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mardi 23 décembre 2014

Merle Oberon

Dans les années 1930, Hollywood recherchait des beautés de type exotique pouvant évoquer, dans de somptueuses superproductions, les fastes et les mystères des îles ou de l'Extrême-Orient. Il faut savoir gré pourtant au producteur Samuel Goldwyn de ne pas avoir cantonné la jeune Merle Oberon, dont le physique illustrait parfaitement cette conception des studios hollywoodiens, dans ces rôles où triomphèrent une Dorothy Lamour ou une Dolores del Rio. 
Merle Oberon naquit à Bombay et vécut une partie de son enfance aux Indes, avant d'émigrer en Grande-Bretagne. Elle suivit des cours de danse et d'art dramatique et la filière classique de la figuration. Elle fut remarquée par Alexandre Korda, qui venait de fonder en Grande-Bretagne une société de production, la London Film. Le producteur voulait bâtir en Europe des studios aussi perfectionnés qu'à Hollywood et découvrir des vedettes de dimension internationale. C'est sous cette tutelle artistique que Merle Oberon tourna La Vie privée d'Henri VIII (1933) où elle prit les traits d'Ann Boleyn, et La Vie privée de don Juan, au côté de Douglas Fairbanks Senior. Dès lors, sa carrière se partage entre la Grande-Bretagne, où elle est la partenaire, successivement, de Leslie Howard (The Scarlet Pimpernel) et de Laurence Olivier (Le Divorce de lady X), dans les films produits par Alexandre Korda (dont elle deviendra l'épouse), et les États-Unis, où elle interprétera Ils étaient trois de William Wyler, première version de La Rumeur, d'après une pièce de Lillian Hellman, et Madame et son cow-boy, au côté de Gary Cooper. 
On semble la cantonner dans des rôles de jeune fille distinguée, très britannique, quand Samuel Goldwyn la choisit pour interpréter le rôle – aussi convoité que celui de Scarlett O'Hara – de la jeune Cathy des Hauts de Hurlevent. Il est évident que, dans la mémoire du cinéphile, Merle Oberon restera associée à ce rôle. Le film est couvert d'honneurs, et elle forme, aux yeux du public, un couple romantique modèle avec Laurence Olivier...


               


Après leurs études, deux jeunes femmes décident de restaurer une maison délabrée pour en faire une école. Elles sont aidées par un médecin qui tombe amoureux de l'une d'elles, entraînant la tristesse de l'autre également amoureuse de l’homme.
« Ils étaient trois » est le premier film que William Wyler réalise pour le producteur indépendant Samuel Goldwyn. Le film inaugure une collaboration qui conduira à une série de huit œuvres prestigieuses, sorties en une dizaine d’années, dont certaines, « Les hauts de Hurlevent », « Le cavalier du désert », « Les plus belles années de notre vie », sont incontestablement des chefs-d’œuvre. A cette collaboration il faut ajouter Gregg Toland qui accomplira la photo de six de ces films parmi lesquels on compte tous ceux cités plus haut. Connu en particulier pour son travail sur la profondeur de champ - qui verra l’apogée de son expressivité dans « Citizen Kane » -, on trouve ici un bel exemple de ce savoir-faire : alors que Miriam Hopkins, en premier plan face à la caméra, reste prostrée à l’annonce du mariage de son amie avec celui qu’elle aime, ces deux derniers se rejoignent en arrière plan. A côté de cela le film relate l’histoire d’un triangle amoureux déshonoré et offert en pâture à la vindicte publique suite aux diffamations d’une petite fille machiavélique. A l’inverse de « La rumeur », remake réalisé par Wyler en 1962 où la petite fille dénonce des rapports homosexuels entre les deux femmes, ou encore de « Sérénade à trois » sorti en 1933 et sujet à de nombreux sous-entendus mettant en scène une femme partagée entre deux hommes, « Ils étaient trois » s’applique à respecter les conventions sexuelles d’usage. Malgré les possibilités qu’offre l’histoire, c’est bien moins la respectabilité de ce triangle - qui ne fait aucun doute -, que l’influence des paroles d’une enfant, qui constitue le fondement de cette intrigue. Enfin, comme toujours chez Wyler, la direction d’acteur est impeccable, décelable en particulier à travers le jeu impressionnant de Bonita Granville qui incarne cette gamine manipulatrice et mesquine.


   
         
A Londres, au début des années 1890, des chanteuses de cabaret sont assassinées par un mystérieux tueur en série. Au même moment, un couple de bourgeois dont la fille, Kitty Langley, est artiste de music-hall, accueille sous son toit monsieur Slade, un énigmatique étudiant en médecine.
John Brahm réalise son second film d'épouvante à la Fox avec The Lodger et après la modeste réussite de The Undying Monster il signe cette fois un grand classique du genre. Le film est considéré comme le remake du classique muet d'Alfred Hitchcock mais c'est aussi une autre adaptation du roman de Marie Belloc Lowndes et de sa vision de Jack l'éventreur. Le roman connaîtra d'ailleurs une autre transposition après le Hitchcock et avant le Brahm en 1932 réalisée par Maurice Elvey et une plus tardive en 1953 signée Hugo Fregonese. 
The Undying Monster fait figure de brouillon dont les scories sont ici totalement absente avec un ensemble qui affine et transcende toute les qualités qu'on trouvait dans le film précédent : moyens supérieur, script plus subtil et interprétation bien plus intense. Et avec comme atout principal une nouvelle fois la mise en scène virtuose de John Brahm qui appose sa marque dans une ouverture mémorable dont il a le secret.
Une vision en plongée du sinistre quartier de White Chapel baigné dans la brume nous fait suivre son activité dans un sobre plan séquence en léger panoramique où l''on accompagne différent protagonistes sortant éméché d'une taverne. Une silhouette féminine titubante se détache du groupe pour rentrer seule et disparaît derrière une ruelle où la mort l'attend, seul ses hurlements faisant partager la terreur inspirée par sa sinistre rencontre tandis que le meurtre restera hors-champ.

Tandis que la ville s'agite de ce nouveau méfait de celui qu'on nomme déjà Jack l'éventreur, Slade (Laird Cregar), un homme mystérieux loue une chambre chez un couple de bourgeois. Celui-ci ne va pas tarder à éveiller la suspicion de ses hôtes par ses curieuses habitudes qu'il associe à ses expériences scientifiques plus qu'il ne sort que la nuit et semble particulièrement troublée par leur nièce Kitty (Merle Oberon) qui est actrice soit la profession de toute les victimes de Jack l'éventreur.
The Lodger ne commet pas la même erreur que The Undying Monster, mener l'enquête et créer un pseudo mystère autour de l'identité d'un coupable que le spectateur aura aisément deviné (tout comme le Hitchcock même si celui-ci aurait préféré dissimuler le coupable jusqu'au bout dans sa version). Au contraire la tension naîtra du malaise dégagée par la présence de Laird Cregar, fascinante figure de serial killer. Le mystère à résoudre, c'est la raison qui le pousse à tuer et le suspense naîtra des situations qui provoquent ses poussées meurtrières que nous devinons progressivement.



                                



Ce sera d'abord la répulsion face à des figures féminines trop apprêtée et maquillées généralement associée au monde du spectacle. Découvrant des tableaux d'actrice dans sa nouvelle chambre Slade les retournera tous avant de faire disparaître plus radicalement celle qu'il croisera dans la réalité tandis qu'il consulte régulièrement une bible massive et cite constamment les écritures lorsqu'une séduction tentatrice lui est soumise. L'évolution du script pourrait sembler poussive au premier abord : tous les indices de la culpabilité de Slade sautent aux yeux et malgré leurs soupçons les personnages laissent constamment retomber leur crainte pour une raison quelconque.
Brahm mise en fait sur l'étrange ambiguïté que dégage Laird Cregar. Si sa silhouette massive dégage une réelle menace, son comportement timoré, sa mine apeurée et son regard perdu le définissent comme un être fragile rongé par ses démons. On découvrira la raison de sa haine des actrices qui sous-entend une sexualité perturbée et incestueuse tandis qu'en surface le script avance un simple motif de vengeance.


                                



Elle définissent en tout cas sa relation amour/haine pour les femmes et ce conflit se voit littéralement personnifié par le personnage de Merle Oberon dont John Brahm rend la féminité et la séduction des plus prononcée par le jeu de l'actrice (seule à être ouvertement avenante et amicale avec Slade) et bien sûr par ses tenues affriolantes avec un impressionnant défilé de robes somptueuses sans parler des scènes de théâtre ou dénudées elle se lance dans de furieux french cancan.
Le sommet sera atteint lors de la conclusion où Slade déchiré entre extase et dégout assiste à la revue de Merle Oberon, Laird Cregar exprimant cette douleur par un jeu intense et fiévreux.
Brahm accompagne cette pure tension psychologique de moments horrifiques plus directs et particulièrement réussis. La reconstitution est somptueuse et le décor de White Chapel conçu par James Basevi (qui démontrera encore son brio sur les ambiances gothique par la suite avec Jane Eyre et La Maison du docteur Edwardes) est une formidable création.



                                           


Brume constante, obscurité oppressante et ruelle étroites aux détours incertains maintiennent l'inquiétude en permanence sans que l'on assiste dans le détail au moindre crime. Brahm multiplie également les symboles, notamment celui de l'eau purificatrice, la main du cadavre de la première victime baignant dans une flaque tandis que Slade ira se laver dans la Tamise après chaque meurtre, cette même Tamise constituant en définitive son tombeau lors de la conclusion.
Les détails macabres allusif sur les mutilations infligés par Jack l'éventreur à ses victimes suffisent à susciter la frayeur, tout comme les meurtres tout en suggestion tel cette scène en vue suggestive du tueur où Brahm reprend en plus réussi l'idée de l'ouverture de The Undying Monster. Logiquement le formidable final s'avére bien plus inquiétant avec le sordide face à face entre Slade et Kitty que pour la course poursuite qui suit et bien plus convenue. Très grand film et incroyable prestation de Laird Cregar qui retrouvera Brahm sur Hangover Square l'année suivante, avant de décéder prématurément.

Source : http://chroniqueducinephilestakhanoviste.blogspot.fr/2012/09/jack-leventreur-lodger-john-brahm-1944.html

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