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samedi 17 janvier 2015

Michel Auclair et Patrick Dewaere

La mondialisation, particulièrement celle économique, est devenue un terme récurrent depuis les années 90 pour résumer les causes profondes de l’accroissement des inégalités sur la planète et l’interdépendance de plus en plus accrue au système capitaliste de la très grande majorité des pays du monde. Pourtant, cette mouvance est loin d’être récente, comme en témoigne ce film français réalisé en 1981, même si ce terme n’y est pas souvent mentionné en toutes lettres ou présenté de manière académique.
Avant de résumer et d’analyser ce film, il faut savoir que MILLE MILLIARDS DE DOLLARS s’inscrit dans la lignée du cinéma socialement et politiquement engagé qui a connu son apogée aux États-Unis et en Europe lors de la décennie des années 70, et qui n’a jamais vraiment disparu malgré une cote de popularité descendante à partir des années 80. Son réalisateur Henri Verneuil, dont l’ensemble de son œuvre était généralement nettement plus orienté vers un cinéma commercial de bonne facture, a cependant sorti de sa zone de confort à quelques reprises pour livrer quelques films plus personnels à saveur politique. Citons à titre d’exemple LE PRÉSIDENT qui portait sur l’exercice de la démocratie politique, ou LE CORPS DE MON ENNEMI : drame satirique de la bourgeoisie provinciale. Sans oublier I… COMME ICARE qui s’est inspiré de l’assassinat de Kennedy pour mieux critiquer férocement l’exercice du pouvoir dans nos sociétés modernes par l’allégorie de la quête de la Vérité,  et se basant sur les conclusions des expériences menées par Stanley Milgram sur la soumission des humains à diverses formes d’autorité.



   

Au sein de cette filmographie, mais plus encore dans le genre politique et social, MILLE MILLIARDS DE DOLLARS demeure l’un des rares longs-métrages de son époque à dénoncer les dangers de la mondialisation économique. Avec la crise de 2008 et la contestation citoyenne grandissante qui en est découlé dans de nombreuses villes à travers le monde (entre autres avec le mouvement OCCUPY), pour pointer du doigt la concentration du pouvoir économique et financier entre les mains de 1 % de riches, la pertinence de ce film demeure toujours d’actualité plus de 30 ans après sa sortie.




Le récit nous raconte l’histoire de Paul Kerjean, journaliste et reporter pour un prestigieux hebdomadaire, qui apprend d’une source anonyme que le PDG d’une compagnie électronique française réputée intègre, Jacques-Benoit Lambert, serait sur le point de recevoir un pot-de-vin d’une importante multinationale, la GTI, sous la forme d’un rachat d’une entreprise en faillite détenue par son gendre. Après avoir fait quelques vérifications venant confirmer cette information, Kerjean publie cette histoire qui entraine le suicide de Lambert. Désirant creuser plus profondément pour en savoir davantage, Kerjean en vient à croire que ce suicide pourrait en réalité être un meurtre, et qu’il pourrait bien avoir été le jouet d’une savante manipulation dont l’enjeu implique la volonté de la GTI d’acheter la compagnie électronique française de Lambert par tous les moyens. Son enquête l’amène alors à découvrir un imposant dossier établissant que la GTI est un véritable monstre tentaculaire qui ne cesse de vouloir s’agrandir par sa soif insatiable de profits depuis la Deuxième Guerre mondiale, au mépris de tout humanisme ou morale. Ce faisant, Kerjean se retrouve à son tour en danger de mort.


Si le film opte pour l’approche classique de l’enquête journalistique mâtinée de suspense par endroits, c’est pour illustrer et dévoiler avec le plus de clarté possible, nonobstant un certain didactisme, certaines mentalités et pratiques commerciales d’une grande multinationale dont les ramifications politicoéconomiques ont une portée à la fois « surréaliste » et « kafkaïenne » pour citer un des personnages. La critique de l’auteur peut donc apparaître bien sommaire, surtout avec les nombreux scandales impliquant certaines oligarchies financières et économiques qui sont sortis dans les médias, et analysés ou démontrés par des spécialistes dans de nombreux livres et documentaires depuis 30 ans. Comme quoi ces pratiques malfaisantes sont devenues pratiquement monnaie courante au sein des grandes corporations transnationales.

Cette approche pourrait donc être considérée par certains comme simpliste, mais replacée dans le contexte de l’époque de la sortie du film, elle peut s’expliquer, voire se justifier. Car comment expliquer la mondialisation en 1982? Aucun film n’avait vraiment à ce moment-là abordé ce thème. Le terme lui-même n’était employé que de façon académique depuis son existence et n’avait pas encore fait son chemin dans l’imaginaire collectif comme c’est le cas actuellement. Il fallait donc partir de rien et exposer, de manière cinématographique, ce qu’était la globalisation de l’économie, l’éclatement des frontières nationales provoqué par cette mondialisation des marchés, l’hégémonie grandissante des mégacorporations qui achètent les petites entreprises locales, peu outillées pour lutter à long terme face à une concurrence disposant d’imposants moyens.


 Le talent de conteur de Verneuil permet donc de bien expliquer tous ces éléments, et il le fait avec une belle sobriété, préférant miser sur la curiosité du spectateur que de jouer la carte des recettes du « thriller ». C’est pour cette raison que les scènes les plus efficaces et intéressantes du film sont celles concernant tous les aspects ayant une valeur pédagogique, et non dans les séquences où le héros journaliste se trouve en danger, ni dans la conclusion échevelée dont l’invraisemblance fait sourire.
Même si ces aspects positifs restent en surface, ils nous permettent de bien comprendre les actions et les décisions d’un empire capitaliste comme GTI depuis la Dernière Grande Guerre, actions ouvertement inspirées par celles bien réelles prises par de véritables multinationales comme IBM et ITT. Cet élément plus documentaire vient contrebalancer le ton parfois conspirationniste face à la menace de l’économie globalisée, et les solutions conservatrices de type protectionniste pour préserver le patrimoine national identitaire afin de lutter contre ladite menace.
 Laquelle est encore au début des années 80 un peu vague sur le plan de ses possibles néfastes répercussions.


                                      



Le constat qui se dégage de ce pamphlet altermondialiste avant la lettre laisse toutefois encore de nos jours un goût amer dans la bouche, lorsque l’on constate où la mondialisation économique en est actuellement rendue avec l’accroissement des inégalités entre les plus riches, la classe moyenne et les pauvres depuis 20 ans. À cela s’ajoute le recul démocratique par l’abandon progressif du rôle de 4e pouvoir des médias, suite à la concentration financière qui les placent sous l’emprise grandissante de capitaux privés, provenant d’immenses oligopoles désireux de structurer l’information pour ne pas égratigner l’ordre établi. La difficulté de Kerjean à pouvoir publier dans son propre journal un article dénonçant, preuves à l’appui, les manigances de la GTI, se veut déjà un triste constat de ce recul en matière de liberté de presse et de perte de son indépendance.


MILLE MILLIARDS DE DOLLARS, malgré une narration didactique qui fait quelques concessions à des atouts commerciaux typiques de son réalisateur, se révèle au final plus précurseur que visionnaire dans le message qu’il livre. Le fait toutefois qu’il existe bien peu d’œuvres cinématographiques équivalentes sur le même thème en fait également un film qui mérite d’être visionné et qui possède une valeur informative indéniable. Comme quoi à l’arrivée, les arguments de l’auteur, pour citer un des personnages du film, sont « naïfs, mais pleins de bon sens. ».Mathieu Lemée





                

En 1977, où est Yves Boisset ? Dans le présent, comme chacun des jours de ses tournages. Deux ans à peine après l’assassinat du juge François Renaud, premier magistrat français tué depuis l’Occupation, il réalise un film sur le sujet, si ce n’est sur « l’affaire ». Sans surprise, de la part du héros du film noir français, Yves Boisset entoure son dixième long-métrage des atours du polar. Le Juge Fayard dit Le Shériff : il faut lire ce titre de long en large, pour en mesurer toute l’ironie. Boisset, s’il change l’identité du juge Renaud pour le personnage de Fayard, conserve en effet le sobriquet que la presse et ses collègues lui avaient attribué. Dès lors, le spectateur s’attend à une image de juge fantaisiste, plus proche d’un flic à la Dirty Harry que d’un magistrat de province.
C’est pourtant l’individu qu’incarne Patrick Dewaere : « Juge Fayard », « Fayard »... Un homme dévoué à son travail, si bien qu’il n’hésite pas longtemps lorsqu’il doit préférer celui-ci à sa vie intime. L’acteur, marqué par sa rupture avec Miou Miou au moment du tournage, donne à Fayard toute l’ampleur nécessaire, entre la fébrilité d’un enquêteur et la maladresse d’un modeste magistrat tombé sur une affaire trop lourde pour lui seul. Le visage fin, la silhouette fluette de Dewaere mettent en confiance le spectateur, suscitant sa sympathie pour mieux la mettre en doute au détour d’un accès de colère. Chez Boisset, pas d’histoire de « bon juge, mauvais flic », ou l’inverse : Fayard ne porte pas d’arme, et l’inspecteur qui l’accompagne (Philippe Léotard) respecte les protocoles. Malgré tout, un très grand acteur est ici dirigé par un réalisateur assuré, augmentant le spectre des attitudes et émotions de Fayard. Sur le tournage, Boisset lui-même sera finalement dépassé : « Ce jour-là, j’ai compris qu’il ne jouait pas, mais qu’il vivait la scène et je me suis dit, mon dieu, il est en danger ! », explique-t-il à Mado Maurin, la mère de Dewaere, des années plus tard.


            

Cette instabilité chronique de Fayard qui contamine Dewaere (et vice-versa, donc) sied particulièrement à l’enquête, tortueuse à souhait, que filme Boisset. Ce film d’interrogatoires, où chaque personnage est susceptible d’être aveuglé par l’éclat d’une lampe de bureau, permet à Boisset de filmer ses acteurs au plus près, dans des face-à-face composés par la photographie de Jacques Loiseleux. À ce versant quasi intimiste s’ajoutent des scènes d’action traitées d’une manière réaliste, à l’opposé des films de flics « hard boiled » qui ont fait le bonheur des producteurs américains dans les Seventies.
Peu importe la véracité du récit : avec les années, les spectateurs n’ont pas précisément en mémoire l’affaire Renaud, et il n’y a plus personne pour souligner la fidélité aux faits, élément accessoire. Boisset le sait, se permet des libertés et mélange plusieurs zones d’ombre. 


                               


Dans le scénario qu’il rédige une nouvelle fois avec Claude Veillot (avec lequel il a travaillé sur Coplan sauve sa peau, Un condé ou R.A.S.), le réalisateur injecte ce qui occupe son cinéma : le racisme, le colonialisme, les artifices politiques. On a pu taxer le réalisateur de partisan (les critiques de l’époque lui reprochent régulièrement), mais il se confronte avant tout avec ce qu’il déteste, le pouvoir et l’argent (et aussi les nostalgiques de l’Algérie française, tout de même). Yves Boisset, inexact ? La censure appliquée à tous ses films ou presque y apporte elle-même un sévère démenti. À la sortie du Juge Fayard dit Le Shériff, le S.A.C., Service d’Action Civique dédié au Général de Gaulle jusqu’au fanatisme, avait réussi à faire disparaître toutes mentions de l’organisation, déjà manipulée par des anciens de l’OAS.


                              


Le plus impressionnant, dans ce film inspiré de faits réels, reste la façon dont Boisset imagine la vie intime de ce magistrat que tout le monde appelle Fayard, combattant infatigable de l’injustice, présenté comme un shérif. L’insouciance de la jeune Mademoiselle Louvier (Aurore Clément), libére véritablement Fayard de ses attributions au début du film, rendant la suite des événements et leur association à l’existence privée du juge un peu plus tragiques. Qui, du représentant de la justice ou des criminels, a rendu cette histoire personnelle ? Boisset se garde bien de trancher. Mais que reste-t-il quand le dossier est classé ? Des crimes impunis, mais aussi une histoire d’amour un peu paresseuse dans son confort, laissée à l’agonie, où le juge Fayard redevenait Jean-Marie, simple humain face à des forces qui le dépassent. Source : http://www.critikat.com/actualite-cine/critique/le-juge-fayard-dit-le-sheriff.html

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