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dimanche 20 juillet 2014

Escale à Can can

George Sidney est surtout connu pour deux films de cape et d’épée vigoureux, Les Trois mousquetaires (1948) et Scaramouche (1952). Auparavant, il s’était exercé à la comédie musicale. Escale à Hollywood, tourné à la fin de la guerre, raconte l’histoire de deux marins qui viennent d’être décorés pour leur bravoure et partent en virée à Hollywood. Ils rencontrent un petit garçon qui rêve d’être marin (Dean Stockwell, à l’époque un charmant blondinet). En le raccompagnant chez lui, ils font la connaissance de sa tante Susan (Kathryn Grayson, qui ressemble un peu à Judy Garland mais en plus statique), une jeune figurante qui rêve de devenir une grande chanteuse. Pour la séduire, les deux marins prétendent connaître le grand José Iturbi, un pianiste et chef d’orchestre célèbre (insupportable dès qu’il apparaît à l’écran). Il ne leur reste plus qu’à obtenir un rendez-vous avec le maître.
Sur ce canevas typique des comédies musicales (c’est-à-dire assez nunuche), Gene Kelly ­ qui accéda vraiment au vedettariat avec ce film ­ greffe quelques numéros de danse qui relèvent la sauce. Ils font encore partie, aujourd’hui, de ceux qui l’ont rendu célèbre. Mais le morceau de bravoure du film, c’est la scène où on le voit danser avec Jerry (de Tom et Jerry) et chanter The Worry song. Presque cinquante ans avant Roger Rabbit, la réalisation de la scène ­ qui surgit d’ailleurs sans prévenir dans le film, ce qui lui donne un certain charme absurde ­ est parfaite et impressionnante de précision.


   

Elle fut confiée à un jeune assistant nommé Stanley Donen, qui en avait eu l’idée, et à Hanna et Barbera, les créateurs des deux personnages du dessin animé de la MGM. Louis B. Mayer la refusa d’abord, puis l’enthousiasme de Walt Disney en personne pour la technique que proposaient Kelly et Donen finit par le convaincre. Cette seule scène coûta près de 100 000 dollars, retarda la sortie du film et aurait occupé Donen pendant presque un an (contre les deux mois officiellement admis dans toutes les filmographies). La copie neuve proposée aujourd’hui est superbe et révèle ce que le cinéma a pu apporter à la comédie musicale théâtrale : la petite cicatrice sur la joue de Gene Kelly, la balafre dans le cou de Frank Sinatra.


                               


"Be it known that sin may have been invented in the Garden of Eden, but it was perfected in Montmartre !" dit Simone Pistache (Shirley McLaine), la propriétaire d’un cabaret à la fin du 19ème siècle, seul endroit de Paris où l’on a quelques chances de voir se produire la nouvelle danse à la mode, le Can Can. Malheureusement, le spectacle se termine presque toujours par une rafle policière, le Can Can étant interdit dans la capitale pour cause d’indécence et d’incitation à la débauche. Ce soir justement, toutes les danseuses se retrouvent au tribunal. Le Président (Maurice Chevalier) était aux premières loges dans la salle ce soir-là ; il se trouve donc logiquement être très conciliant avec les "coupables" d’autant plus que l’avocat de la défense, François Durnais (Frank Sinatra) se révèle très convaincant ; la patronne du cabaret n’est autre que sa maîtresse. Mais l’incorruptible Philippe Forestier (Louis Jourdan), jeune procureur qui siège aux côtés du juge d’instruction, ne veut pas lâcher le morceau ; il va tenter de piéger les danseuses en embauchant un photographe qu’il charge de les prendre en flagrant délit lors de leur prochaine prestation. Ce dont il ne se doute pas encore, c’est qu’il va tomber amoureux de la délicieuse Simone… Depuis "Gigi", et comme beaucoup de films hollywoodiens des années 60, les comédies musicales bénéficient désormais de moyens bien plus considérables financièrement parlant ; elles se font plus rares sur les écrans mais celles qui émergent y gagnent en luxe (ce qui, empressons-nous de le dire, n’est pas obligatoirement un gage de qualité). Parmi les plus célèbres, citons les plus ou moins réussies "West Side Story", "My Fair Lady", "La Mélodie du bonheur", "Hello Dolly", "Star", "Funny Girl" ou "Darling Lili". "Can Can", adaptation d’un spectacle de Broadway de Cole Porter, a coûté la bagatelle de 6 millions de dollars, une somme colossale pour l’époque ! Aujourd’hui, tout du moins en France, il a complètement été oublié d’autant que sa réputation critique fut et reste toujours désastreuse. Et c’est bien dommage car j’y ai vu au contraire un spectacle exquis et revigorant, plein de joie et de bonne humeur, dans la lignée, en ce qui concerne le cinéaste Walter Lang, de "La Joyeuse parade" ("There’s No Business like Show Business"), autre film vilipendé alors que son ennuyeux "Roi et moi" est dans le même temps porté aux nues ! 


   

Bref, je vous laisse juge mais pour ma part, le quatuor Shirley McLaine, Frank Sinatra, Louis Jourdan et Maurice Chevalier m’a laissé sous le charme. Les puristes regretteront l’absence de certaines chansons et l’ajout de certaines autres qui ne faisaient pas partie du spectacle d’origine ; nous autres nous régalerons de l’ensemble de la partition à l’affiche de l’adaptation hollywoodienne, une nouvelle belle réussite signée Cole Porter qui n’en était plus à une près. Pas facile de résister aux merveilleuses mélodies telles ‘Come Along with Me’, ‘Let’s do it’, ‘Just one of those things’ ou encore la sublime ‘It’s Allright for me’. Niveau chorégraphie, Hermes Pan n’est pas en reste et accomplit lui aussi des prouesses ; difficile d’oublier la danse dynamique des Apaches avec Shirley McLaine ou le ballet Adam et Eve, plastiquement superbe, au cours duquel on peut admirer Juliet Prowse dans la peau du serpent tentateur. 


                 


Et bien évidemment, outre la séquence désopilante au cours de laquelle Miss MacLaine se produit devant une assemblée d'aristocrates outrés, le fameux Can Can du titre nous en met plein la vue. Il est certain que Walter Lang n’arrive pas aux chevilles de réalisateurs tels que Vincente Minnelli ou Stanley Donen et que, contrairement à ces derniers, sa mise en scène semble bien terne ; seulement, la drôlerie des situations, le scénario franchement cocasse du duo Kingsley/Lederer, le chatoiement des décors et costumes photographiés par William H. Daniels, la perfection de la musique et la qualité de l’interprétation (c’est surtout un véritable festival Shirley McLaine auquel on assiste, l’actrice étant ici aussi géniale que la même année dans "La Garçonnière" de Billy Wilder dans un registre totalement opposé) en font un divertissement revigorant et de haute tenue. Après "Kiss me Kate", "Seven Brides for Seven Brothers" ou autre "Give a Girl a Break", une autre réussite délicieuse du producteur Jack Cummings à laquelle il est urgent de redonner une chance ! Erick Maurel

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