.

.

dimanche 21 décembre 2014

Molinaro, films noirs

Le pur Film Noir est souvent considéré comme l'apanage du cinéma américain et s'il arrive d'évoquer le genre pour certains films français, c'est au sujet de cinéastes particuliers, comme Jules Dassin formé à l'école américaine, pour son formidable Du rififi chez les Hommes ou encore Jean-Pierre Melville, le plus américain des cinéastes français. C'est oublier que certains cinéastes considérés comme plus "français" ont également œuvré avec succès dans le genre. On pense à Razzia sur la Chnouf de Decoin, au Rouge est mis de Gilles Grangier et donc à Un témoin dans la ville, peut-être le plus beau représentant du genre tourné par un cinéaste hexagonal, Edouard Molinaro, et interprété par l'un des acteurs majeurs du cinéma populaire français, Lino Ventura.
En 1959, le statut de Ventura n'est pas le même. Depuis ses débuts sur grand écran, cinq ans plus tôt dans Touchez pas au Grisbi, il enchaîne des seconds rôles très souvent marquants mais qui ne lui permettent pas encore d'accéder à la tête d'affiche. Pourtant, son charisme et son talent sont déjà évidents et il se constitue une jolie filmographie, dominée par le style policier qui met a profit son impressionnante carrure. En 1958 il connait un premier véritable succès avec Le Gorille vous salue bien, film agréable mais sans grande ambition, qui lui donne un nouveau statut. Il a désormais le choix des films dans lesquels il va tourner, et sa première ambition va être de s'extraire de l'archétype de la grosse brute dans lequel son succès risque de l'installer. Alors qu'on lui propose Un témoin dans la Ville, choix lui est donné entre deux personnages : celui d'Ancelin et celui de Lambert, le témoin. Il refuse le dernier, personnage plus mineur et dont le rôle implique une romance qu'il n'acceptera jamais de jouer à l'écran, pour choisir le rôle de l'assassin. Un rôle a priori négatif, ce qui le gène car il craint de s'enfermer dans ce stéréotype, mais suffisamment humain pour lui plaire. Il s'identifie à ce personnage qui tue pour une raison acceptable : venger l'assassinat de sa femme. Ventura fait réécrire le personnage pour lui insuffler plus d'humanité et forger un caractère qui deviendra typique de sa filmographie, celui de l'homme seul face à l'adversité. Mis en confiance par plusieurs des intervenants de la production, et notamment par les noms de Boileau et Narcejac qui constituent pour lui une référence artistique, Ventura se lance dans l'aventure qui lui donne son premier très grand rôle, l'interprétation quasi spectrale d'un homme qui vit sa descente aux enfers.


   

Cette opportunité lui est donnée par Edouard Molinaro, qui voit lui aussi sa carrière décoller. Après s'être cantonné à tourner des courts métrages pendant plus d'une dizaine d'années, il vient de tourner coup sur coup deux films : Des femmes disparaissent, sorti quelques semaines avant Un témoin dans la ville, et son premier film, le Dos au mur, deux œuvres déjà à classer dans le registre du film policier. Ce genre est un point de passage presque obligé pour tout réalisateur français débutant à l'époque mais il est évident que Molinaro s'y sent particulièrement à l'aise. Dès son premier film, à la mécanique scénaristique extrêmement bien huilée, il impose une atmosphère prenante et une esthétique remarquable. C'est sur l'expérience capitalisée dans ces deux films ainsi que lors du tournage de ses court métrages documentaires qu'il va construire Un témoin dans la ville.


                 


Tout d'abord en s'appropriant tout simplement les codes du polar français de l'époque : la musique jazzy, notamment utilisée par Louis Malle dans Ascenseur pour l'échafaud, et le cadre parisien, décor classique de l'intrigue policière. A ces repères classiques, il donne une touche documentaire en décrivant précisément la ville, ses rues, son métro, ses voitures, à l'image de ce que feront presque simultanément les figures les plus connues de la Nouvelle Vague. Une volonté documentaire qui s'illustre aussi par sa description du quotidien des Radio-taxis, la façon dont s'organise leur vie, leur solidarité, un effort comparable, par exemple, au portrait des routiers que faisait Gilles Grangier dans l'excellent Gas-oil. Molinaro donne à son film un cadre finalement assez classique, proche du style des polars contemporains, mais va se démarquer nettement des autres productions par un ton et une esthétique atypiques dans le paysage cinématographique français. Adaptation d'un roman de Boileau et Narcejac, duo qui était déjà une source d'inspiration pour les Diaboliques de Clouzot ou Sueurs froides de Hitchcock - de sacrées références -, Un témoin dans la ville se caractérise d'abord par le faible volume de ses dialogues, élément traditionnellement majeur dans le cinéma policier. Ici, le silence se fait souvent dominant, notamment lorsque le personnage d'Ancelin est à l'écran. Dès son apparition, alors qu'il s'infiltre dans la demeure de l'assassin de sa femme, Molinaro filme une longue séquence sans le moindre mot, ce qui deviendra l'une des caractéristique du personnage d'Ancelin, quasi muet. 


                              


Un élément qui plait d'ailleurs beaucoup à Lino Ventura, qui dans la suite de sa carrière interprétera de nombreux personnages peu diserts. Ancelin, qui a tout perdu dès l'ouverture du film et le meurtre de sa femme qui ne l'aimait déjà plus, n'a presque plus aucun contact avec l'humanité, comme s'il était un fantôme. A cette atmosphère silencieuse s'ajoute le poids de l'obscurité. La quasi-totalité du film se déroule dans la nuit, à quelques rares exceptions. Et encore, lorsqu'il fait jour, les personnages dorment après une nuit de travail, ou comme Ancelin, attendent. Le jour et la lumière ne sont pas l'univers des protagonistes. Pour preuve, lorsque Ancelin suit Lambert à la sortie de son travail, ils remontent à contre-courant la foule sortant de la bouche du métro, illustration par l'image qu'ils n'appartiennent pas au monde de ceux qui vivent à la lumière du soleil. Ces éléments installent une atmosphère particulière, quasi surréaliste, qui donne au spectateur l'impression de voir se dérouler un rêve, ou plutôt un cauchemar, sous ses yeux. Il faut, à ce titre, souligner le formidable travail du chef opérateur Henri Decaë, un des plus grands représentant de sa profession qui au même moment travaille avec Chabrol, Truffaut, et accompagnera Melville tout au long de sa carrière photographiant quelques uns des ses films noirs principaux, notamment Le Samouraï et Le Cercle rouge.


                                                   



Après Le Dos au mur, premier film remarqué par la critique, Molinaro réalise donc deux œuvres qui sortiront à une semaine d’écart en mai 1959 : Des Femmes disparaissent, puis le nerveux Un Témoin dans la ville, deux films de Série noire trop oubliés et quelque peu bousculés lors de leurs sorties par Les Cahiers du Cinema. Peu avant, Molonaro avait affirmé au sein de cette même revue de manière très claire qu’il réfute et réfutera toujours le qualificatif d’auteur pour parler de son travail. « Il y a des gens infiniment plus doués que moi pour ce genre de sport« ¹, déclarera-t-il, en pied de nez alors que la politique des auteurs bat son plein.
Luc Moullet épinglera de manière virulente le cinéaste l’année suivante. On pourra lire en quelques lignes incendiaires que »Molinaro est un pauvre technicien, un vieux routier sans métier« , qui a recours « à un style de cadrages, à un découpage horriblement faciles, expressifs et inefficaces« . »Des Femmes disparaissent est détestable, sadique, laid et bête, avec son humour grinçant. Très net progrès avec Un Témoin dans la ville qui n’est que nul.« 
Pourtant, Des Femmes disparaissent vaut beaucoup mieux que cette diatribe veut nous le faire croire. Ce polar musclé, adapté de l’écrivain Gilles Morris-Dumoulin (plus spécialisé dans l’anticipation et la science-fiction que dans le polar), s’intéresse au thème de la traite des blanches, où des candides jeunes filles sont envoyées dans le filet de maquereaux bien décidés à alimenter les réseaux. Un sujet quasi-prétexte et assez classique sur le papier, dont les réelles qualités sont ailleurs.

         

Après une ouverture qui nous présente un carton assez hypocrite nous avertissant sur le caractère « cru mais réaliste » du récit, censé justifier le sexe et la violence qui vont suivre, plusieurs choses remarquables apparaissent. Dès les premiers plans, on découvre que la jolie photographie teinte ce film d’une atmosphère sinon fantastique, du moins onirique. Les ruelles de Marseille deviennent instantanément inquiétantes, étranges, mystérieuses. Ce sentiment est amplifié par la musique jazzy du groupe Art Blakey’s Jazz Messengers, qui improvisa plusieurs expérimentations sonores lors de la conception de la bande son à base de cuivres et de contre-temps incessants autant qu’entêtants. La structure narrative possède elle aussi ce sentiment d’irréalité, dès les premières minutes.



               


Le jeune Pierre (Robert Hossein), épris de jalousie, suit sa fiancée Béatrice (la candide Magali Noel) à travers les dédales de la cité phocéenne, qui se rend à un rendez-vous nocturne secret. C’est le début d’une aventure incroyable, mêlant enlèvements, fusillades, machinations, meurtres, et quelques pointes de sadisme, sans espoir de retour. Des Femmes disparaissent, c’est un peu Alice au pays des merveilles à la sauce polar d’après-guerre, à la différence près que l’absurdité n’est jamais au premier plan, mais toujours légèrement en retrait.
Les criminels sont délicieusement dépeints, avec ce romantisme argotique que l’on doit à Albert Simonin, dialoguiste et scénariste (mais aussi écrivain) quelque peu balayé sous le succès de Michel Audiard (avec qui il signa quelques beaux succès) dont le style est très proche. Il faudrait se pencher sérieusement sur la carrière de ce conteur de talent au passé trouble. 


                             


Les répliques sont fleuries et fusent, sans pour autant transformer les personnages en machines à bons mots. Ainsi, Philippe Clay en tueur implacable au regard  tranquille est fascinant par son allure de volcan qui peut rentrer à tout moment en éruption. Plus loin, la séquence particulièrement étonnante de flagellation est assez déstabilisante pour l’époque, et étonne dans le paysage cinématographique français sous De Gaulle. Le tout accentue là encore la vision cauchemardesque de l’aventure dont chaque péripétie est le résultat de la précédente, comme une ritournelle infernale.
Molinaro fait preuve d’inventivité dans la mise en scène, multipliant les gros plans, les petits zooms ou les mouvements discrets. Déjà, son style sobre et efficace fait des merveilles.
Des Femmes disparaissent apparaît aujourd’hui comme bien loin de la description qu’en faisait la critique à l’époque. Il s’agit en fait d’un vrai petit bijou noir à redécouvrir d’urgence pour son ambiance curieuse qui rappelle plus un songe troublant plus qu’un standard des productions alors en circulation chez nous. Source : http://www.1kult.com/2013/12/09/des-femmes-disparaissent-edouard-molinaro/

1 commentaire: