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samedi 5 juillet 2014

Robert Ryan

Aux antipodes des personnages qui ont fait sa gloire, Robert Ryan était un homme droit et humain. Un paradoxe qui doit autant à son physique intimidant qu’à son talent pour camper magnifiquement les salauds. 
Avec son regard dur et ses traits taillés à la serpe, Robert Ryan pouvait difficilement échapper aux rôles de salaud qui lui ont valu l’essentiel de son succès. Sans compter sa taille de géant et sa carrure impressionnante qui en faisaient une brute idéale.  Et si, en trente ans de carrière, il est arrivé à l’acteur de se voir confier des personnages moins antipathiques, c’était rarement pour incarner des héros positifs. D’où une véritable dichotomie pour cet homme qui, dans la vraie vie fut un modèle de droiture et d’humanisme : bon époux, bon père de famille et militant pour de nobles causes comme le pacifisme, l’antiracisme et la défense de ses pairs persécutés par le maccarthysme !
 Champion de boxe à l’Université, Robert Ryan aurait pu prétendre à une belle carrière sur les rings. Mais sous son apparence de colosse, ce natif de l’Illinois cultivait une âme d’artiste qui se destinait au cinéma. Voilà pourquoi Hollywood l’a vu débarquer à la fin des années 30 avec pour principal bagage sa silhouette de colosse peaufinée par quelques années passées à bourlinguer de ranch en ranch ou dans la marine marchande.


Fort de cet atout, il fait peu à peu son trou, accédant à un statut honorable de second couteau. Mais ce n’est qu’en 1947, alors qu’il approche de la quarantaine, que sa carrière décolle vraiment. 
Si l’aspect documentaire détonne dans la filmographie de Jacques Tourneur, souvent empreinte d’une forme d’irréalité hypnotique (la longue marche de Vaudou, le voyage dans l’espace et dans le temps d’Out of the Past), Berlin Express fait tout de même preuve d’un style visuel personnel. On y retrouve l’art du hors champ et le jeu sur les ombres si particuliers au cinéaste, notamment lors du suicide de Walther (l’ami de Bernhart) qui constitue l’une des plus belles séquences du film. D’autre part, le travail effectué sur la photographie est toujours aussi remarquable : en préférant les lumières naturelles et tamisées (comme toujours chez Tourneur, les lampes sont omniprésentes dans les décors), il crée une ambiance mystérieuse que ne pouvait restituer un éclairage de studio classique. Sur ce point, il collabore avec le talentueux directeur de la photographie Lucien Ballard, qui n’est autre que le mari de Merle Oberon (Lucienne) pour laquelle il a inventé un procédé d’éclairage atténuant les cicatrices qui marquent son visage depuis un grave accident de voiture en 1937. Ce procédé tendrement appelé "Obie" et qui consiste à fixer une source de lumière sur la caméra sera ensuite réutilisé dans de nombreux films pour cacher les défauts de certains visages !


 

Côté distribution, Berlin Express présente une belle brochette d’acteurs. En premier lieu, on retient évidemment le jeune Robert Ryan qui vient de tourner Crossfire avec Dmytryk (1947), mais également Merle Oberon, Charles Korvin (Perrot, l’ancien résistant) hongrois blacklisté en 1951 pour avoir refusé de témoigner devant la Commission des Activités Anti-Américaines, Paul Lukas (professeur Bernhart) comédien de théâtre oscarisé en 1943 pour Watch on the Rhine (Herman Shumlin), et Robert Coote (Sterling) qui jouait Aramis dans The Three Musketeers de George Sidney en 1948. Ces comédiens ne sont pas des stars mais leur expérience (celle de Paul Lukas notamment) leur permet de caractériser les personnages avec justesse sans jamais tomber dans la caricature qu’aurait tendance à imposer les dialogues. Néanmoins, Roman Toporow qui incarne le Lieutenant Maxim n’échappe pas au piège tendu par le scénario : contrairement aux autres acteurs, son jeu est stéréotypé et assez décevant. On peut également reprocher à Merle Oberon de manquer de charme : dans son personnage de belle française, on aurait préféré être troublé par la beauté envoûtante d’une Simone Simon par exemple... Mais Oberon, qui manqua de peu l’Oscar de la meilleure actrice en 1935 dans The Dark Angel (Sidney Franklin), fait preuve d’un professionnalisme convaincant ne mettant jamais en péril la crédibilité de son personnage. C’est bien là le principal !


                                


Dans le fameux Feux croisés, d’Edward Dmytryk, s’il ne figure toujours pas en haut de l’affiche, il crève en revanche l’écran avec son personnage d’officier farouchement antisémite qui lui vaut une nomination pour l’Oscar du Meilleur Second Rôle.
Dès lors, on le verra s’épanouir dans des rôles d’ordures, comme dans Far West 89 où, face à Randolph Scott, il incarne le Sundance Kid, mythique desperado que campera vingt ans plus tard un certain Robert Redford. Puis dans Racket, réalisé en partie par Nicholas Ray, c’est en vedette qu’il vient jouer les salauds, en l’occurrence un puissant mafieux face à un flic incorruptible interprété par Robert Mitchum. Irrésistiblement détestable, il est encore plus odieux dans Le Traître du Texas, western de Budd Boetticher, grand spécialiste du genre. Il y incarne un ambitieux, assoiffé de pouvoir et de richesses jusqu’à la folie.
 Plus veule encore est son personnage dans Un homme est passé, de John Sturges, superbe western moderne situé après la Seconde Guerre mondiale. En quête d’un fermier d’origine japonaise disparu mystérieusement pendant les hostilités, Spencer Tracy suspecte fortement le rustre interprété par Robert Ryan d’avoir organisé son lynchage. Quant à Billy Budd, réalisé par Peter Ustinov d’après le fameux roman de Herman Melville, c’est pour Ryan l’occasion d’atteindre les sommets de son art en campant un maître d’équipage épouvantablement sadique.


                                   
                                 

Quand il ne joue pas les salauds, Robert Ryan n’en est pas moins souvent trouble, comme dans La Femme sur la plage de Jean Renoir, où il incarne un vétéran de la Seconde Guerre mondiale traumatisé par les combats et qui, à la veille de son mariage, tombe sous le charme vénéneux de la femme d’un aveugle. Trouble aussi est son personnage de flic dans La Maison dans l’ombre, œuvre méconnue de Nicholas Ray : Dirty Harry avant l’heure, il est muté en raison de ses méthodes expéditives et atterrit dans un bled perdu où il tombe amoureux d’une… aveugle !
Même ambivalence dans Plus fort que loi, âpre western dans lequel son personnage de héros de la Guerre de Sécession bascule dans le crime après avoir rencontré une bande de hors-la-loi. Autre western de référence, La Chevauchée des bannis, signé par André de Toth, le montre en fermier antipathique et ivre de vengeance après s’être fait souffler sa fiancée par un voisin. Mais l’arrivée d’une bande de malfrats l’obligeant à s’unir à son rival, il devient un modèle de courage et de solidarité !


               


 La maison de bambou  ,Samuel Fuller (1955) :
Quand le film a commencé et qu’est apparu devant nous, en Technicolor somptueux, un train traversant des paysages enneigés avec le mont Fuji en arrière-plan, c’était beau comme quand les parents nous laissaient regarder « le cinéma du dimanche soir ». Qu’est-ce qu’on passe d’ailleurs maintenant le dimanche soir à la télé ? Des films avec Jean Reno ?
Je ne sais plus trop comment j’ai découvert Samuel Fuller, sans doute avec Dressé pour tuer (1982), le film inspiré du roman Chien blanc de Romain Gary. On en parlait un peu dans la cour de l’école, de ce film brutal qui évoquait un chien en apparence normal, mais en fait dressé pour attaquer les noirs.
Samuel Fuller, un cigare, un flingue et surtout beaucoup de talent pour réaliser des films mainstream comme des projets plus à la marge (Shock Corridor, Naked Kiss pour parler de chefs d’œuvre).
Oui, la violence était la principale source d’inspiration de Samuel Fuller. Il est vrai que ce garçon, après une carrière de journaliste criminel, a notamment débarqué sur les plages de Normandie le 6 juin 1944 et il a à l’époque poussé ses pérégrinations avec la soldatesque américaine jusqu’au camp de concentration de Falkenau (ses images sont actuellement visibles au Mémorial de la Shoah à Paris). De cette expédition, il a fait un film en 1980, The Big Red One. Un pedigree pareil ne pousse pas forcément à une carrière chez Disney.
C’est ainsi que tous ces films débutent dans la violence. Comme l’a très justement décrit l’animatrice du ciné-club, « on ne sait pas où on va, mais on y va ». Cette dernière nous a également appris que ce goût pour le brutal l’avait fait taxer de fasciste par une partie de la critique française (le magazine POSITIF notamment). A mon avis, le chroniqueur cinéphile de gauche des années 50 et 60 voyait du Mussolini dans tout réalisateur de westerns ou de films de guerre, syndrome de la critique qui a notamment frappé John Ford et Clint Eastswood. Il n’y a donc pas lieu de s’attarder sur cette idée reçue, à mon avis totalement erronée en l’occurence. En cas de doute, s’asseoir dans son canapé et se projeter Shock Corridor.


 

La maison de bambou est un film parfait sur le plan esthétique, avec son Technicolor utilisé pour faire valoir la profondeur des décors et leurs ruptures (belle utilisation de l’architecture d’intérieur japonaise avec ses grandes portes qui s’ouvrent, théâtralement, sur d’autres scènes et personnages jusque là cachés au spectateur).
J’y ai également vu une splendide scène de braquage, sèche, sans musique avec des plans sublimes de course silencieuse. Et puis ce souci rare à l’époque de tourner en extérieur, dans le Japon d’après-guerre est totalement passionnant. Samuel Fuller a clairement arpenté les rues de Tokyo et a su brillamment tirer des lieux des idées de scènes et de prises de vue. On s’y croirait et c’est logique puisqu’on y est.
Mais c’est également un excellent polar.


                                  


Et surtout, un sacré film polisson. Au sein de cette bande de gangsters américains, tous d’anciens GI, va se révéler, tout en discrétion et subtilité (de langage surtout) une histoire d’amour homosexuelle. Si j’osais, je dirais qu’en 1955, c’est quand même assez couillu...Pas de rédemption en revanche pour l’ancien desperado qu’incarne Robert Ryan dans La Horde sauvage, le chef d’œuvre sanglant de Sam Peckinpah. S’il est reconverti en chasseur de primes, son extrême brutalité est loin d’en faire un chevalier blanc ! Quant à son second rôle dans Marine Raiders, ce n’est pas un hasard s’il lui valut pour la première fois d’être remarqué par la critique, en 1944, sachant qu’il y joue un officier va-t-en-guerre dont le supérieur doit réfréner les ardeurs !


                              

En revanche, dans Les Diables de Guadalcanal, le classique de Nicholas Ray, il s’oppose à un commandant trop autoritaire interprété par John Wayne. Un conflit qui, pendant le tournage, se poursuivait en coulisses sachant que Ryan, contrairement à son partenaire, combattait la chasse aux sorcières du Sénateur McCarthy ! Dans ce film, Nicholas Ray se retrouve aux commandes d’une entreprise dont il n’approuve pas le discours, ce qui lui vaudra de nombreuses discussions houleuses avec John Wayne, dont l’anticommunisme primaire est connu de tous. Finalement, l’affrontement visible dans le film entre le libéral Robert Ryan (célèbre pour ses opinions de gauche) et le conservateur John Wayne a bien eu lieu sur le plateau. Malheureusement, le film penche plutôt du côté de la star du western, présentée comme un homme dur, mais plein de bon sens dans le cadre du champ de bataille, alors que le personnage de Robert Ryan manque de constance. Ce point de vue résolument conservateur se voit lors de la dernière séquence où Ryan finit par adopter les méthodes douteuses de Wayne afin de mener ses hommes à la victoire.Outre le discours de propagande, particulièrement maladroit et passablement vieillot, Les diables de Guadalcanal souffre d’un scénario bien trop répétitif pour susciter l’intérêt. Installant un schéma binaire répété à l’infini (une bataille ne se déroule pas comme prévu, puis les deux militaires règlent leurs comptes), le script se révèle incapable de renouveler le discours convenu d’un cinéaste aux ordres. Le résultat est une œuvre insignifiante qui abandonne le spectateur sur le tarmac au bout d’une vingtaine de minutes, sans jamais proposer de péripétie digne d’intérêt. Même les séquences d’aviation semblent timorées et plombées par la succession métronomique de plans larges (tirés des archives de l’armée) et de plans rapprochés sur les cockpits, le tout sans aucune unité esthétique. 


 

Ce raté dans la filmographie enthousiasmante d’un excellent cinéaste a tout de même trouvé son public en France lors de sa sortie en juin 1952 puisque 1 394 553 aviateurs se sont rués dans les salles obscures pour voler au secours de John Wayne. Le spectateur contemporain pourra passer son chemin sans regret aucun.
Ce qui ne l’a pas empêché d’incarner dans The Woman On Pier 13 un riche businessman rattrapé par son passé de docker communiste quand des agents soviétiques cherchent à déstabiliser l’Amérique ! Pour la petite histoire, ce film de Robert Stevenson tourné en pleine guerre froide s’intitulait initialement I Married A Communist avant d’être débaptisé parce que jugé trop anxiogène !


                 

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, avec Gangway for Tomorrow  et Tender Comrade, Robert Ryan avait déjà donné dans la propagande. Dans le premier, il interprète un pilote automobile qu’un accident de course a rendu inapte au combat. Dans le second, il part au front tandis que son épouse, jouée par Ginger Rogers, partage une maison en colocation avec d’autres femmes de soldats ! Après la guerre, c’est un message pacifiste qu’il porte dans Berlin Express, thriller de Jacques Tourneur tourné dans les ruines de l’Allemagne vaincue.  Autant de rôles assez atypiques, tout comme son personnage dans La Femme aux maléfices, de Nicholas Ray, où il incarne un écrivain torturé sentimentalement par une Joan Fontaine ambitieuse et manipulatrice… le monde à l’envers !


                                  

Paradoxalement, même s’il y joue un saint, en l’occurrence Jean-Baptiste, Le Roi des Rois apparaît moins comme un contre-emploi. Sans doute parce que sa stature biblique trouve parfaitement sa place dans ce péplum signé par Nicholas Ray, son réalisateur fétiche. Quant à Nous avons gagné ce soir, le grand classique de Robert Wise, il montre à merveille comment Ryan aurait pu s’épanouir d’avantage hors des personnages de salauds. Avec ce rôle de boxeur raté qui refuse courageusement de se coucher malgré les menaces de la pègre, il suscite autant de sympathie que dans tout le reste de sa filmographie ! Source : http://tcmcinema.fr/2011/05/31/robert-ryan-un-doux-dur/

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