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jeudi 25 décembre 2014

L’Homme qui en savait trop

Si Alfred Hitchcock avait déjà fait ses armes sur le genre thriller durant sa période muette, et ce de façon tout à fait remarquable (on pense à The Lodger en 1927), c’est bien avec l’arrivée du parlant qu’il va mûrir ce style avec une progressive et jouissive maestria. Toujours réalisateur en Angleterre, Hitchcock va rapidement devenir le meilleur des metteurs en scène de l’île, pour tourner ensuite son regard vers l’Amérique, à la fin des années 1930. Il entamera alors la meilleure partie de sa carrière, bénéficiant enfin des moyens dont il avait besoin et perfectionnera son art jusqu’à bien souvent obtenir d’immenses chefs-d’œuvre hollywoodiens. Pour l’heure, il n’est pas encore question de tout cela. Hitchcock vient de réaliser quelques thrillers marquants, à savoir Blackmail en 1929, Meurtre en 1930, et dans une moindre mais très confortable mesure Numéro 17 en 1932. S’il passe encore d’un genre à l’autre avec un certain savoir-faire, puisqu’on lui doit aussi des films très différents tels que A l’est de Shanghai en 1932 et Le Chant du Danube en 1934, c’est bien avec le thriller noir et tendu, au suspense haletant, que Hitchcock demeure le maître, marchant dans les traces d’un Fritz Lang qui le surpasse encore nettement mais qu’il égalera cependant à l’avenir. L’Homme qui en savait trop marquera dès lors une date capitale dans l’histoire de la filmographie hitchcockienne, puisqu’en plus d’un très grand succès public, le film permettra au réalisateur de peaufiner de nombreuses joutes techniques, comme autant de morceaux de bravoure oblitérant un style basé sur le mouvement constant, associant panoramiques audacieux et travelings modernistes très difficiles à concevoir. Plus encore qu’auparavant, Hitchcock manie le cadre avec un grand sens de l’espace, joue avec la profondeur de champ afin de dynamiser sa narration au sein d’un même plan et démontre une aisance insolente dans le choix de ses focales, alors même que les moyens dont il dispose (certes luxueux en Angleterre, mais commençant déjà à paraître un peu étroits le concernant) ne sont pas toujours probants. La mécanique hitchcokienne trouve enfin tout son souffle ; et même si le film reste largement inégal, sa nature propre de thriller spectaculaire semble déjà reposer sur l’efficacité presque outrancière mais millimétrée d’un talent mis au service du suspense pur.


   
           

Le véritable problème de L’Homme qui en savait trop réside paradoxalement dans cette mécanique un trop peu forcée du suspense. Car l’ensemble ne repose décidément que sur ces séquences-ci. Là où Hitchcock saura par la suite constamment construire un récit cohérent et fluidifier sa démarche par de nombreux rebondissements rythmiques, il ne parvient pas ici à décoller des nombreuses scènes de bravoure qu’il conçoit, et brillamment par ailleurs. De fait, il rend l’ensemble peut-être un brin artificiel, pour ne pas dire légèrement creux et vain. Le meurtre de l’agent secret, au début du récit, relève d’un talent exceptionnel, en définitive très langien. Et la suite ne dépareillera pas, avec cette séance très bien conçue chez le dentiste, ou encore cette bagarre à coups de chaises dans une église s’apprêtant à devenir un champ de ruines. Bien entendu, la tentative d’assassinat menée à l’opéra et le siège de la maison des criminels dans les dernières minutes sont peut-être encore davantage réussies. Mais entre toutes ces séquences, Hitchcock ne fait qu’élaborer des liens grossiers, un peu faciles, permettant des rebondissements bien commodes parfois étouffés par la constante recherche d’humour. 


   


Ce fameux humour anglais très présent dans la filmographie du maître, y compris durant sa période américaine, reste un motif la plupart du temps fort appréciable, et qui a bien vieilli. Mais l’alchimie ne prend pas toujours en ces lieux, l'humour désamorçant trop souvent la tension par quelques attitudes ou remarques qui en altèrent la consistance. L’invraisemblance fait partie intégrante du cinéma hitchcockien, on pourrait même dire qu’en elle réside toute une part de l’efficacité de son cinéma. En outre, son héritage s’est souvent vérifié par la suite, y compris chez James Bond qui saura s’en souvenir afin de compiler généralement son récit en toute une série de situations effrénées mais reliées entre elles par une science du rythme et une évocation fantaisiste des éléments de l’intrigue qui feront tout passer auprès du public. L’Homme qui en savait trop ne profite malheureusement pas encore de cette prouesse, faisant trop ressortir les indulgences de son intrigue, morcelant le récit de péripéties pas toujours très bien négociées. Il manque en fin de compte sans doute un bon quart d’heure au film pour prendre l’ampleur qu’il mériterait assurément, d’autant que l’on sent Hitchcock bien plus concerné par ses scènes de bravoure que par la finalité de l’histoire qu’il sert. Il saura toutefois s’en souvenir, quand il réalisera le remake de son propre film en 1956, pour une version bien meilleure, avec James Stewart et Doris Day, et qui s’avérera un chef-d’œuvre absolu d’équilibre et de suspense.


                              


On ne pourrait par ailleurs faire le décompte exact de toutes les différences qui existent entre ces deux versions, à moins de se pencher longuement et sérieusement sur la question, tant elles sont nombreuses et reposent sur les natures propres aux deux films. Disons globalement que le second film durera 45 minutes supplémentaires (comblant ainsi les manques de l’intrigue, mais pas seulement), qu’au noir et blanc du premier se substituera le Technicolor du second, que l’adolescente sera remplacée par un petit garçon, et que le Saint-Moritz très hivernal de la version plus mortifère de 1934 se verra supplanté par le Marrakech pimpant et très coloré de 1956. Bien sûr, les degrés de comparaison ne s’arrêtent pas ici, mais ces quelques détails donnent déjà une petite idée de l’ampleur des différence entre les deux films. Plus prosaïquement, et de façon plus intéressante, nous noterons deux éléments particulièrement importants et fondant le cœur même de la différenciation entre ces deux versions. Tout d’abord, le talent de Hitchcock est notablement passé à la vitesse supérieure concernant le remake. Afin de paraphraser le metteur en scène, nous dirons simplement qu’à l’amateurisme plein de talent du premier opus a succédé le professionnalisme plein de génie du deuxième. En 1934, Hitchcock reste un metteur en scène très doué, mais en recherche permanente de ses idées, appliquant çà et là de superbes touches ingénieuses, sans parvenir à resserrer l’ensemble autour d’un véritable film somme. Ce premier Homme qui en savait trop apparait trop compilatoire et dispersé, alors qu’il avance pourtant très vite (moins de 80 minutes), tandis que le deuxième offrira un enchainement extrêmement caractérisé, doté de surcroît d’une distribution bien plus remarquable et mieux dirigée.



                               



Il faut dire que le flegmatique Leslie Banks, aussi amusant soit-il, ne peut guère rivaliser avec le jeu puissant et pluriel de James Stewart. Quant à Edna Best, on ne s’aventurera pas à la comparer à Doris Day, cette dernière jouant certes davantage sur l’hystérie maternelle de son personnage (voilà bien une vision assez phallocrate de la situation) mais avec à l’inverse bien plus de panache que sa prédécesseur, trop engoncée dans un format de jeu daté et faussement libéré. En effet, si le personnage de la mère étonne dans les premières minutes du film de 1934, blagueuse et séductrice, elle perd tout intérêt par la suite, à peine relevé dans les dernières secondes de l’intrigue. On appréciera en revanche la fraicheur de Nova Pilbeam, que l’on retrouvera par ailleurs dans un prochain film de HitchcockJeune et innocent en 1937. Ensuite, il convient de noter le traitement infligé à la tentative d’assassinat au Royal Albert Hall selon les deux versions. Le film de 1956 en fera la pièce de résistance de son suspense soutenu, par une extraordinaire maîtrise du montage, un crescendo hallucinant, une utilisation encore plus appuyée de la musique et une multiplication des plans iconiques. Disons simplement que cette séquence est, dans le remake, une scène à faire étudier dans toutes les écoles de cinéma, ne serait-ce que pour sa maestria légendaire et son aptitude à délivrer une émotion prodigieuse. Le film original préfère quant à lui en faire une efficace séquence de bravoure, tendue elle aussi, mais se fondant un peu plus dans la globalité du film. Elle est assurément nantie d’idées géniales, avec par exemple le plan subjectif floutant le point de vue de l’héroïne, en pleurs, pour enfin blanchir totalement le cadre et faire apparaitre le pistolet de l’assassin... Un magistral et inattendu fondu enchaîné. Le fameux coup de cymbales est lui aussi déjà présent, avec le cri de l’héroïne et le coup de feu devant tuer l’homme politique visé. Mais l’instant est presque éclipsé par les dernières minutes du film, avec son assaut policier contre la maison occupée par le groupe de criminels fanatiques. Une très efficace scène d’action, quoique guindée et un peu rigide, et qui n’est pas sans faire référence à une séquence analogue de l’exceptionnel Testament du docteur Mabuse de Fritz Lang en 1933.


              


L’Homme qui en savait trop demeure néanmoins ici un très bon film de suspense, au scénario original et sans réel temps mort. Il faut à tout prix rappeler que l’on ne s’ennuie jamais et que le savoir-faire d'Alfred Hitchcock lui permet de connaître d’excellents moments. Le film possède enfin un atout formidable en la personne de Peter Lorre, l’acteur autrichien rendu célèbre par son rôle du tueur pédophile dans le mythique M le maudit de Fritz Lang en 1931. Il compose ici une ordure de premier ordre, avec sa petite cicatrice au niveau du sourcil et sa moue psychotique. Très naturel, et surtout moderne dans son approche de jeu, Lorre crève l’écran à chacune de ses apparitions et vole la vedette à tout le monde. Pourtant bien moins présent à l’écran que Leslie Banks, il ne lui laisse que très peu de place et parvient à infiltrer l’ensemble du film, un peu à la façon de ce qu’il faisait dans M le maudit. Il donne au film une marque charismatique et une folie qui impressionnent durablement le spectateur. Un très grand acteur qui ne tardera pas à faire carrière à Hollywood, dans quelques rôles remarquables (Mad Love de Karl Freund en 1935, Three Strangers de Jean Negulesco en 1946, The Verdict de Don Siegel en 1946...) et dans une pléiade de seconds rôles qui forgeront sa réputation (Le Faucon maltais de John Huston en 1941, Casablanca de Michael Curtiz en 1942...). C’est un plaisir que de le voir et d’admirer sa performance ici même, à la fois très inquiétant et instable, sinistre et avisé. Il constitue à lui seul l’élément qui manque peut-être un peu au remake, à savoir la présence d’un méchant transgressif et marquant.


L’Homme qui en savait trop version 1956 est un des rares exemples de remake d’un film par le même cinéaste ; l’année suivante, Leo McCarey fera de même avec Elle et lui (An Affair to Remember, remake de son propre Love Affair). La première version de l’histoire, Hitchcock l’avait tournée en Angleterre en 1934 ; l’action principale était non pas située à Marrakech mais dans une région moins "exotique", à Saint-Moritz en Suisse. Pour le cinéaste, le film arrivait à un moment crucial de sa carrière puisque ses trois films précédents avaient été consécutivement trois cuisants échecs ; la première version de The Man Who Knew Too Much fut donc très importante pour le réalisateur puisqu’elle lui permit de relancer sa carrière, le film recevant un accueil élogieux aussi bien de la critique que du public. Les 39 marches n’allait pas tarder à suivre et à entériner cette reconnaissance et ce retour au premier plan. Mais ce premier Homme qui en savait trop avec Peter Lorre et Leslie Banks lui avait laissé un goût d’inachevé. Bien que neuf scénaristes eurent participé à l’écriture, le réalisateur avait l’impression de ne pas avoir tiré le meilleur parti de la situation de départ. Une note de David O’ Selznick datée de 1941 nous apprend qu’Hitchcock avait déjà travaillé à cette époque sur une nouvelle version de son histoire. Elle devait se dérouler à Sun Valley puis à Rio pendant le carnaval, avant de réintégrer les USA, à New York plus exactement. Après Mais qui a tué Harry ? -  toujours avec le scénariste John Michael Hayes (auteur également pour Hitchcock de Fenêtre sur cour et de La Main au collet) - Hitchcock se sentit enfin prêt à reprendre son vieux projet. Son idée était de raconter l’histoire d’une famille américaine menacée par le terrorisme international, de faire survenir le drame et le suspense à partir d’une situation banale et d’y plonger des personnages anodins, comme vous et moi, pour observer leurs réactions.Les McKenna composeront en effet une famille modeste et sans histoire à laquelle il sera assez facile pour le spectateur de s’identifier. Ils ont un enfant de huit ans tout ce qu’il y a de plus normal, curieux et insatiable, charmant et agaçant ; il se fera kidnapper pour que ses parents ne dévoilent pas le secret qu’ils viennent d’apprendre et qui pourrait nuire aux ravisseurs. Concernant ses parents partis à sa recherche, le père est un médecin aimable mais assez vieux jeu, qui pense porter la culotte et dont on comprend à demi-mot qu’il a "convaincu" son épouse de cesser sa carrière de chanteuse pour pouvoir rester à la maison s’occuper de son fils et des tâches ménagères. A ce propos, la scène au cours de laquelle il oblige sa femme à prendre un somnifère avant de lui annoncer l’horrible nouvelle de l’enlèvement de son fils est d’une formidable intelligence psychologique. 




En tant qu’homme, Ben se sent la personne forte du couple alors qu’il s’avèrera la plus faible ; trop sûr de lui, il ne verra rien venir malgré les angoisses et les soupçons répétés de son épouse qu’il ne veut pas écouter ni croire. Le vulnérable et malhabile Ben permit à James Stewart de retrouver Hitchcock pour la troisième fois après La Corde et Fenêtre sur cour. La mère est donc une chanteuse ayant mis fin à sa carrière probablement "forcée" par son époux qui, pour sa réputation, ne pouvait certainement pas accepter que sa femme travaille et encore moins en tant qu’artiste. Le personnage de Jo permit à Doris Day de non seulement prendre la place de Grace Kelly (cette dernière ayant décidé d’abandonner le septième art pour se consacrer à sa vie de princesse) mais également de prouver que ses talents d’actrice dramatique étaient bien réels malgré tout ce qu'ont pu dire les mauvaises langues qui continuent de la considérer comme une erreur de casting, supposément la plus fade des blondes hitchcockiennes (sic !). Les deux formidables comédiens forment au contraire un couple totalement crédible.


                



1956. Année donc faste pour Alfred Hitchcock qui tourne coup sur coup deux superbes films pourtant (à tort) souvent jugés comme mineurs : le suprêmement délicieux Mais qui a tué Harry ?, sommet de l’humour noir bon enfant, et L’Homme qui en savait trop, remake en couleurs d’une de ses propres œuvres tournée 22 ans plus tôt. « La première version a été faite par un amateur de talent, tandis que la seconde l'a été par un professionnel » s’amusait-il à dire à l’occasion de ses fameux entretiens avec François Truffaut. Nous ne pourrions lui donner tort même si son film pourra paraitre de prime abord mal rythmé, moyennement bien ficelé, techniquement bâclé (ah ces transparences au Maroc mal intégrées, mais qui renforcent finalement le côté mystérieux et déstabilisant de ce film, tout comme plus tard ces "ratés fait exprès" auront le même effet dans Les Oiseaux, Pas de printemps pour Marnie et bien d’autres). C’est qu’Hitchcock, comme à son habitude, ne s’embarrasse guère de vraisemblances esthétiques ou scénaristiques, se fichant même comme d’une guigne des motivations de ses malfaiteurs. En ce qui concerne l’intrigue, le cinéaste prend son temps pour mettre en place son histoire, flâne, fait prendre à son film des allures de comédie familiale ou romantique (très agréable d’ailleurs) pour pouvoir nous rendre attachants ses personnages riches et très bien croqués : "Aimons Hitchcock quand, las de passer pour un professeur de style, il nous entraine avec lui sur le chemin des écoliers" écrivait Jean-Luc Godard l’année de la sortie du film. 



                                 


Hitchcock ne distille ensuite son suspense qu’à petites doses et arrive à faire monter l’angoisse uniquement à l’aide de sa magistrale utilisation des sons, des décors nus et vides (l’inquiétante séquence des bruits de pas dans la rue inanimée de Londres menant chez le taxidermiste), par ses menaçants plans inclinés, par le choix des trognes de ses "méchants" ou par l’intrigante position des personnages dans le cadre (ce film fourmille de plans devant lesquels on se sent mal à l’aise sans en comprendre de prime abord la raison). C'est une nouvelle fois, mine de rien, une formidable leçon de cinéma que nous offre le cinéaste.

Mais cette histoire d’enlèvement d’un enfant à un couple de touristes américains et de complot visant à éliminer un important homme d’Etat n’intéresse Hitchcock que pour mieux nous décrire la montée de l’angoisse chez des gens simples qui ne cherchaient pas d’histoires, et qui se retrouvent du jour au lendemain embringués malgré eux dans une abracadabrante affaire d’espionnage. A cet égard, Hitchcock forme donc, comme nous l'avons déjà laissé entendre, un couple de cinéma qui fonctionne à la perfection, celui constitué par un James Stewart toujours impérial et une Doris Day élégante, épatante et qui, grâce à ce rôle et à la chanson Que sera, sera (qui recevra l’Oscar et deviendra le titre emblématique de sa carrière de chanteuse) restera dans les souvenirs cinéphiles du grand public français, alors qu’à côté de cela elle aura eu une longue filmographie émaillée d’autres films merveilleux mais totalement passés inaperçus de ce côté-ci de l’Atlantique. Les relations de l'actrice avec le cinéaste furent au départ froides et distantes, Hitchcock ne lui parlant pas assez à son goût, la faisant ainsi douter de son jeu.


                               

 Ne supportant plus cette "mise à l’écart", la comédienne ira trouver son réalisateur pour mettre les choses au point, lui proposant même de se faire remplacer s’il le fallait ; sur quoi il lui répondra : « You have been doing what I felt was right for the film and that's why I haven't told you anything. » Doris Day Rassurée, l’ambiance deviendra alors plus détendue sur le tournage. L'alchimie opérée grâce au talent de la comédienne et au génie de la direction d’acteurs d'Hitchcock fera des merveilles notamment lors de deux mémorables séquences : celle au cours de laquelle Ben prépare le terrain en l’obligeant à prendre un somnifère pour lui annoncer l’enlèvement de leur garçon, et plus encore la fameuse séquence du concert à l’Albert Hall au cours de laquelle, sans avoir à parler ni à chanter, Doris Day s’avère tout bonnement bouleversante : son angoissant dilemme moral - à savoir si elle doit ou non prévenir le meurtre qui se met en place sous ses yeux - se transmet au spectateur qui ne sait pas plus qu’elle la réaction qu’elle doit avoir sachant que la vie de son fils est en jeu dans le même temps.


                


Et justement, le film est à juste titre réputé pour cette fameuse séquence muette mais musicale de 12 minutes à l’Albert Hall, d’une progression dramatique étonnante, peut-être la scène la plus virtuose et maîtrisée de la carrière du réalisateur qui n’en est pourtant pas dépourvue. On ne se lasse pas du découpage absolument extraordinaire de ce morceau de bravoure (124 plans fixes rigoureusement millimétrés) porté par la sublime Storm Cloud Cantata d’Arthur Benjamin, qui nous donne en plus l’occasion de voir Bernard Herrmann la diriger avec le London Symphony Orchestra et le chœur du Covent Garden avec ses 350 voix, un bonus non négligeable pour tous les fans de ce compositeur de génie. Ne serait-ce que pour cette séquence, L’Homme qui en savait trop mérite d’être vu même par les plus réfractaires au réalisateur. Pour le reste, certains s’ennuieront certainement devant ce suspense aux scènes étirées plus que de coutume, mais d'autres seront constamment surpris par ses ruptures de ton, de ce générique préfigurant l’Albert Hall à cette image finale presque incongrue, faisant penser que nous avons assisté à une comédie anodine, véritable pied de nez d’Hitchcock aux spectateurs qui auraient voulu prendre son intrigue trop au sérieux. Alfred Hitchcock ne manquait décidément ni d’humour ni de culot ! Un brillant divertissement qui prend de délicieux chemins de traverse et qui n’est pas avare en réjouissantes notations pittoresques ou saugrenues alors que le ton d'ensemble semblait devoir être tragique. Jacques Siclier a assez bien résumé ce fait lors de sa reprise en 1984 en écrivant que "Hitchcock établit sa mise en scène sur des quiproquos de vaudeville alors qu’un crime se prépare." Une chanson, un coup de cymbale, un kidnapping et un complot dont on ne connait pas les motivations : voici les faibles fondations sur lesquelles repose ce film mêlant pourtant habilement et subtilement comédie de mœurs, drame et suspense. A savourer sans modération ! (http://www.dvdclassik.com/critique/l-homme-qui-en-savait-trop-hitchcock)

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