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lundi 6 avril 2015

Budd Boetticher

« Dans un western, vous devez aborder les choses en face. Il faut donner le pas aux personnages sur l’action, ne pas hésiter à improviser en fonction du décor, à changer son scénario, aimer les paysages et les comprendre, disposer d’un chef opérateur qui ne craigne pas les risques, savoir en peu de mots et en quelques images imposer un personnage ou une action, ne pas avoir peur du silence, ne pas abuser de la violence, ne pas hésiter à s’attaquer aux mythes, à la convention, avoir un sérieux sens de l’humour » disait Budd Boetticher en 1969 dans un entretien pour Positif (n°110). Par ce bref descriptif de sa conception du western, nous avons un bel aperçu de ce que nous réservent les westerns du cinéaste ; ils se trouvent être aussi clairs, carrés, honnêtes, purs et concis que ce qu’on peut déceler à travers ces quelques phrases. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il me semble intéressant de revenir sur de succinctes biographies, d’une part du cinéaste qui en est arrivé à de tels sommets, de l’autre du sous-estimé Randolph Scott, son acteur de prédilection, pour cette inégalable "série’" westernienne commencée en 1956 avec Sept hommes à abattre et qui s’achèvera cinq ans plus tard avec Comanche Station.



                             

Oscar Boetticher Jr. est né le 29 juillet 1916 à Chicago (Illinois). Après des études dans l’Ohio, il commence une carrière de boxeur, puis devient une star du football avant de s’envoler pour le Mexique où il finit par se retrouver matador professionnel à seulement 20 ans. Sa connaissance de la tauromachie lui donne l’occasion d’être engagé en 1941 comme conseiller technique de Rouben Mamoulian sur Arènes sanglantes (Blood and Sand), film ayant pour vedettes Tyrone Power et Rita Hayworth. Il demeure alors à Hollywood comme assistant réalisateur : il le sera sur cinq films jusqu’en 1944, année au cours de laquelle il dirige son premier long métrage. « J’ai commencé par travailler comme assistant réalisateur sur de nombreux films... J’ai vite abandonné ce poste qui n’avait rien à voir avec la mise en scène. Un assistant, aux Etats Unis, dépend plus du producteur que du metteur en scène. C’est la plupart du temps un jeune homme qui fait plus ou moins office d’espion pour le producteur. Il doit lui rapporter les erreurs du metteur en scène, les retards qu’il prend sur le plan de travail. J’étais un très mauvais assistant car je prenais toujours le parti du réalisateur… Le dernier cinéaste que j’ai assisté fut Charles Vidor pour Cover Girl (La Reine de Broadway). »  Il réalise alors onze œuvres à petits budgets sous son vrai nom pour les compagnies Monogram ou Columbia, des films noirs et des thrillers pour la grande majorité. Ils n’ont jamais été distribués en France, mais voici ce que le principal intéressé écrivait sur eux avec son laconisme habituel : « Moins j’en parlerai, mieux ça vaudra ! »  Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon, dans leur 50 ans de cinéma américain, en sauvent néanmoins quelques-uns.



                              


Sept hommes à abattre (Seven Men from Now) est un western américain de Budd Boetticher, sorti en 1956« Mon admiration pour le film ne me fera pas conclure que Budd Boetticher est le plus grand réalisateur de westerns - bien que je n’exclue pas cette hypothèse - mais seulement que son film est peut-être le meilleur western que j’ai vu depuis la guerre, le plus raffiné et le moins esthète, le plus simple et le plus beau. » Lorsque André Bazin écrit ces phrases dans les années 50, Boetticher est un quasi inconnu en France bien que son premier film sorti dans nos contrés fut l’excellent Déserteur de Fort Alamo (1953) dont le final impressionnant de maîtrise et de rythme aurait déjà dû mettre la puce à l’oreille sur les aptitudes de ce réalisateur à pouvoir se hisser au niveau des plus grands. Brusquement imposé à l’admiration des aficionados du western par la plume aiguisée d’un des analystes et critiques les plus respectés de l’époque, Boetticher trouve en Bazin un parrain idéal pour sa reconnaissance en tant qu’auteur. Les Cahiers du Cinéma lui emboîtent le pas avec un autre admirateur, leur correspondant aux USA, Andrew Sarris ; Positif, ne voulant peut-être pas sembler marcher sur les traces de son pire ennemi consacre une brève mais dithyrambique notule en fin fond de numéro. Ils seront ensuite nombreux, les critiques, à aduler cet efficace cinéaste, prince de la série B westernienne, Peter Bogdanovich en tête. De nos jours, des réalisateurs comme Clint Eastwood et Quentin Tarantino continuent de porter le flambeau après que Sergio Leone ait auparavant exprimé avec chaleur tout le bien qu’il pensait de Boetticher.


   


C’est par l’intermédiaire de la tauromachie que le réalisateur fait son entrée à Hollywood. Vivant alors au Mexique, passionné de corrida et toréant lui même, il est engagé en 1941 par Rouben Mamoulian comme conseiller technique sur son film consacré au sujet, Arènes sanglantes (Blood and Sand). Il réalise ensuite une bonne dizaine de films sous le nom de Oscar Boetticher avant de tourner son premier western, seulement en 1952 : The Cimarron Kid. L’année précédente, ayant eu l’occasion de mettre en scène le premier film qui lui tenait vraiment à cœur (le sujet étant, vous l’auriez certainement deviné, la corrida), il décidait de signer désormais ses films sous le nom qu’on lui connaît de nos jours : Budd Boetticher. S’ensuivront quelques titres palpitants et aguichants qui fleurent bon le dépaysement tels Horizons West, Seminole, City Beneath the Sea, East of Sumatra. Puis, comme Anthony Mann avec James Stewart, le cinéaste entamera sa fameuse collaboration, moins connue mais tout aussi digne d’intérêt, avec l’acteur Randolph Scott, qui donnera naissance à sept westerns d’une belle et parfaite cohérence.


                


« Des canyons, toujours les mêmes, des bivouacs où l’on met à chauffer un sempiternel café, des pistes poudreuses que l’on parcourt jusqu’à plus soif, quelques rares rivières où se rafraîchir... Des Indiens affamés pouvant surgir à tout instant, des compagnons de route qui, le cas échéant, peuvent prendre le visage d’ennemis impitoyables... Une femme éhontément attractive, poitrine bombée, décolleté en dentelle, blonde, voluptueuse et innocente à s’en damner ; un héros pour la protéger... Telles sont au bas mot, les pièces maîtresses que Budd Boetticher redispose sur l’échiquier du Grand Ouest, à chacun des sept westerns qu’il réalisa avec l’acteur Randolph Scott entre 1956 et 1960 » écrivit avec justesse Pascal Sennequier en 2003 dans le N°509/510 de la revue Positif. Mais si l'on retrouve effectivement tous ces éléments au sein de cette série de films, cet extrait de description des bases sur lesquelles reposent les westerns du cinéaste, hors contexte d’un texte par ailleurs passionnant de bout en bout, pourra néanmoins sembler assez réducteur. 
Source : http://www.dvdclassik.com/critique/sept-hommes-a-abattre-boetticher


                              

Toutes les collaborations cinématographiques prennent fin un jour ou l’autre ; lorsqu’elles furent fabuleuses, il est évidemment triste d’en visionner le dernier maillon. Après avoir quitté à regrets la trilogie cavalerie de John Ford au début des années 50 ainsi qu’au milieu de cette même décennie l’inégalable corpus de westerns d’Anthony Mann avec James Stewart, voici l’ultime œuvre de la sublime suite de westerns qui a fait se côtoyer le réalisateur Budd Boetticher et le comédien Randolph Scott durant cinq ans. Comanche Station est donc le dernier d’une série de sept parmi les plus purs et géniaux de l’histoire du genre constituée par Sept hommes à abattre (Seven Men from now), L’homme de l’Arizona (The Tall T), Le Vengeur agit au crépuscule (Decision at Sundown), L’aventurier du Texas (Buchanan Rides Alone), La Chevauchée de la vengeance (Ride Lonesome) et enfin Le Courrier de l’or (Westbound). Cet ensemble ayant atteint de tels sommets, on peut affirmer que même les plus faibles d’entre eux, comme par exemple le dernier cité, peuvent néanmoins prétendre faire partie des plus réjouissants fleurons du genre. Comanche Station, son film le plus ascétique, son film le plus ‘bressonien’, son film le plus pessimiste, ne vient pas rabaisser la qualité de la série, achevant d’en faire au contraire l’une des plus abouties et cohérentes de l’histoire du western !
Quatre hommes, une femme, quelques figurants indiens, une cabane, aucun intérieur. Voilà sur quel minimalisme concernant les éléments physiques repose ce film au très petit budget et à la durée très courte. Les enjeux dramatiques sont également parfaitement clairs dès le départ : un homme solitaire a récupéré une femme captive des indiens et la reconduit à son époux ; en cours de route ils tombent nez à nez avec un groupe de trois hommes poursuivis par des indiens suite à leur volonté de s’emparer de cette même femme dans leur campement. On apprend alors que le mari a offert une forte prime à qui lui ramènerait son épouse morte ou vive. On imagine aisément suite à cette situation de départ bien posée les tensions qui vont se créer au sein du groupe prêt à imploser à tout moment, tension accentuée par le fait que nous savons que les indiens ne sont pas loin et qu’ils peuvent attaquer d’un instant à l’autre. L’intrigue ne prendra aucun chemin de traverse et filera tout droit jusqu’à son final. Devant un tel dépouillement de l’histoire, les auteurs décideront de s’appesantir en revanche sur les personnages, leur quotidien, leurs états d’âme, leurs évolution et leurs revirements. 




Le sauvetage de Cody par Ben Lane est par exemple une idée géniale, contrant tous les cynismes, mettant à l'inverse en exergue le sens de l’honneur même chez les pires crapules ; si Boetticher est un peu le précurseur du western italien, cette séquence prouve que moralement il s'agit quasiment de son contraire. Une histoire donc simplissime mais jamais simpliste, comme toujours avec Budd Boetticher : au point de vue de l'écriture, nous nous trouvons donc devant une construction du récit exemplaire au sein d’un découpage touchant à la perfection.
A la lecture du pitch, on peut remarquer de fortes similitudes entre l'intrigue de Comanche Station et celle de Ride Lonesome (La Chevauchée de la vengeance). Dans ces deux westerns jumeaux, on y trouve un petit groupe de personnes disparates réunies pour la circonstance, qui doit en reconduire une autre à un endroit précis tout en étant poursuivi par un autre groupe, ici des hors-la-loi, là une tribu indienne. Encore un splendide scénario de Burt Kennedy (qui affirme que le cinéaste s’y est énormément impliqué aussi), qui opère des variations sur des thèmes similaires d'un film à l'autre, la différence principale étant que le final poignant de ce film se révèle bien plus pessimiste que celui du précédent .


                                            

Jefferson Cody, comme Ben Brigade, se retrouve seul mais alors que Ben a enfin pu évacuer ses démons et regagner sa sérénité, Jefferson, mû par son idée fixe et illusoire, doit partir de nouveau pour cette quête inaccessible à la recherche de sa femme après qu’il ait compris qu’il ne pourrait pas remplacer cette dernière, probablement morte, par celle qu’il vient de ‘rendre’ à son mari (final sublime dont je ne vous dévoilerais pas l’idée géniale qui vient nous surprendre à la dernière minute). Quant à ses ‘compagnons’ de voyage, ils auront tous été tués avant la fin du périple alors que dans Ride Lonesome ils se dirigent tous vers une vie enfin paisible. Les ressemblances entre les deux films se situent également au niveau des paysages que traversent les personnages à tel point que le cinéaste réutilise même l’arbre aux pendus du western précédent, mais cette fois au milieu d’une étendue d’eau. Les thèmes et variations n’existent pas uniquement avec Ride Lonesome mais également avec The Tall T (le seul sourire que l’on voit apparaitre sur le visage plus que jamais renfrogné de Randolph Scott se fera jour lors de la séquence de ‘dressage’ du mulet ; une scène identique avec cadrages similaires était présente durant le premier quart d’heure de L’Homme de l’Arizona, avant que le film ne plonge irrémédiablement vers la noirceur la plus totale) ainsi qu’avec le premier western de la série, le sublime Sept hommes à abattre, le règlement de comptes final se déroulant exactement au même endroit dans les deux films, au milieu de la même ‘arène’ et derrière les mêmes anfractuosités de rochers. Source : http://www.dvdclassik.com/critique/comanche-station-boetticher

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