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vendredi 16 janvier 2015

Chevauchées ..

A peine quelques semaines après le très bon Shotgun (Amour, Fleur sauvage), arrivait sur les écrans américains un autre film signé par le prolifique Lesley Selander, auteur que l’on a un peu trop vite eu tendance à classer parmi les tâcherons. Sur plus de cent films, il y eut vraisemblablement pas mal de déchets mais finalement le cinéaste aura aussi eu quelques très sympathiques réussites à son actif (PanhandleFort Osage...). Alors que jusqu’à présent, il avait œuvré la plupart du temps pour des studios de la Poverty Row (la Allied Artists tout récemment), il put à l’occasion de Tall Man Riding tourner pour la prestigieuse Warner, même si ce fut une nouvelle fois avec un budget assez limité. Relatant une vengeance ainsi qu’une traditionnelle lutte entre pionniers et ranchers, La Furieuse chevauchée (nommée ainsi en français pour sa séquence finale) est un film de série B assez conventionnel même si le scénario est plus complexe que l’on pouvait s’y attendre au départ. Un peu inutilement complexe même, l’efficace scénariste Joseph Hoffman (Duel at Siver Creek de Don Siegel) n’ayant pas bénéficié d’assez de temps pour pouvoir développer tous les fils qu’il avait mis en place, pour pouvoir exploiter à fond toutes les situations exposées. Il s’en trouve que l’intrigue s’avère parfois un peu confuse, faussement alambiquée et par là même manquant de fluidité. Ce n’en est pas moins un honnête western que les aficionados prendront plaisir à regarder.



                
         
Si vous avez pu lire l’histoire du film que j’ai vainement tenté d’écrire avec le plus de clarté possible, vous avez certainement deviné la complexité de ce scénario où les alliances se font et défont, les trahisons et magouilles vont bon train, les relations entre les différents protagonistes ne restent jamais figées. Les quelques originalités de l’intrigue viennent aussi d’une part du fait que Larry (joué par Randolph Scott) soit un vengeur au départ pas forcément sympathique, surtout sachant que le personnage qu’il souhaite châtier est un vieil homme ; d’autre part du fait que le même Larry ne prenne fait et cause ni pour un camp ni pour l’autre dans le conflit que se livrent ranchers et habitants de la ville, finissant même par trouver son ennemi juré bien plus fréquentable que la plupart des citoyens corrompus ou lâches qu’il côtoie lors de la mise en place de son plan de vengeance. 
Autre détail scénaristique qui rend ce petit western encore plus attachant : l’idée de faire des deux personnages féminins presque les plus intéressants de l’intrigue. Elles sont ici loin d’être des potiches et, contrairement à ce que l’on aurait pu penser au vu de l’affiche, bien plus encore la ravissante Peggie Castle que la plus célèbre Dorothy Malone. Tall Man Riding nous permet ainsi peut-être pour la première fois de voir enfin une Saloon Gal de temps en temps "hors contexte", en dehors de son lieu de travail. C’est un petit détail mais de voir Reva en pantalon en train de chevaucher cheveux au vent finit de rendre ce personnage stéréotypé de courtisane au grand cœur un peu plus réel qu’à l’accoutumée. Les relations qui se tissent entre les deux femmes sont également assez biens vues ; une amitié qui se noue alors même qu’elles éprouvent des sentiments pour le même homme : une estime entre rivales en somme ! 
                                   

Et, même si Reva aide Larry qu’elle pense être dans son droit, elle ne souhaite cependant pas trahir son employeur/amant auquel elle est néanmoins attachée :Larry Madden : « What's a girl like you doin' tied in with a dog like Pearlo? »Reva : « Sometimes you can get sort of attached to a dog. »
Ce qui me permet de rebondir sur l’efficacité des dialogues, ainsi que sur la qualité d’ensemble de l’interprétation. Si Randolph Scott ne nous étonne guère, égal à lui-même, si les deux actrices s’en sortent relativement bien grâce aussi à des personnages bien écrits (Peggie Castle se révélant être également une bonne chanteuse, entonnant avec entrain A Big Night Tonight), il ne faut pas oublier des "bad guys" plutôt inhabituels de par les comédiens choisis pour les interpréter qui n’avaient pas forcément au départ la gueule de l’emploi : d’un côté John Baragrey dans le rôle du chef de gang qui a tout d’un dandy, de l’autre Paul Richards, son acolyte tueur à gages, inquiétant et efféminé. 
Deux acteurs qui n’ont pas fait une grande carrière au cinéma, s’étant très vite tournés vers la télévision, deux visages assez marquants, tout du moins dans ce western. Et nous ne passerons pas sous silence le toujours excellent John Dehner dans la peau de l’avocat qui change de camp en cours de route. Le Larry de Randolph Scott est constamment pris entre plusieurs feux tout au long du film, les morts tombant comme des mouches autour de lui. Il se retrouve à devoir se battre violemment à mains nues, à devoir participer à un duel dans le noir complet à l’intérieur d’une grange dont on a fermé toutes les ouvertures, à prendre part à une furieuse chevauchée lors d’une course à la terre... Toutes ces nombreuses scènes d’action sont mises en scène avec les faibles moyens du bord mais plutôt efficacement menées, Lesley Selander ayant eu la très bonne idée de laisser tomber les deux plus gros points faibles des westerns Warner tournés jusqu’à présent : l’humour lourdingue et malvenu ainsi que les transparences. Ici point de clownerie de la part de quiconque, pas de thèmes musicaux prétendument "rigolos" à la David Buttolph et surtout pas de gros plans tournés en studio lors des chevauchées ou autre séquences mouvementées. 


                                  
On peut en féliciter les auteurs de ce film, Selander prouvant à l’occasion que ses scènes d’action faisaient alors souvent partie des plus teigneuses du genre pour l'époque. Dommage que par ailleurs, le cinéaste ne fasse guère d’étincelles car il avait aussi à sa disposition de beaux décors extérieurs qui, s'ils avaient été utilisés comme dans Shotgun, auraient rendu le film encore meilleur. Tel quel il s’agit d’une honnête série B, bizarrement le seul film que tourneront ensemble l’acteur et le réalisateur respectivement les plus féconds du genre. Du coup, on pouvait quand même s’attendre à beaucoup mieux mais nous nous contenterons du fait qu'il soit plaisant. On remarquera cependant que Randolph Scott commençait à se voir attribuer des personnages un peu plus sombres qu’auparavant ; ce qui allait aboutir l’année suivante à sa sublime collaboration avec Budd Boetticher !


                  


Des shérifs véreux, couards ou simplement peu héroïques, il y en a eu déjà beaucoup dans le genre, mais il s’agissait majoritairement, voire exclusivement, de seconds rôles. Lorsqu’un homme de loi était le personnage principal d’un western, avant le milieu des années 50, il fut la plupart du temps probe et droit, courageux et mentalement fort. Puis Randolph Scott, qui pourtant fit partie à maintes reprises de ces marshalls solides et coriaces, ne supporta plus sa ville "grondante" dans A Lawless Street (Ville sans loi) de Joseph H. Lewis et alla se terrer dans ses propres cellules pour y être à l’abri, ou bien Robert Ryan ne voulut pas avouer le début de sa cécité de peur d’être mis au placard dans le très bien nommé Le Shérif (The Proud Ones) de Robert D. Webb. Il y eut probablement quelques autres exemples mais c'est maintenant au tour de William Conrad dans cette Chevauchée du retour (une fois n’est pas coutume,voilà une belle traduction littérale du titre original) de nous dessiner un portrait de shérif déprimé et mettant en doute toutes ses capacités professionnelles voire même personnelles. L’époque n’est décidément plus au manichéisme d’autant que dans ce même film signé Allen H. Miner, qui raconte l'histoire d'un shérif ramenant un meurtrier du Mexique aux États-Unis afin qu'il y soit jugé équitablement, le hors-la-loi n’est peut-être pas vraiment coupable des accusations qui pèsent sur lui (ou alors il a des arguments en sa faveur) et qu’il se révèle très bienveillant tout en cherchant très logiquement à échapper au procès qui pourrait lui être fatal. On ne se plaindra évidemment pas de cette évolution qui rend les personnages moins héroïques mais de ce fait également plus humains.


          

L’acteur William Conrad faisait la voix du Marshall Matt Dillon dans le feuilleton radiophonique Gunsmoke au début des années 50. Lorsque l’histoire fut déclinée en une série télévisée, considéré comme trop petit et pas assez svelte le comédien n’obtint pas le rôle qu’il convoitait, remplacé par l’imposant James Arness. Frustré, mais se souvenant d'un épisodes écrit par Antony Ellis qui l’avait marqué et qui narrait les aventures d’un shérif adjoint forcé de rapatrier un meurtrier présumé du Mexique vers les États-Unis, il décide d’en produire une version cinématographique qu’il interprètera, fortement convaincu de la puissance dramatique de l’histoire. Il fait part de son projet à Robert Aldrich qui le trouve très intéressant mais pas au point de le réaliser lui-même ; néanmoins il décide de le coproduire et d’en confier la mise en scène à un ami n’ayant jusqu’à présent à son actif de réalisateur que des documentaires et quelques épisodes de séries pour la télévision après avoir été photographe durant la Seconde Guerre mondiale. Miner sera néanmoins assisté, sans qu’il ne soit mentionné au générique, par un fidèle collaborateur d’Aldrich, Oscar Rudolph, père du réalisateur Alan Rudolph. Avec des moyens très restreints mais avec l’aide d’autres familiers de Robert Aldrich (Frank De Vol à la musique, Joseph F. Biroc à la photographie), Allen H. Miner nous livre un western très attachant, non dénué de fautes de goût mais au ton unique. Ce cinéaste méconnu ne réalisera durant toute sa carrière que cinq films (dont trois westerns) et travaillera surtout activement pour la télévision, signant de multiples épisodes pour des séries diverses (La Quatrième Dimension, Bat Masterson, Les Incorruptibles, Perry Mason...).Suite : http://www.dvdclassik.com/critique/la-chevauchee-du-retour-miner


                 


A peine quelques jours avant, dans les salles de cinéma américaines, Gary Cooper venait juste de frôler le lynchage lors d’une séquence finale inoubliable et oh combien émouvante sous un ‘Hanging Tree’ dans La Colline des potences, qui marquait par la même occasion la dernière incursion de Delmer Daves dans le genre. C’est à nouveau autour d’un 'arbre au pendu' que s’achève Ride Lonesome d'un autre géant du western, Budd Boetticher ; une image devenue célèbre pour tous les fans de westerns que celle de Randolph Scott venant de mettre le feu à cet arbre asséché et rachitique, symbole de sa haine et de sa vengeance, la caméra entamant un mouvement de grue ascendant d’une beauté à couper le souffle jusqu’à ce que le 'The End' vienne faire son apparition au bout d'à peine 1h10. Il s’agit du cinquième film de l'association qu'avait entamé Budd Boetticher avec Randolph Scott et l’un des westerns les plus purs, les plus parfaits de l’histoire du cinéma. La richesse de la collaboration entre le cinéaste et le comédien (cycle communément appelé Ranown pour englober ses deux producteurs, Randolph Scott et Harry Joe Brown) a décidément accouché d'une ‘série’ loin de ne comporter que des films interchangeables mais au contraire, malgré leurs innombrables points communs dont le thème quasi-récurrent de la vengeance, très différents les uns des autres. Après donc le splendide 7 hommes à abattre (Seven Men from Now) qui posait admirablement les bases de ce corpus, le lugubre L’Homme de l’Arizona (The Tall T), et plus récemment l’urbain et étonnant Decision at Sundown ainsi que l’iconoclaste Buchanan Rides Alone (L’Aventurier du Texas) , Budd Boetticher poursuit un parcours sans-faute avec le superbe comédien, peut-être le film le plus réussi du lot, que ce soit au niveau scénaristique que plastique, une sorte d’aboutissement de l’épure et du style ‘boetticherien’ alors que le cinéaste utilise pour la première fois le Cinémascope avec une maestria qui laisse pantois.


          


Ride Lonesome raconte l’histoire très simple et formidablement épurée de Ben Brigade, un chasseur de primes ramenant un meurtrier dans le seul but de faire sortir de sa tanière le frère de ce dernier dont il souhaite se débarrasser depuis longtemps pour venger une épouse tuée (un leitmotiv chez Burt Kennedy que ce motif de vendetta). En cours de route, Ben et son prisonnier rencontrent dans un relais une très jolie femme dont le mari vient d'être tué par les Indiens et deux hors-la-loi intéressés eux aussi par le criminel, une amnistie ayant été promise à qui le livrerait à la justice. Ce petit groupe se rendant à Santa Cruz est suivi par le frère du futur détenu qui, accompagné de son gang, souhaite le délivrer. Une intrigue apparemment limpide sauf que les motivations de chacun ne sont pas forcément celles que l'on croyait au départ ; ceci est valable pour tous les protagonistes de ce western palpitant mais d’un extrême dépouillement tourné en à peine 12 jours. 


                


Comme pour L'homme de l'Arizona dont il se rapproche par certains points, nous y trouvons en tout et pour tout à peine une dizaine de personnages, pas bien plus de chevaux, une cabane, une ruine et quelques paysages désertiques. Mais contrairement à ce dernier, aucun prologue ; on entre immédiatement dans le cœur de l’action, le film débutant où bien d’autres se seraient terminés, par l’arrestation d’un hors-la-loi par un chasseur de primes au cours d’une somptueuse séquence montrant d’emblée le sens de l’espace du cinéaste, sa façon unique et paradoxale d’être direct tout en s’accordant le luxe de prendre son temps, filmant sans se précipiter l’avancée de ses personnages et chevaux au sein d’étonnants et amples paysages brûlés par le soleil. 72 petites minutes dont presque 10 minutes consacrées à des images muettes des cavaliers en route vers leur destin ; et pourtant il s’agit d’un des westerns les plus riches qu’il puisse se trouver ! Boetticher était absolument unique pour allier une telle concision, un tel dépouillement, une telle rapidité d'exécution, tout en arrivant à brosser des portraits d’une incroyable complexité, à faire vivre toute une floppée de personnages pour lesquels nous éprouvons énormément de sympathie par le fait d'être, plutôt que bons ou méchants, humains avant tout. Suite : http://www.dvdclassik.com/critique/la-chevauchee-de-la-vengeance-boetticher

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