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mercredi 2 juillet 2014

Kirk Douglas - Burt Lancaster

Il est de ces westerns qui marquèrent mon enfance et qui par le fait firent énormément pour la passion que j’éprouve depuis pour le genre. Ce fut tout d’abord, très jeune, le cas du Réfractaire (Billy the Kid) de David Miller avec un Robert Taylor tout de noir vêtu dont la fin tragique m’aura bouleversé (ainsi que la plupart des garçons de mon âge qui s’étaient aisément identifiés à cet assassin malgré lui, classieux en diable). Vint ensuite La Dernière caravane (The Last Wagon) de Delmer Daves, dans lequel Richard Widmark attaché à sa roue de chariot fut probablement l’image la plus durablement marquante de toute mon iconographie westernienne ; ou encore Rio Bravo qui entérina définitivement mon amour pour le western américain en même temps qu’un deuxième film qui n’est autre justement que Règlement de comptes à O.K. Corral. Un western de prestige à gros budget qui, l’année de sa sortie, en 1957, devint le plus gros succès dans le genre avant d’être détrôné quelques années plus tard par Les Sept mercenaires (The Magnificent Seven) du même réalisateur. Son sérieux, son dramatisme exacerbé, sa minutie dans les détails, la richesse et les ambigüités des relations entre les personnages firent que je pus me rendre compte avec plaisir (et soulagement vis-à-vis du regard des autres) que le western pouvait être aussi adulte et intelligent que n’importe quel autre genre, et n’avait donc aucune raison d’être traité avec condescendance comme étant uniquement un simple divertissement du samedi soir. Malheureusement le cliché existe encore mais les connaisseurs savent qu’il n’en est rien. Tout cela pour dire que malgré les multiples visionnages, et sans l'excuse d'une quelconque nostalgie malgré le fait que Règlement de comptes à O.K. Corral ait été l'un des principaux déclencheurs de ma passion pour le western, je considère toujours ce film de John Sturges comme un sommet du genre.



             

Alors justement que le western était à cette époque plus largement représenté au travers de la série B, Règlement de comptes à O.K. Corral, par son impressionnante réussite au box-office mondial, relança le western de prestige tandis que la psychologie assez poussée de ses personnages fit que les spectateurs pas nécessairement clients du genre purent aussi apprécier ce film, le bouche à oreille faisant s’allonger les files d’attentes comme rarement, et notamment en France. Rien que pour cette raison, on peut lui être redevable d’avoir fait perdurer quelques années encore la prolifération des productions westerniennes de série A au sein des compagnies importantes. Il fut très longtemps de bon ton de critiquer les westerns de John Sturges à l’exception d’un film un peu à la marge, l’excellent Un homme est passé (Bad Day at Black Rock) avec un Spencer Tracy inoubliable en manchot venant semer la zizanie dans une petite bourgade des USA au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.


                


En cherchant bien dans les ouvrages consacrés au genre, il n’y eut d’ailleurs en France que très peu de longues critiques ou analyses à leur propos, et c’est bien dommage, tout du moins concernant le splendide corpus de ses cinq westerns des fifties qui s'étend de Fort Bravo au Dernier train de Gun Hill, Gunfight at the OK Corral se situant en son centre. On trouve néanmoins à l'époque de la sortie de ce dernier de belles dithyrambes à son propos et notamment une assez conséquente par Ado Kyrou dans le Positif N°28, qui se moque dans le même temps (avec raison) des journalistes ayant absolument voulu comparer le film de Sturges avec celui de John Ford, trouvant cette approche sans intérêt et avouant quant à lui adorer les deux westerns : "La haine de la tuerie et l'amitié sont les thèmes essentiels de cet extraordinaire film de John Sturges. […] L’imagerie du western traditionnel s’est transformé en un brasier ardent. […] Sturges passe avec une aisance déconcertante de la ballade derrière les pierres tombales (son leitmotiv), toute en demi-teintes, au réalisme des scènes intimistes entre Doc Holliday et sa maitresse et au lyrisme grandiose des scènes d'action. […] Le western prouve par de tels films qu'il est encore en pleine évolution [...] et qu'il est plus que jamais le cinéma que nous aimons."


    
                              


Avant : Frontier Marshall d’Allan Dwan, La Poursuite infernale (My Darling Clementine) de John Ford. Après : Sept secondes en enfer (Hour of the Gun) de John Sturges, Tombstone de George Pan Cosmatos, Wyatt Earp de Lawrence Kasdan. Où l’on peut constater que le fait historique constitué par le fameux "gunfight" a été une grande source d’inspiration pour les réalisateurs de westerns ! Beaucoup d’éléments font même penser que l’iconoclaste et étonnant Forty Guns (Quarante tueurs) de Samuel Fuller (qui sortira quelques semaines après le film de Sturges) ait voulu aussi évoquer la bataille rangée entre les Earp et les Clanton. Wyatt Earp et Doc Holliday furent aussi les personnages principaux d’une dizaine d’autres films tels que le superbe Un Jeu risqué (Wichita) de Jacques Tourneur, l’iconoclaste Le Banni (The Outlaw) de Howard Hughes ou le Doc Holliday de Frank Perry, et firent des apparitions savoureuses (ou agaçantes selon les goûts) dans Les Cheyennes (Cheyenne Autumn) de John Ford. Autant dire que les amateurs devraient être en terrain connu avec l’histoire et les protagonistes de Règlement de comptes à O.K. Corral ; ceux au contraire que le genre aurait tendance à rebuter ont également de grandes chances d’apprécier ce western dramatique de prestige et de qualité. 


                


Après nous avoir promenés au début de son film du Texas (Fort Griffin) au Kansas (Dodge City), Sturges nous raconte dans son western les quelques jours d’attente et de tensions qui ont précédé à Tombstone, Arizona, le fameux règlement de comptes. Il en profite pour nous livrer une belle méditation sur la mort, la puissance de l’argent, la loi et l’amitié (entre deux hommes que tout oppose mais qui se respectent infiniment : Earp, le shérif incorruptible, et Holliday, l’aristocrate déchu à la vie dissolue) sur un scénario d’une très grande richesse psychologique écrit par l’auteur d'Exodus (roman adapté en 1960 par Otto Preminger), Leon Uris.

Oublions les versions qui ont suivi puisque nous ne sommes encore qu’en 1957, et ne tombons pas non plus dans le travers de la comparaison avec celle de John Ford car le style et le ton des deux films sont tellement différents que l’intérêt de les mettre en concurrence ne serait pas très probant ; d'autant qu'il n’est pas plus interdit de préférer la version fordienne, plus chaude et poétique, que la version sturgienne plus tendue et mélodramatique.


          


En effet, à mon humble avis, les deux westerns peuvent se targuer de boxer dans la même catégorie, seules les affinités avec tel ou tel univers pouvant faire pencher la balance vers l’un ou l’autre. Et pourtant, contrairement au public qui lui fit une ovation, la critique (tout du moins française) n’a jamais été bien tendre envers la version de Sturges. Essayons donc de redorer son blason, car j'estime pour ma part qu’il s’agit d’un modèle du genre. Le réalisateur n’en était pas à sa première réussite dans le western ; il nous avait déjà offert en 1953 le formidable Fort Bravo (Escape from Fort Bravo) avec William Holden, un film parfaitement rythmé, d’une redoutable efficacité, d'une fluidité étonnante dans l'écriture, d'une rigueur parfaite dans la narration et rempli de trouvailles scénaristiques originales. S’ensuivit en 1956 le très intéressant Coup de fouet en retour (Backlash) avec Richard Widmark, un western de série trépidant et aux nombreuses péripéties, bien interprété et très correctement mis en scène, mais qui pêchait un peu par un scénario morcelé, une écriture parfois répétitive et téléphonée.  


   


Règlement de comptes à O.K. Corral bénéficie d’un budget bien plus conséquent que les précédents et du coup le casting apparait aujourd’hui comme très impressionnant ; on y trouve non seulement le duo Kirk Douglas / Burt Lancaster mais aussi non moins que la sculpturale rousse Rhonda Fleming (inoubliable dans Tennessee's Partner d’Allan Dwan), John Ireland (l’assassin de Jesse James chez Samuel Fuller), Jo Van Fleet (la mère de James Dean dans Est of Eden de Kazan), Lyle Bettger (le dompteur dans Sous le plus grand chapiteau du monde de DeMille), DeForrest Kelley (le futur docteur de la première série Star Trek), Earl Holliman (le cuisinier de Planète interdite de Fred McLeod Wilcox), Olive Carey (Mrs. Jorgensen dans La Prisonnière du désert de John Ford), Whit Bissell (le docteur de L'Etrange créature du lac noir de Jack Arnold) et encore - sans que nous n’ayons besoin de les présenter - Ted De Corsia, Dennis Hopper (alors tout jeunot), Jack Elam, etc., des noms (ou tout du moins des visages) qui parleront très probablement aux habitués du cinéma hollywoodien.

 

En 1956, le producteur Hal Wallis décide mettre en chantier un film narrant les relations entre deux légendes de l’Ouest, Wyatt Earp et Doc Holliday. John Ford l’avait déjà fait onze ans plus tôt mais Wallis veut se servir pour le scénario de cette nouvelle version d’un article de George Scullin, The Killer. Il réussit à en obtenir les droits et a immédiatement dans l’idée de faire interpréter les deux hommes respectivement par Burt Lancaster et Humphrey Bogart. Ce sera finalement Kirk Douglas qui sera retenu pour le rôle de l’ex-dentiste devenu joueur professionnel, alcoolique, tuberculeux et fou de la gâchette ; lessivé par le tournage de La Vie passionnée de Van Gogh (Lust for Life) de Vincente Minnelli, il accepte immédiatement au vu de son sujet qu’il trouve plus "léger" (sic !). Quant à Burt Lancaster, il est plus exigeant : il n’accepte qu’à condition de pouvoir être également en tête d’affiche d’un film qu’il prend alors plus au sérieux, Le Faiseur de pluie (The Rainmaker) de Joseph Antony, avec pour partenaire Katharine Hepburn. Le western de John Sturges marquera la deuxième rencontre entre les deux stars masculines (qui se sont déjà sur le tournage de L’Homme aux abois - I Walk Alone de Byron Haskin) et le début d’une très longue amitié.


 


L’auteur Leon Uris décide de s’affranchir de toute vérité historique pour mieux pouvoir se recentrer principalement sur le portrait des deux hommes, ayant même dans l’idée au départ de suggérer de l’homosexualité dans leur relation. C’est d’ailleurs pour cette raison que Wallis décide de mettre son grain de sel dans le scénario en écrivant lui-même la romance entre Wyatt Earp et Laura Denbow, afin que le public soit rassuré quant à la virilité de l’homme de loi. Il s’en charge donc avec en tête, pour le personnage féminin, Barbara Stanwyck. Durant le tournage, John Sturges eut fort à faire pour diriger les fortes têtes qu’étaient ses deux vedettes principales d’autant que Burt Lancaster, ayant déjà réalisé son propre film, voulait sans arrêt se mêler de la mise en scène. Au final, tout se sera plutôt bien déroulé et la direction d’acteurs du cinéaste aura fait des miracles notamment avec ce duo de comédiens devenu mythique. Il en résulta deux nominations aux Oscars, dont une pour le montage de Warren Low (qui aurait mérité la récompense suprême pour, entre autres, de merveilleux fondus enchainés), des files d’attente monstrueuses sur les trottoirs suite à un bouche à oreille délirant et enfin un succès qui ne s’est jamais démenti. Ce western est devenu également un champion des rediffusions télévisuelles...
Suite et source : http://www.dvdclassik.com/critique/reglement-de-comptes-a-o-k-corral-sturges


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