de Guy Bedos. Mais au cours des années soixante, il obtient des rôles de plus en plus consistants pour le grand écran, notamment avec Peau de banane de Marcel Ophuls (1963), où il joue avec son ancien partenaire du Conservatoire Jean-Paul Belmondo. Il le retrouve dans la comédie Dragées au poivre la même année, puis dans le drame Week-end à Zuydcoote (1964) d'Henri Verneuil. A cette époque, Jean-Pierre Marielle joue souvent les éternels seconds, un rien séducteurs, dans des films comme Monnaie de singe (1966) d'Yves Robert ou Le Diable par la queue (1969) de Philippe de Broca


                 

Les années 70 débutent bien pour le comédien, puisqu'il décroche enfin des premiers rôles importants dans des films très différents : Sex-shop (1972) de Claude Berri et La Valise de Georges Lautner l'année suivante. Marielle apprécie toujours autant la comédie, comme le prouve sa participation à l'un des derniers films de Michel Audiard : Comment réussir quand on est con et pleurnichard (1974). Souvent partenaire de Philippe Noiret, Marielle joue à ses côtés dans Que la fête commence de Bertrand Tavernier en 1975. L'année suivante, il fait la connaissance d'un cinéaste qu'il retrouve ensuite à plusieurs reprises : Bertrand Blier. Ils tourneront quatre films ensemble : Calmos (1976), Tenue de soirée (1986), Un, deux, trois, soleil (1993) et Les Acteurs (2000).  Au milieu des années 70, Jean-Pierre Marielle diversifie son jeu et enchaîne avec succès les rôles de composition : un pauvre type dans Les Galettes de Pont-Aven de Joël Seria (1975), un homme pris dans la tourmente d'un triangle amoureux dans Un Moment d'égarement (1977) de Claude Berri. Dans Coup de torchon (1981), il relève le défi que lui lance Bertrand Tavernier et interprète deux frères jumeaux, tenanciers d'une maison close. Après quelques films mineurs, Jean-Pierre Marielle casse la baraque dans Hold-Up (1985) d'Alexandre Arcady, aux côtés de Jean-Paul Belmondo et de Kim Cattrall. Il se tourne ensuite vers un film plus sombre, où il joue un flic désespéré dans Les mois d'avril sont meurtriers de Laurent Heynemann (1987). 


                               

« Les galettes du Pont-aven » est l'oeuvre la plus aboutie de Seria. Un mélange de poésie et de phases crues où un Marielle, à son summum, nous révèle une sensibilité indicible, enchevêtrée dans un besoin esthète obsessionnel, à mi chemin entre art et perversion. Un savant mélange distillé par un auteur qui mérite d'être réhabilité ....Réalisateur rare, Seria connut son premier réel succès avec ce métrage moins sulfureux idéologiquement que ne le fut « Mais ne nous délivrez pas du mal » (1970). Il s'attaque ici à un portrait complet.
C'est en engageant Jean-Pierre Marielle que le pari devint gagnant. C'est un véritable one-man-show, probablement le rôle le plus abouti de l'acteur. Sa gouaille sied parfaitement à ce personnage complexe. Henri est en effet un homme posé, qui tolère assez mal le prosaïsme de son quotidien. Il va se révéler au fur et à mesure. Il apparaît tout d'abord sûr de lui, séducteur. On voit immédiatement son ton emphatique, propre à l'artiste qui sommeille en lui. Le corps des femmes le transcende – notamment les fesses – et c'est cette faiblesse qui motive ses élans picturaux. Son laché-prise va lui permettre de se découvrir au travers d'un voyage qui devient initiatique. Tout d'abord, d'un point de vue personnel, il comprend qu'une vie sans sa femme le rendrait plus épanoui. Il avait jusque là succombé à l'adultère mais n'avait pas encore envisagé un départ. C'est alors qu'il va découvrir une seconde jeunesse. Une passion folle qui va morceler le cœur – plus tendre qu'il n'y paraît – de notre « héros ». Ce côté enlevé met en exergue des aspects insoupçonnés du jeu d'acteur de Marielle. Si les phases de tristesse tombent souvent dans la caricature, les petites joies de sa nouvelle vie sont communicatives.



   

Ses histoires amoureuses – bien ancrées dans l'esthétisme physique qui renvoie à sa passion du pinceau – vont conditionner entièrement son moral, comme s'il constituait l'essence indispensable à sa plénitude. A l'inverse, dès que cela se passe mal, il sombre. Une sorte de dépendance sensuélo-affective qui va profondément le transformer. Sa garde robe en est chamboulée : Il passe d'un costume propret à une dégaine médiocre, tandis qu'il se nourrit principalement des liqueurs qu'on lui sert au bar. Ensuite, il stoppe sa carrière de vendeur itinérant pour se consacrer – quand il va bien – à la peinture. On remarquera d'ailleurs que les tableaux que l'on aperçoit sont l’œuvre de Jeanne Goupil, épouse et actrice fétiche de Séria, qui avait suivi une formation artistique. Ils assurent la vie intérieure de son auteur. En effet, ils sont le miroir de ses ressentiments.
La photographie s'accorde parfaitement à la passion de Serin. Les lumières plongeantes sur la pension, les plans marins sont autant d'éléments qui créent l'atmosphère paisible de cette Bretagne qui se révèle moins reposante que l'on pourrait le penser. 



                 


Bien entendu, ce sont les rencontres surréalistes qui vont guider notre nomade dans son périple. Encore une fois, les religieux sont présentés comme des alcooliques notoires, des personnes qui ressemblent finalement beaucoup à tous ces hommes squattant les cafés.
La vision homme-femme est assez caricaturale. Le sexe dit fort se retrouve dans l'alcool et ce sont de véritables obsédés tandis que le sexe dit faible est traitre, facile à faire se coucher bien qu'elles soient la lumière du sexe masculin.
Le ton dépravé et ouvertement sexualisé rappelle bien que l'on se trouve dans les seventies.
Petite déception tout de même : La musique n'est pas très adaptée, manquant de lyrisme. De même, on pourra trouver quelques apartés inutiles en dépit de la cohésion que cela procure à la vision décalée que l'on nous offre.  C'est assez étonnant que cette description, si simple de prime abord, s'amplifie peu à peu pour trouver le juste ton. Un grand Marielle donne toute son ampleur à ce personnage qui, malgré son bon fond, n'est pas exempt de vices. Une simple aventure humaine.



                               


Le film est né de plusieurs inspirations littéraires : un polar majeur, 1275 âmes de Jim Thompson (auteur qui a également inspiré Série noire d'Alain Corneau), le Voyage au bout de la nuit de Céline, et le Voyage au Congo de Gide. Le film bénéficie aussi des dialogues dignes de Queneau - " arrête de m'ombrager ", " tu m'interlocutes ", " l'action se torse ", " colonel Tramichel, tra comme tralala et Michel comme la mère Michel "... - et l' idée du scénariste Jean Aurenche du retour du "fantôme" interprété par Jean-Pierre Marielle.
Dès la première séquence, où Lucien Cordier observe des enfants noirs affamés lorsque survient une éclipse de soleil, Tavernier donne à son film une dimension surréel, et met de côté la psychologie et la rationalité, en mettant en scène un monde colonial à la fois infernal et "joyeux" - ce qui est toujours la patte de Tavernier, même lorsqu'il traite de sujet noirs.
Cordier, qui déclare n'être " ni courageux, ni honnête, ni travailleur ", est entouré de monstres bien pires que lui, qui ne suivent que leurs pulsions, et des instincts plus proches de l'animal que l'humain. Perdu dans sa bourgade africaine, il n'a aucuncompte à rendre, ni vis-à-vis de l'administration, ni vis-à-vis de la loi, ni vis-à-vis de lui-même, puisqu'il se sert du mépris dont il fait l'objet comme alibi pour ses meurtres, et semble persuadé qu'il s'agit d'une délivrance pour les victimes et d'unacte de salubrité pour le monde. Le réalisateur ne tisse aucune complicité avec le spectateur : à aucun moment, on ne sait exactement si les meurtres sont planifiés ou pas, si Cordier est vraiment fou, et ce qui le fait passer à l'acte.



   


Du coup, ce qui aurait pu être une épopée expressionniste, avec une lutte du bien contre le mal, devient un cauchemar naturaliste, plein d'humour noir et sans repères moraux clairs. Comme le répète l'aveugle dans le train, " nous entrons dans la forêt vierge ", et nous n'en sortirons plus, malgré la présence de la jeune institutrice, qui représente un idéal et un espoir de salut pour Cordier, mais que celui-ci tient à distance pour ne pas la faire chuter dans son enfer. Elle-même se protège et tient à demeurer dans le monde " normal " : lorsqu'elle lit sur son tableau noir la confession écrite par Cordier et signée " Jésus-Christ ", elle se retourne tout de suite vers ses élèves, et leur apprend " La Marseillaise "... Même le prêtre est sans s'en rendre compte un des inspirateurs de la tuerie : " chaque chose en son temps, chacune à son tour, et d'abord l'ignoble Marcaillou " !


                               


Un petit bled africain, cloaque peuplé de primates européens, racistes et lubriques. Le shérif est un poltron, qui se laisse humilier. Jusqu'au jour où il se prend pour une sorte de Christ perverti, devenu l'instrument de la colère de Dieu. Et se métamorphose en ange exterminateur... Grinçant et truculent cocktail d'angoisse métaphysique et de comique atroce, ce film inclassable dénonce la comédie humaine, cette ronde diabolique où les ivrognes font les imbéciles pour manipuler les feignasses, jouent les idiots pour gruger les matamores. Nourri de situations loufoques, de bons mots pittoresques, il trahit le désarroi d'un Tavernier révolté contre toutes les vacheries du monde, désespéré par la solitude des individus. C'est au grand « cinéma du samedi soir », à ses envolées « folingues » où l'acteur est roi, que Tavernier rend hommage. Et à ses comédiens extravagants, habités par l'ange du bizarre, dont Philippe Noiret, épatant en don Quichotte peureux, machiavélique et débonnaire. La morale de ce film est grave, mais le ton, nourri de verdeurs et de provocations, réjouissant.  Nagel Miller

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