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vendredi 9 janvier 2015

Robert Le Vigan

Sorti du Conservatoire en 1918, avec un deuxième Prix, Robert Le Vigan se dirigea tout d'abord vers le théâtre. On le vit aussi bien dans des revues au Théâtre Impérial, à L'Arlequin, au Moulin de la Chanson, etc., que dans des pièces : L'Idiot, de Dostoïevski, Le Misanthrope, de Molière, La Grande Catherine, de George Bernard Shaw, La Cavalière Elsa, de Pierre McOrlan, Intermezzo, de Jean Giraudoux, Knock, de Jules Romains, La Peur des coups, de Georges Courteline, La Machine infernale, de Jean Cocteau, etc. Au total, plus d'une trentaine de rôles, très variés, entre 1918 et 1942.
Robert Le Vigan débuta au cinéma en 1931, dans Les Cinq Gentlemen maudits, de Julien Duvivier. À partir de ce moment, il n'allait plus cesser de tourner, jusqu'en 1945. Souvent de tout petits rôles, des apparitions, des passages brillants et fulgurants comme des comètes. C'est en 1935, dans La Bandera, qu'il obtint son premier rôle vraiment intéressant. La même année, il fut un Christ halluciné et hallucinant dans Golgotha. La légende veut même qu'il se soit fait limer les dents afin de creuser ses joues !


                               


Aubignane, un petit village perché sur un plateau de Haute-Provence, s'est presque entièrement vidé de ses habitants. Seuls y demeurent encore le père Gaubert, constructeur de charrues; la Mamèche, une femme italienne au caractère très têtu; et Panturle, un jeune homme célibataire et brave qui vit d'une manière plutôt rustre. Lorsque le vieux Gaubert fait à son tour ses bagages pour aller vivre chez son fils, Jasmin, la Mamèche, convaincue que le village pourrait reprendre vie si une femme y demeurait, décide de partir à la recherche d'une épouse pour Panturle. Pendant ce temps, dans la plaine, Urbain Gédémus, le rémouleur, recueille Arsule, une pauvresse qui a été violentée par un groupe de charbonniers et qu'il traite comme une bête de somme...(La réalisation de ce film a entraîné la montée d’une vive tension entre l’auteur du roman, Jean Giono et son adaptateur, Marcel Pagnol, tension qui était née, déjà, deux ou trois ans avant lors de la réalisation d’Angèle, tirée du roman « Un de Baumugnes« , et qui allait s’accentuer après La femme du boulanger extraite d’un mince épisode de « Jean le bleu« .
Même, donc, si des querelles un peu financières, mais plus encore suscitées par la dissemblance de la nature profonde du génie des deux écrivains issus de deux Provences différentes pèsent sur ce film, Regain mérite d’être édité, malgré l’exaspérante (et moche !) Orane Demazis dont on peut se demander ce que Pagnol pouvait bien lui trouver, pour en faire sa compagne et son interprète fétiche.)


   

                                             
Après Jofroi  (1934), Angèle  (1934) et un an avant La femme du boulanger (1938), Marcel Pagnol adaptait pour la troisième fois consécutive un roman de Jean Giono avec  Regain , tourné en 1937. A travers cette oeuvre qui mêle habilement le pittoresque et le lyrisme, Pagnol signait là une poignante ode à la vie et à la nature, qui 71 ans après sa réalisation, n'a rien perdu de son charme et de son exceptionnelle puissance émotionnelle.
L'interprétation est, comme d'habitude, remarquable. L'attachant Gabriel Gabrio et la douce Orane Demazis forment un couple magnifique et très complémentaire. Fernandel, dans la peau d'un rémouleur lâche et paresseux, est absolument formidable et nous prouve qu'il pouvait endosser tous les rôles sans aucun problème, même celui d'un personnage très antipathique comme ce fameux Urbain Gédémus. Bien sûr, on retrouve également avec bonheur tous les seconds rôles si chers à Pagnol, d'Edouard Delmont à Henri Poupon, en passant par Charles Blavette, Milly Mathis, Marguerite Moreno ou encore Robert le Vigan.



Le scénario, passionnant et bouleversant, s'appuie sur une mise en scène magistrale et sur les dialogues toujours aussi inspirés de Pagnol. D'ailleurs, lorsqu'on regarde ce film aujourd'hui, on se rend compte que l'histoire qu'il nous conte est plus que jamais d'actualité quand on voit le nombre de petits pays qui meurent peu à peu, alors qu'ils pourraient revivre si chacun y mettait du sien... ah, nostalgie, quand tu nous prends !... Les paysages naturels (j'en profite pour préciser que le village d'Aubignane fut spécialement construit pour les besoins du film, ça mérite bien un petit coup de chapeau !), merveilleusement mis en valeur, servent de cadre à cette superbe chronique, bercée par la très jolie musique d'Arthur Honegger.
GEDEMUS. - De quoi tu ris?
ARSULE. - Dans les montées je t'aide. Et quand c'est plat, tu ne m'aides pas. Je ne sais pas qui c'est qui aide l'autre. Sauf quand on traverse les villages. Là, par exemple, quand il y a du monde pour nous voir passer, alors la bricole, c'est toi qui la prends. Moi, je marche comme une dame et toi, tu tires à rendre l'âme... Mais, dès qu'on a passé les derniers platanes du village...
GÊDEMUS. - Je me demande pourquoi tu es de mauvais poil. Il faudrait pourtant voir les choses comme elles sont. Je t'ai sauvé la vie et l'honneur...
ARSULE. - La vie ne risquait pas grand-chose , et l'honneur... il n'en restait pas beaucoup...


                

En 1936, ce fut Un de la légion, de Christian-Jaque, un excellent film, bien oublié de nos jours, puis Les Bas-fonds, de Jean Renoir où Le Vigan fut un sublime « acteur raté » déclamant du Shakespeare devant un Louis Jouvetsabusé... un rôle dans lequel il put laisser échapper les premières étincelles de son génie. On le vit la même année dans L'Homme de nulle part, adapté de Pirandello, et dans lequel il interpréta magistralement l'un de ces personnages antipathiques et ambigus qu'il aimait incarner. Ensuite, ce furent Quai des brumes, de Marcel Carné, où il était le peintre fou qui peignait « les choses qui sont derrière les choses », Ernest le rebelle, de Christian-Jaque, où, face à un Fernandel inexistant, il sut être un dictateur sud-américain plus vrai que nature, Le Dernier Tournant, de Pierre Chenal (qui fut, ne l'oublions pas, la première adaptation cinématographique du célèbre roman de James Cain, Le facteur sonne toujours deux fois), L'Assassinat du père Noël, de Christian-Jaque, Les affaires sont les affaires, de Jean Dréville (d'après un roman d'Octave Mirbeau.
Et l'on se prend à rêver à ce qu'aurait pu faire Le Vigan dans des adaptations d'autres romans de Mirbeau !), Goupi mains rouges, de Jacques Becker où, dans le rôle de Goupi-Tonkin, ancien colonial fou et rongé par les fièvres, il atteignit le génie absolu, la perfection dans l'interprétation. Qui n'a pas vu ce film ne sait sans doute pas jusqu'où peut aller un acteur. En 1944, il tourna une scène des Enfants du Paradis, de Marcel Carné, mais il dut abandonner le tournage, et son rôle fut entièrement repris par Pierre Renoir. Bifur 3, de Maurice Cam, fut son dernier film français.


              

Pierre Véry est un romancier exquis, aujourd‘hui trop oublié. Ses romans policiers, qu’il préférait qualifier de "romans de mystère" savaient comme nul autre entremêler le sens du suspense à l’étude de mœurs et exhaler une poésie iconoclaste, au charme insolite flirtant avec le fantastique. Ce sens du merveilleux s’exprima au mieux à l’écran avant guerre et durant la période de l’occupation, à travers les délicieuses adaptations par Charles Spaak de L’Assassinat du Père Noël (1941) ou, plus encore, par Blanchon et Prévert de l’immortel Les Disparus de Saint-Agil (1938), deux réalisations du si précieux Christian-Jaque. Il transparut encore en mineur dans deux productions de 1942 de moindre réputation, Madame et le mort de Louis Daquin et L’Assassin a peur la nuit de Jean Delannoy, bien que bridé par le style académique de ces deux réalisateurs. Chacune de ces adaptations s’étant soldée par un plébiscite public, il était tout naturel que Goupi Mains Rouges, autre succès de librairie participant de la même veine, soit adapté à son tour. Comme Véry avait prouvé avec L’Assassin a peur la nuit qu’il pouvait parfaitement adapter lui-même un de ses romans, il fut tout naturellement choisi. Mais Becker, encore méconnu puisque Dernier atout n’était pas sorti, ne fut pas associé à l’initiation du projet. La collaboration de Jacques Becker avec l’ancien bouquiniste de la rue Monsieur-le-Prince est d’ailleurs tout à fait fortuite. Georges Rollin, qui venait d’interpréter Montès, le rival de Raymond Rouleau dans la fantaisie policière Dernier atout, rendit visite à son réalisateur alors que celui-ci achevait le montage de son premier long métrage. Les deux jeunes hommes sortirent prendre un verre et Rollin lui annonça qu’il avait été engagé pour jouer le rôle de Monsieur dans l’adaptation du roman de Véry. 


   

Néanmoins, le réalisateur n’avait pas encore été choisi. Becker connaissait le roman et l’appréciait. Il se porta immédiatement candidat et fut engagé sans peine, le budget alloué au projet ne permettant pas aux producteurs de recourir aux services d’un réalisateur d’un statut plus affirmé. Becker participa alors activement à l’adaptation et contribua à remanier le script selon sa propre sensibilité.
De fait, l’étoffe de Goupi Mains Rouges est fort différente de celle des précédentes adaptations des romans de Véry. Le sens du merveilleux, "la métamorphose du banal en magique" selon l’expression consacrée par Malraux à propos de la première œuvre du romancier, Pont-Egaré, sont concentrés dans les séquences d’introduction : l’arrivée de Monsieur à la gare de la Poste Planquée (sic), sa rencontre inquiétante avec son oncle Mains Rouges, le coup monté par Tonkin et Mains Rouges de l’apparition du fantôme de Goupi La Belle, la fuite à travers les bois. 


                


Mais très rapidement, la fantasmagorie et le rocambolesque cèdent le pas à une minutieuse étude de mœurs paysanne, sans pour cela verser dans le courant documentaliste, où seule subsiste la manipulation de l’insolite chère à l’écrivain.
Le clan des Goupi est loin de représenter la cosmogonie rurale de l’utopie vichyssoise souvent célébrée à l’écran durant cette période troublée. Non, l’œil de Becker se fait ici celui d’un ironiste discret à l’égard de valeurs compassées, rétrogrades. Les valeurs familiales sont bafouées. Le clan familial fait certes bloc dans l’adversité, mais avant tout parce qu’il refuse tout interventionnisme dans son mode de fonctionnement. D’ailleurs les Goupi vivent en reclus, ce que souligne la mise en scène du cinéaste, qui se refuse à les présenter en dehors du périmètre de l’auberge. Entre eux, aucune complicité, tout au plus une certaine complémentarité ; La Loi découvre t-il le corps de Tisane, sa fille assassinée, c’est pour se fendre d’un laconique "Comment allons-nous faire maintenant, c’est elle qui dirigeait tout à la maison... elle était très courageuse". 



                         

On ramènera son corps en cachette à l’auberge, parce que les problèmes des Goupi ne concernent que les Goupi. Et après l’enterrement, dont nous ne verrons que le retour, on ne reparlera plus jamais de Tisane. C’est que son père et ses deux frères ont mieux à faire : obtenir du vieux patriarche de 106 ans, qui risque de s’éteindre, la confession du lieu où il a planqué le magot familial ! Au demeurant, le culte de l’argent surpasse tout chez les Goupi. Tant que Mes Sous croit que son fils Monsieur est directeur du grand magasin de l’Opéra, il réfute en bloc toutes les insinuations insidieuses de Tonkin et Mains Rouges à l’égard de la culpabilité possible du jeune Parisien. Découvrant son erreur, son attitude change radicalement : Monsieur ne fait pas partie du microcosme, il n’est pas riche, le coupable ne peut donc être que lui. Dès lors, il devient également impossible qu’on puisse marier Muguet à Goupi, puisque les Goupi ne se marient qu’entre (vrais) Goupi.


                


Qu’à sa sortie le film ne se soit pas attiré les foudres de la censure de Vichy, même si on la sait assez permissive, laisse perplexe dans la mesure où il représente une somme continue de charges tantôt féroces tantôt ironiques à l’encontre des valeurs prônées par le "gouvernement" pétainiste. Les Goupi macèrent dans leur égoïsme et leur cupidité et ne s’unissent finalement, pour une fois toutes générations confondues, que pour railler l’ordre civique représenté par la maréchaussée au cours d’une séquence anthologique. Le mystérieux personnage de Goupi Mains Rouges, véritable deus ex machina de l’histoire, permet à Becker et Véry de véhiculer leur propre critique de l’ordre social de Vichy. Voilà un homme qui se définit lui-même comme l’artiste de la famille, qui semble mépriser le conservatisme de ses consanguins, et qui pourtant est présenté tout à la fois comme le plus raisonnable et le plus compréhensif de la famille, le seul capable d’aplanir toutes les difficultés...
Source et suite : http://www.dvdclassik.com/critique/goupi-mains-rouges-becker

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