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mercredi 4 février 2015

Edward Dmytryk

Edward Dmytryk naît au Canada, de parents ukrainiens. Il est embauché en 1923 par la Paramount Pictures comme coursier, puis il devient chef monteur. Il réalise son premier moyen métrage, The Hawk, en 1935.
Sympathisant de la gauche politique américaine, il réalise en 1943 Les enfants d'Hitler, un thriller en forme de violent réquisitoire contre le fascisme qui est d'ailleurs interdit en France. Il adhère au parti communiste américain pendant un an, de 1944 à 1945. Ses convictions lui valent de figurer parmi les "Dix d'Hollywood" convoqués par la Commission des Activités Anti-Américaines (House Committee on Un-American Activities) et d'être condamné à six mois de prison et 500 dollars d'amende. Il s'exile en Grande-Bretagne en 1948. Il y réalise deux films, L'Obsédé (1949) et Donnez-nous aujourd'hui (1949). Il revient finalement aux États-Unis en 1950, et purge sa peine à la prison fédérale de Mill Point.
Pour s'affranchir des soupçons qui pèsent sur lui, et cédant à la pression, il sera amené à dénoncer, comme Elia Kazan, certains communistes et sympathisants de gauche dont l'un de ses amis scénaristes, Adrian Scott, avec lequel il a pourtant longuement collaboré pour la RKO Pictures (Feux croisés), ou encore le réalisateur Jules Dassin. 



                              

Cet événement provoque bien sûr un tollé dans le milieu audiovisuel et l'opinion publique. Il marque sans doute un tournant majeur dans l'œuvre tourmentée d'Edward Dmytryk ; ses personnages ambivalents, parfois border line (L'homme à l'affût, Le jongleur), entre cruauté et repentir, font sa marque de fabrique.
L'accueil fait à ses films est réservé. Certains d'entre eux obtiendront un grand succès (L'homme aux colts d'or) ou un échec retentissant (Le bal des maudits). Le fait est qu'il ne parviendra jamais à se départir de sa réputation sulfureuse. Ses derniers films déçoivent la critique qui le considère généralement — et peut-être injustement — comme un technicien certes talenteux mais simple faire-valoir de brillants interprètes.

A la fin de sa vie, il enseigne à l'Université du Texas à Austin et à l'Université de Californie du Sud. Ce cinéaste très controversé s'éteint en 1999 à Encino, près de Los Angeles, en Californie. Source : http://www.cineclubdecaen.com/realisat/dmytryk/dmytryk.htm


                               


Après 15 années derrière la caméra et une vingtaine de longs métrages à son actif, Edward Dmytryk réalise avec La Lance brisée son premier western. Voilà un cinéaste dont l’évolution de carrière demeure assez étrange (et je ne parle pas ici - ou très rapidement pour m’en débarrasser - de son adhésion au Parti Communiste, de sa mise à l’index par la Commission des Activités Anti-américaines, de son exil en Angleterre ni de ses dénonciations après avoir fait partie de la "liste des dix" ; comme pour Elia Kazan, il y a désormais prescription et ces "frasques" extra-cinématographiques ne devraient pas nous concerner lorsque l’on parle de leurs œuvres). Artistiquement parlant donc (après une bonne dizaine de films totalement inconnus), révélé en 1944 par Adieu ma belle (Murder My Sweet), film noir d’un baroquisme plastique assez délirant, on aurait pu croire que le cinéaste allait devenir l'un des grands formalistes hollywoodiens ; ce qui ne sera en définitive pas du tout le cas, beaucoup de ses films suivants sombrant souvent au contraire dans un académisme un peu pesant et ennuyeux. Il sera la plupart du temps, comme d’ailleurs dans le film qui nous concerne, un bon technicien et le faire-valoir de brillants interprètes (ici, non moins que Spencer Tracy, Jean Peters, Katy Jurado, Robert Wagner et Richard Widmark) mais pas un grand metteur en scène. Ce qui donne pour résultat une filmographie pas forcément désagréable mais dont la plupart des titres ont du mal à nous passionner plus avant. Ses œuvres, souvent ambitieuses au départ, manquent pour une grande majorité d'entre elles d’ampleur, de rythme et plus globalement… de vie et de passion. La Lance brisée en est un parfait exemple et représente assez bien le cinéma de Dmytryk avec ses qualités et ses défauts.

          

            


On le sent au résumé de l’intrigue ; les ambitions de départ étaient très fortes, le scénario cherchant à brasser drame familial, portraits psychologiques, réflexions sur l’écologie et le racisme, tableau d’un début de siècle qui voit se profiler de grands changements dus à la révolution industrielle, les tyranniques Cattle Barons n’ayant plus vraiment lieu d’être... Malheureusement chaque piste intéressante sur quel que sujet que ce soit est vite abandonnée sans que le scénariste ait pris le temps de l’approfondir ; le mélange de tous ces thèmes au sein d’un script manquant de rigueur rend l’ensemble moyennement harmonieux et pas franchement captivant. Si les auteurs avaient eu l’intention de peindre une ample fresque familiale, il aurait fallu accorder au film une durée bien plus longue que ces courtes 95 minutes au cours desquelles nous n’avons pas vraiment le temps de nous habituer aux personnages, de nous attacher à l’histoire. Un western trop succinct au vu de ses prétentions et qui se révèle finalement manquer de souffle, de rythme et de passion là où tous ces éléments étaient attendus. 


Car La Lance brisée marche sur les traces d’autres "mélodrames westerniens familiaux" tels Duel au soleil de King Vidor ou The Furies d’Anthony Mann sans l’intensité dramatique de ces derniers par faute d’un scénario déséquilibré et bavard ainsi que d’une mise en scène bien paresseuse. Il se rapprocherait donc plutôt de Sea of Grass (Le Maître de la prairie) d’Elia Kazan (avec déjà Spencer Tracy interprétant un personnage similaire aux côtés de Katharine Hepburn) ou de Passage interdit (Untamed Frontier) de Hugo Fregonese, en néanmoins un peu plus séduisant que ces deux films dans l’ensemble bien ratés.
Broken Lance est un remake à peine déguisé de La Maison des étrangers (House of Strangers) de Joseph Mankiewicz qui, comme le roman de Joseph Weidman, se déroulait à l’époque contemporaine de son tournage dans le milieu bancaire.


                   


Cinq ans plus tard, Richard Murphy (puisque Philip Yordan n’aurait été qu’un prête-nom sur les deux films, chasse aux sorcières oblige) reprend l’argument principal du film de Mankiewicz, à savoir la sortie de prison d’un homme ayant purgé une peine à la place de son père et sa difficile réinsertion auprès des autres membres de sa famille qu’il estime s’être désolidarisés de lui alors qu’entretemps son père est décédé, pour le transposer au début du siècle dans des décors de western. Après une brillante mise en place, le film se lance dans un flashback de près d’une heure permettant de connaître les raisons de la situation de départ : pourquoi Joe a-t-il été emprisonné ? pourquoi ses relations avec ses frères sont-elles aussi tendues ? pourquoi des Indiens viennent-ils l’accueillir aux portes du ranch familial désormais vide de ses habitants ? Puissante séquence que celle qui démarre ce retour en arrière, à la limite du fantastique avec cette vision du ranch qu’on dirait hanté, ce tableau imposant du patriarche, le vent s’engouffrant dans ces pièces vides et abandonnées…


                                   



 La photographie mélancolique de Joe MacDonald et la superbe partition de Leigh Harline (pleine de panache et de souffle dans la mouvance d’Alfred Newman, le compositeur numéro un de la 20th Century Fox) renforcent cette atmosphère loin d’être inintéressante et même assez prenante. La suite le sera malheureusement un peu moins faute donc à une histoire moyennement bien construite qui part dans de nombreuses directions sans jamais vraiment les creuser ni pleinement nous satisfaire.
Le film nous parle du déclin inexorable d’une famille de ranchers suite au virage opéré en ce début du XXème siècle, l’industrie allant doucement remplacer l’élevage en Arizona, les méthodes de "management" allant devoir s’assouplir pour que la tyrannie cesse de régner au sein de certains domaines. Il aborde rapidement les problèmes de pollution qui découlent des avancées technologiques (ici, la pollution de l’eau due à l’extraction d’un minerai) et effleure celui d’un racisme toujours prégnant alors que les guerres indiennes sont désormais terminées depuis une dizaine d’années.


                                   


Il nous octroie quelques portraits de personnages assez denses, psychologiquement intéressants, notamment celui qu’interprète Richard Widmark, le même que les scénaristes, à court d’idées, transforment en "bad guy" à la toute fin du film dans le probable but de donner au spectateur au moins une séquence d’action qui malheureusement n’avait rien à faire là. Ben, grâce aussi à l’immense talent du comédien, est probablement le protagoniste le plus attachant du film ; un homme qui s’est toujours senti rejeté par un père que de son côté il vénérait. Au moment où on le découvre pour la première fois, son amour filial s’est transformé en profonde rancœur ; ce qui sera à l’origine de séquences à la fois tendues et touchantes entre le père et le fils, dont la dernière qui les rassemble dans le ranch et où Ben balance toute son amertume à la tête d’un Matt affaibli. La scène la plus puissante du film confrontent deux acteurs extraordinaires : Richard Widmark et Spencer Tracy ; dommage que ce dernier se soit parfois encore cru dans une comédie de George Cukor (notamment dans la longue séquence du procès), ce qui déstabilise encore plus le film. Les deux acteurs portent néanmoins La Lance brisée sur leurs larges épaules et suffisent à rendre le film tout à fait regardable.


Car sinon, pourquoi avoir choisi une fratrie composée de quatre membres alors que les personnages joués par Earl Holliman et Hugh O’Brian sont totalement sacrifiés par le scénariste, ne servant absolument à rien au sein de l’intrigue ? Pourquoi une aussi bonne actrice que Jean Peters se voit-elle attribuer un personnage aussi intéressant mais à ce point sous-exploité ? Idem pour Katy Jurado qui, bien que touchante, n’a pas la place qu’elle aurait méritée. Quant à Robert Wagner, on lui a surement collé l’étiquette d’acteur fade par le seul fait d’être un beau gosse (c'est monnaie courante ; jalousie ?) car il s’avère loin d’être mauvais même s'il manque un peu de charisme. Mais, pour en revenir au personnage archétypal de l’intransigeant cattle baron superbement joué par Spencer Tracy (même s'il se laisse aller à "surjouer" à deux ou trois reprises), il faut dire que son écriture est en revanche vraiment riche. A la fois haïssable et touchant, Matt Devereaux est le second protagoniste intéressant (car complexe) de ce film. Source : http://www.dvdclassik.com/forum/viewtopic.php?f=2&t=32226&start=1380

Bonus en VO :               

               

Dans la catégorie des grands classiques du western hollywoodien, Warlock possède un statut particulier. Tantôt on le considère comme un classique troublant, intelligent et d’une originalité profonde. Tantôt on en conteste le manque de rythme et la mise en scène déficiente. Nul doute que ces réticences sont en grande partie dues aux sentiments peu respectueux qu’inspire le réalisateur de cette œuvre : Edward Dmytryk. Si certaines des réalisations de Dmytryk demeurent méconnues comme L’Homme à l’affut (1952), des films réputés tels qu'Ouragan sur le Caine (1955) déçoivent à la re-vision sans parler de projets improbables : un remake de L’Ange Bleu (1959) ou Shalako (1968) avec Sean Connery et Brigitte Bardot. Dmytryk a d’autant moins reçu l’estime de la critique que son comportement fut peu glorieux, c’est un euphémisme, durant la période maccarthyste. Ex-embre de la commission d’enquête des activités anti-américaines, il refusa de répondre aux questions de cette dernière, mais après une peine de prison, il renia le communisme et accepta finalement de donner des noms d’ "ex"-camarades. Il put grâce à ce revirement, poursuivre sa carrière, mais s’attira les foudres - bien compréhensibles - des sympathisants de gauche.
Ces réserves posées, il est souhaitable de se rappeler ceci : durant l’âge d’or du cinéma hollywoodien (1940-1965), même un cinéaste peu enthousiasmant (ou supposé tel) était susceptible de tourner un grand film et de toutes évidences, L’Homme aux colts d’or en est un. Pourtant, lorsque le film commence, on est en droit de craindre le pire. Les grosses vedettes n’ont jamais fait un bon film. La musique de Leigh Harline n’atteint pas les sommets mais elle deviendra de plus en plus belle, et même bouleversante dans la scène finale. La situation de départ est archi-conventionnelle : une communauté apeurée qui réclame un secours extérieur afin de rétablir la paix. Dans ces conditions, comment peut-on en arriver à considérer L’Homme aux colts d’or comme l’un des films de divertissement les plus étonnants, les plus complexes et les plus puissants qui soient ?


   
         
La première force de L’Homme aux colts d’or, c’est un scénario incroyablement riche de Robert Alan Aurthur ,et c’est tout à l’honneur de Dmytryk de s’être attaqué à un contenu si dense. Surtout, les personnages ont une importance considérable, et c’est pour cette raison qu’il convient de s’attarder sur ce point précis.
Clay Blaisdell, ‘l’homme aux colts d’or’, a le visage et la démarche d’un Henry Fonda magistral qui rend à merveille toute l’ambivalence du personnage. Accueilli comme le messie, on s’aperçoit bien vite qu’il n’a rien du sauveur habituel. D’ailleurs, il prévient dès le jour de son arrivée les citoyens de Warlock "d’abord, vous êtes content parce qu’il n’y a plus de bagarres. Et ensuite une chose étrange se produit : vous commencez à me trouver trop puissant et à me craindre. Pas moi, mais ce que je représente. Quand cela arrivera , cela voudra dire que nous aurons trouvé satisfaction mutuelle, et il sera alors temps pour moi de partir".

Habillé de noir quand s’annoncent des duels sanglants - cela a une lourde signification quand on se souvient de l’homme tout de blanc vêtu que Fonda incarnait dans Douze hommes en colère - Blaisdell est le tueur à gages froid et déterminé qui n’obéit qu’à ses propres règles de conduite et pas à la loi. Il apparaît souvent prêt de ses intérêts et ne rechigne pas à vivre dans le luxe que lui permet sa rémunération de Marshall. Tout ceci pourra conduire la ville à ne pas se ‘reconnaître’ en lui. Il a pourtant de (très) bons côtés : il arrête un lynchage. Il est capable d’attachements profonds, notamment pour la blonde Jessie Marlowe, qui tombe amoureuse de lui après s’être pourtant opposée à sa venue. Enfin, il contribue au rétablissement de l’ordre. Et les scènes finales montreront une sensibilité extrême que l’on n’avait pas soupçonnée chez lui...


                   



Blaisdell amène avec lui son plus proche compagnon : Tom Morgan. Ce dernier est incarné par un Anthony Quinn éblouissant. De La Strada (1953) de Fellini à L’Héritage de Mauro Bolognini en passant par Barabbas de Richard Fleischer, les meilleurs rôles de cet acteur ont obéi au schéma suivant : un homme peu attachant qui peu à peu va se révéler plus émouvant que l’image qu’il donne initialement. Jusqu’à connaître un destin tragique... Quinn donne une composition – sa prestation est secondaire, certes mais ce fut le cas de nombreuses performances au cours de sa carrière - éblouissante, drôle (grâce à quelques uns des meilleurs dialogues du film), et courageuse. Morgan est un riche propriétaire de saloon qui éprouve des sentiments plus qu’ambigus pour Clay. Les deux hommes liés par un pacte ‘faustien’, à la vie à la mort, semblent pourtant extrêmement différents l’un de l’autre. D’un côté, l’homme beau et noble et de l’autre, l’estropié cynique qui tue sans remords. Mais ce qui les rapproche est plus fort que tout le reste : la même élégance vestimentaire, le même goût pour le jeu et l’art de la gâchette. Et surtout le même rejet d’une civilisation moderne qui commence à s’enraciner.


Et l’on en vient à ce qui fait en grande partie la réputation de L’Homme aux colts d’or : la relation homosexuelle supposée entre Morgan et Blaisdell. A certains égards, on peut se contenter de voir cette relation comme une amitié virile exacerbée, souvent vue dans le genre western. Toutefois, difficile de ne pas voir une homosexualité latente si ce n’est exacerbée, entre Blaisdell et Morgan. Morgan prend bien soin d’écarter toutes les menaces contre Clay : les tueurs, et surtout les ... femmes ! Lorsque Blaisdell montre son amour pour Jessie Malowe, la caméra s’attarde sur la jalousie, voire la souffrance de Morgan. Morgan arrange tout pour que Clay apparaisse comme une légende vivante. Lorsque le ‘couple’ s’installe dans la chambre qui lui est réservée, Morgan choisit les rideaux ou la décoration de la pièce comme le ferait ...une jeune épouse !! SPOILER : Morgan ira jusqu’au crime passionnel pendant que Blaisdell partira de Warlock en veuf inconsolable, sans un regard pour sa douce Jessie.


   


Cette liaison est si passionnante qu’elle nous ferait oublier le beau traitement des autres personnages : Lily (Dorothy Malone), ex-fille de saloon, arrive à Warlock mais... pour tuer Blaisdell, coupable d’avoir tué son fiancé, Ben Nicholson. Visiblement, elle eut une liaison avec Morgan, qui a un portrait d’elle accroché au-dessus de sa couche. Mais l’amour supposé s’est changé en haine vengeresse, un sentiment qui culmine lorsqu’elle lui lance un terrible "comment pourrais-je t’aimer, pauvre infirme ?". Mais ce personnage lui aussi gagnera en nuances, en sensibilité et en intensité. Comprenant que la violence doit s’arrêter, elle renonce à sa vengeance et demande grâce à Blaisdell pour l’homme qu’elle aime : Johnny Gannon. (NB :visiblement, ce personnage était beaucoup plus étoffé dans le script initial, et des scènes où figure Lily/Dorothy Malone ont vraisemblablement subi des coupes. La bande annonce américaine présente sur le dvd zone 1 en témoigne : on y voit Lily sangloter, ce qui la situe dans un registre différent de toutes les scènes du montage connu. Cela apportait sans doute au film et à la profondeur de ce protagoniste :dommage ! Cette image est reproduite page 294 dans le livre Le Western (Patrick Brion, La Martinère, 1992). Suite ici : http://www.dvdclassik.com/critique/l-homme-aux-colts-d-or-dmytryk

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