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vendredi 18 juillet 2014

THX

THX, un matricule devenu mondialement connu depuis la création, en 1983, du fameux label de qualité du même nom, qui orne salles de cinéma et jaquettes de DVD. S’il est moins célèbre, le numéro 1138 a également fait du chemin depuis 1971. Celui-ci a donné son nom à un quartier de prisonniers sur la redoutée Etoile de la mort de la trilogie Star Wars. Label de qualité d’un côté, code carcéral de l’autre, le personnage campé par Robert Duvall semble naviguer en eaux troubles. Sa double identité le prédestinait à refuser le monde totalitaire dans lequel il lui était donné d’évoluer. Cette société détachée de toute réalité se voulait le reflet du mode de vie de la fin des années 60, une métaphore sur le conformisme d’une décennie. A l’époque, le futur, le 21e siècle semblait encore loin, maintenant que nous le vivons, peu de choses semblent avoir changé, mais l’épouvantail que représentait THX semble toujours d’actualité, la "sociologie-fiction" fonctionne plus que jamais.
A cette époque, tout comme le héros
THX 1138, le cinéma traversait une grave crise identitaire. Le système des studios laissait progressivement, mais sûrement, la place à des compagnies dont le capital était entre les mains de puissants holdings financiers. La création et la rébellion n’avaient plus leur place au sein du système hollywoodien traditionnel. C’est dans ce contexte que Francis Ford Coppola décida de fonder American Zoetrope, une société de production qui allait permettre aux réalisateurs qui avaient rejoint ses rangs, de mener artistiquement leurs projets à bien face à la mentalité consumériste des executives des studios. Quel premier film, mieux que THX 1138 EB, travail d’étude du jeune George Lucas, pouvait symboliser la philosophie de Zoetrope ? Coppola, qui était prêt à tout pour lancer THX, parvint à convaincre Lucas de s’atteler à l’écriture d’un scénario. Lucas, peu à l’aise dans ce type d’exercice appela Walter Murch à la rescousse. Entre-temps, Coppola avait négocié un financement du film par la Warner, à la condition qu’il soit le lien unique entre Lucas et le studio. Lucas entreprit de tourner son film avec peu de moyens, mais en totale liberté. Du moins le pensait-il…






Le produit final fut montré aux huiles du studio en 1970. Le cauchemar commença. Les cadres, John Calley en tête, détestaient le film. Celui-ci ne correspondait pas à l’idée commerciale qu’ils s’en étaient faite. Bien qu’elle se défendait d’user du ciseau pour imposer ses vues à ses auteurs, la Warner exigea de Lucas de rendre les bobines. Rudy Fehr, l’exécuteur des basses œuvres du studio, coupa quatre minutes et le film sortit sur les écrans au printemps 1971 dans une version revisitée. Si THX 1138 marqua la fin de la relation entre Warner et la Zoetrope, il sonna également le glas des illusions de Lucas. Jamais il ne pardonna au studio d’avoir charcuté son "bébé". L’expérience THX modifia également les relations entre Coppola et Lucas, qui n’avait pas pardonné à Francis Ford de l’avoir abandonné face aux exigences de la Warner.


                  



Si le concept de THX était novateur en 1970, il ne faisait pourtant que refléter les préoccupations des maîtres du roman de science-fiction. A la vision de ce THX, à l’analyse de son système totalitaire, on ne peut s’empêcher de penser au 1984 de George Orwell ou au Nous autres d’Eugène Zamiatine ou encore au Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, sans évidemment oublier les dizaines d’auteurs renommés qui ont développé les mêmes préoccupations. Tout comme eux, Lucas ne tente pas de décrire un futur possible, il se borne à critiquer le présent. George Lucas développe des obsessions thématiques récurrentes : un héros qui se bat contre le système, un personnage qui préfère quitter un univers familier pour s’aventurer dans l’inconnu. Tout comme le personnage central d’un American Graffiti ou d’un Star Wars, THX se bat contre la société. Tel Z dans Antz, tous tentent d’échapper à la monotonie de leur fourmilière, à s’extirper de l’obscurité afin d’atteindre le soleil. A l’instar de Platon, la lumière symbolise la quête du bien. Le soleil qui éclaire notre monde, rend visible toutes choses sur terre. 


                 

Si le héros veut échapper au mensonge, il doit commencer une ascension libératrice hors de la caverne, dans ce cas, hors de la cité. L’allégorie de la Caverne semble avoir servi de moteur pour la trame de THX. Tout comme dans la Caverne de Platon, le monde souterrain décrit par Lucas est corrompu, vain, aveugle aux besoins de sa communauté, ses vues mercantiles lui ont fait perdre tout contact avec l’organique. Les masses ne servent qu’à nourrir le système et en retour le système leur prodigue ce dont elles ont besoin : sexe artificiel, drogues sédatives, religion étatisée et société de consommation uniformisée afin de limiter le choix et le libre arbitre. Afin de se libérer de ses entraves et d’une fin inéluctable, THX n’a d’autre possibilité que de s’échapper. Sa partenaire LUH (Maggie McOmie) supprimée, plus rien ne le retient sous terre. C’est en compagnie d’une illusion - l’hologramme SRT (Don Pedro Colley) qui souhaite également connaître la vie - et de SEN, un déviant (Donald Pleasence), que THX va entreprendre son périple. Cette libération ne sera réussie que dans la contemplation du soleil. Lucas nous livre d’ailleurs un plan final sans ambiguïté sur ses références. THX qui s’est extirpé de sa cité-prison, fait face à une lumière aveuglante mais bénéfique.




                                

Parmi les influences cinématographiques de Lucas, 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick vient naturellement à l’esprit. Lucas n’a jamais caché son admiration pour 2001, qu’il qualifie d’aboutissement du cinéma de science-fiction. Les restrictions budgétaires seules ne peuvent justifier l’aspect dépouillé de ses plans. THX s’inspire de 2001, ses espaces vides et blanchâtres, ses longs couloirs, jusqu’à cet ultime plan du film où THX admire le soleil, une sorte d’hommage au final de Kubrick. Lucas a appris de Kubrick la puissance des espaces vides. Outre à 2001, Lucas a également énormément emprunté au Metropolis de Fritz Lang. Les routes et autoroutes suspendues de la cité souterraine de THX évoquent bien évidemment celles déjà imaginées par Lang en 1927. Minimalisme, expérience visuelle et auditive, seuls nos sens nous guident dans cet univers cauchemardesque.


                 

Malgré ses influences prestigieuses, le film ne remporta pas le succès escompté auprès du public, il acquit cependant assez rapidement ses lettres de noblesse auprès de la critique. Lucas dut dès lors dresser un bilan amer : "Je me suis rendu compte que je devais faire des films de divertissement ou me résoudre à n’être distribué que par les cinémathèques." THX 1138 demeure le film le plus mature, le plus abouti, le plus maîtrisé de Lucas. Avec American Graffiti en 1973, le réalisateur se tourne vers un cinéma moins expérimental, plus commercial. A force de lutter pour son indépendance, Lucas allait devenir, malgré lui, un certain reflet du système qu’il avait toujours combattu ; un empire qui se décline en figurines et autres produits de consommation. On se prend à rêver de son avenir probable s’il avait décidé de persévérer sur la voie THX. Malheureusement, ce n’est pas le THX que l’on espérait qui a pris le dessus. Le côté obscur de la force nous hante toujours. 
Source : http://www.dvdclassik.com/critique/thx-1138-lucas

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