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mercredi 16 juillet 2014

Barbe noire

"It’s my trade : sinkings, burnings, kidnaps, murder, by fun or profit " ("C’est mon métier : je coule, je brûle, j’enlève, je tue, par plaisir ou intérêt "). Voilà une profession de foi signée Edward Teach, alias Barbe Noire le Pirate, qui pourrait faire froid dans le dos si elle n’avait pas été formulée par un grand gaillard excentrique et grimaçant, éructant ses saillies drolatiques entre deux rasades de rhum. Barbe noire le Pirate contient effectivement tous les ingrédients traditionnels du film de pirates : combats, abordages, poursuite maritime, enlèvements, tueries, chasse au trésor, exploits héroïques, trahisons et romance. Mais ce que l’histoire du cinéma retiendra à coup sûr de ce film, c’est bien le portrait coloré d’un personnage facétieux et vaudevillesque, autour duquel gravitent tous les autres protagonistes du scénario. De tous les fameux pirates, flibustiers et corsaires ayant navigué et croisé le fer sur les écrans de l’âge d’or des années 30 jusqu’à la fin des années 50, nourrissant ainsi l’imaginaire de plusieurs générations, Barbe Noire demeurera certainement la figure la plus charismatique et monstrueuse du genre. A un tel point que tous les autres aspects cinématographiques de ce film d’aventures finissent rapidement par passer au second plan, en raison également de certaines de leurs faiblesses.
En 1952, Raoul Walsh a 65 ans. Si les années à venir seront encore propices à la livraison de quelques grands films, sa carrière jalonnée de très nombreux chefs-d’œuvre est derrière lui. Après une vie agitée et trépidante ; il acquiert peu à peu un statut considérable à Hollywood dont il est l’un des pionniers. Il s’illustre dans tous les genres et fait tourner les plus grandes stars. Il marquera vite de son empreinte le cinéma d’action dès Le voleur de Bagdad (1925) et s’en fera une spécialité grâce à une maîtrise de l’espace filmique et au dynamisme de son découpage. 


           
       
Raoul Walsh avait un peu plus tôt tâté du film d’aventures maritimes avec Capitaine sans peur (1951) et remettra le couvert plus tard avec La belle espionne (1952) mais il ne fut pas un spécialiste dans ce domaine, contrairement à un cinéaste tel que Michael Curtiz qui réalisa des œuvres phares comme Capitaine Blood (1935), L’aigle des mers (1940) ou Le vaisseau fantôme (1941). Ainsi, la mise en scène de Barbe Noire le Pirate accuse un certain statisme. Que les amateurs de piraterie sur écran large ne s’attendent donc pas à un spectacle enfiévré comme les films de Curtiz suscités ou Le pavillon noir (1945) de Frank Borzage. Quant à la relecture moderne du mythe, il faudra se retourner vers ses contemporains comme Le corsaire rouge (1952) de Robert Siodmak ou l'une des plus belles œuvres de Jacques Tourneur, La flibustière des Antilles (1951).
Barbe Noire le Pirate est en fait une production RKO à moyen budget qui laissa peu de libertés à son réalisateur. Ce qui conduisit la production à faire appel à des stock shots de navires, puisés dans d’autres films d’aventures, afin de donner de l’ampleur à la mise en scène. L’âge de Walsh serait-il également un élément à prendre en compte pour expliquer un tel manque de dynamisme ? Rien ne permet de le penser à priori, mais il est permis de s’interroger. 



                                

Cela dit, si les films suivants du réalisateur s’assagissent en terme d’action pure, Les implacables (1955) ou Les nus et les morts (1958) ne témoignent absolument pas d’un travail digne d’un grabataire ! Néanmoins, on précisera que la scène de l’abordage affiche un certain panache. De même que la réalisation s’affirme plus nerveuse vers la fin du film, alternant souvent les plans larges et moyens avec des plans rapprochés et des gros plans, imprimant ainsi une tension plus prégnante au récit. Il apparaît alors probable qu’avec les moyens mis à sa disposition, le cinéaste ait souhaité concocter un beau livre d’images. Et le résultat est tout à fait conforme à ces attentes. Grâce à un Technicolor somptueux et à une belle composition des cadres, aussi bien en intérieur qu’en extérieur (certains plans de nuit atteignent une dimension réellement onirique), Barbe Noire le Pirate se révèle d’une splendeur visuelle rarement égalée dans le genre. Un lustre qui évoque inévitablement les images qui viennent à l’esprit en feuilletant les grands romans d’aventures que l’on a tous dévoré dans notre jeunesse. C’est là le plus grand mérite de ce simple et beau film, juste après la représentation pittoresque de son personnage principal. Et avec un peu d’indulgence, ces qualités plastiques évidentes finissent par compenser de vrais problèmes de rythme et surtout des péripéties répétitives qui empêchent les personnages de véritablement gagner en profondeur au cours du récit.


                                   


Le personnage qui apparaît finalement comme le plus sacrifié se révèle être la belle Edwina Mansfield jouée par la talentueuse et sensuelle Linda Darnell, l’inoubliable interprète de My Darling Clementine (1946) de John Ford et Ambre (1947) de Otto Preminger, qui connut une mort tragique à 41 ans suite à un incendie. Elle incarne naturellement la figure romantique du film autour de laquelle se doivent de tourner les hommes attirés par sa beauté et son élégance. Elle n’est finalement qu’un jouet de plus pour Barbe Noire et de son côté, Edward Maynard ne semble pas si pressé de tomber sous son charme. Il n’y a rien de particulier à reprocher à Linda Darnell qui reste professionnelle sans trop forcer son talent, c’est plutôt vers le scénario qu’il faut se tourner si l’on a des griefs à formuler car ce dernier ne la met pas vraiment en valeur. Il sera dit que Barbe Noire le Pirate est un film d’hommes ! Maynard est joué par Keith Andes, un comédien relativement peu connu et la plupart du temps cantonné dans des seconds rôles et que l’on peut croiser dans Le démon s’éveille la nuit (1952) de Fritz Lang ou Back from Eternity (1956) de John Farrow. Le torse bombé et les muscles saillants, Andes attire la sympathie mais manque cependant de glamour et de charisme. 


                            


Amateurs de Errol Flynn ou Burt Lancaster, passez votre chemin. En revanche, c’est avec grand plaisir que nous retrouvons William Bendix dans le rôle de Ben Worley, le bras droit suspicieux du chef pirate. Bendix, acteur de second plan un peu balourd, portant souvent les habits de flics ou de criminels dont l’intelligence n’est pas la première des vertus, s’efforce de donner la réplique à Robert Newton avec la même truculence. Les cinéphiles ne l’ont certainement pas oublié dans Lifeboat (1944) de Alfred Hitchcock, Le dahlia bleu (1946) de George Marshall ou L’impasse tragique (1946) de Henry Hathaway. Derrière Sir Henry Morgan se cache le comédien anglais Torin Thatcher, souvent aperçu dans bon nombre de films d’aventures et de guerre dans lesquels sa morgue et sa duperie excellent ; tels que Les neiges du Kilimandjaro (1952) et La colline de l’adieu (1955) de Henry King, Les rats du désert (1953) de Henry Hathaway, La tunique (1953) de Henry Koster ou Le chevalier du Roi (1954) de Rudolph Maté. Mais son rôle le plus fameux restera sans doute le vil magicien Sokurah du Septième voyage de Sinbad (1958), chef-d'oeuvre du film d'aventures naïf et merveilleux signé Nathan Juran et Harry Harryhausen.



                         


Enfin, " last but not the least ", qu’il nous soit permis de rendre un hommage mérité au fabuleux Robert Newton, incarnation mémorable du célèbre Barbe Noire, la terreur des mers entre 1717 et 1718, dont les origines mal connues (vraisemblablement corsaire au service de la couronne britannique avant de prendre son indépendance), et la légende bâtie autour de ses nombreux faits d’arme, ont fait de lui l’un des personnages les plus romanesques de la piraterie. Robert Newton fut acteur de théâtre avant tout et servit les grands classiques sur les planches avant de faire de même à l’écran. Sa présence physique et sa faconde rendirent ses compositions mémorables en Angleterre, son pays d’origine, comme ensuite aux Etats-Unis. Suite à Henry V (Laurence Olivier - 1944), Huit heures de sursis (Carol Reed - 1947) et Oliver Twist (David Lean - 1948), L’obsédé (Edward Dmytryk - 1949) et surtout L’île au trésor (Byron Haskin – 1950) vont le révéler comme un acteur haut en couleur, capable d’endosser la défroque des personnages les plus picaresques. Dans le film de Raoul Walsh, il est tout bonnement extraordinaire. Tour à tour drôle et cruel, chaleureux et fourbe, rigolard et nerveux, lourd et allègre, grimaçant comme il n’est pas permis, il crève littéralement l’écran. Un spectateur revoyant Barbe Noire le Pirate aujourd’hui après l’avoir découvert enfant risque fort, avec un brin de nostalgie, de retrouver des sensations et des émotions équivalentes à celles ressenties devant les illustrations ornant les romans de Stevenson, Cooper ou bien Dumas, et propres à forger l’imaginaire du lecteur. Pour celui qui verra le film pour la première fois, Robert Newton s’avérera le guide idéal pour lui faire découvrir un univers dangereux et chatoyant, et partager l’existence de ces personnages hors du commun qui se perdent ou parviennent au contraire à se trouver au cours d’une chasse au trésor agitée et improbable.


               


Steve Walker arrive dans la petite ville côtière de Godolphin pour entraîner l’équipe d’athlétisme de l’université locale. Il y découvre également une communauté de vieilles descendantes du célèbre pirate Barbe Noire, auprès desquelles il achète une bassine lors d’une vente aux enchères. En brisant par mégarde le manche de la bassine, Steve découvre un vieux parchemin marqué d’une formule magique. En la lisant par jeu, il invoque le débonnaire fantôme de Barbe Noire, qui le suivra désormais partout et que lui seul peut voir. Comment se débarrasser de cet encombrant pirate en le renvoyant dans l’au-delà ? Tout simplement en l’obligeant à faire une bonne action, comme empêcher l’odieux mafioso Seymour de raser l’auberge des filles des boucaniers pour y construire un casino.
Le cruel Barbe Noire, qui fit régner la terreur sur les caraïbes au début du 18ème siècle avant de finir décapité, est l’un des pirates les plus représentés en littérature ou au cinéma. Souvent (et à juste titre) peint comme un flibustier sanguinaire (comme dans le célèbre BARBE NOIRE, LE PIRATE de Raoul Walsh en 1952), on imagine mal le personnage héros d’un film familial estampillé Walt Disney. C’est pourtant bien «la terreur des mers» qui est invoquée dans ce FANTÔME DE BARBE NOIRE datant de 1968, soit une période de fort rendement de films «live» du studio Disney.
LE FANTÔME DE BARBE NOIRE convoque d’ailleurs dans son équipe beaucoup d’habitués du studio. Le film est réalisé par Robert Stevenson, qui se consacre définitivement à Disney après le succès de son MARY POPPINS en 1964. Il réalisera aussi quelques opus de la franchise tirée d’UN AMOUR DE COCCINELLE ou encore L’ÎLE SUR LE TOIT DU MONDE qui marquera en 1974 l’essoufflement de cette frénésie de productions «lives». L’entraîneur Steve Walker, le rôle principal, est incarné par l’inusable Dean Jones qui tenait alors régulièrement le haut de l’affiche de nombreux Disney comme la série des COCCINELLE, L’ESPION AUX PATTES DE VELOURS ou encore QUATRE BASSETS POUR UN DANOIS. Dans ce dernier film, Dean Jones donnait d’ailleurs déjà la réplique à Suzanne Pleshette, que l’on retrouve ici dans le rôle de la jolie fille à séduire. Pour incarner la doyenne des descendantes de Barbe Noire, c’est naturellement Elsa Lanchester qui endosse le personnage. A jamais célèbre pour sa performance dans LA FIANCEE DE FRANKENSTEIN de James Whale, Lanchester n’était pas moins récurrente de certains Disney de l’époque.


   

Outre ce vivier de talents déjà en place, restait à trouver un comédien capable d’édulcorer le personnage de Barbe Noire sans en perdre de sa prestance. C’est le doublement oscarisé (Sir) Peter Ustinov qui enfile le costume du pirate, avec dans l’idée de se décontracter de ses habituels rôles dramatiques. Ustinov cabotine pour notre plus grand plaisir, et nous compose un Barbe Noire filou, immature, copieusement porté sur la bouteille, mais avec un cœur peut-être pas si dur que ça. Un personnage en or pour faire rire les enfants, puisque prompt à toutes les gaffes et transgressions. Barbe Noire se fait un plaisir de martyriser son acolyte d’infortune qui l’a invoqué, en le collant en permanence de son écrasante présence. Juste une bonne action pourrait lui faire trouver le repos éternel, comme être un peu gentil avec autrui ou prodiguer une aide désintéressée… Quelque chose de parfaitement anodin pour le commun des mortels, mais qui semble totalement insurmontable pour notre pirate.
Bien que mettant en scène une figure d’aventurier, LE FANTÔME DE BARBE NOIRE est avant tout une comédie familiale. Si le film ose une ambiance fantastique inquiétante (pour les enfants) dans sa toute première partie, le ton se décomplexe bien vite pour aligner les séquences humoristiques. Comme toutes figures historiques ramenées à une époque qui n’est pas la sienne, Barbe Noire va dans un premier temps s’amuser avec la technologie moderne comme jouer les chauffards avec une voiture puis avec la moto du policier qui tentera de s’interposer. 


                  


Heureusement, le flibustier va s’adapter très vite à son nouvel environnement (nous épargnant les éternels ressorts du décalage des époques comme LES VISITEURS). Le comique du film est plutôt construit sur l’invisibilité du personnage, hormis pour le personnage principal que tout le monde croit fou à force de s’énerver dans le vide. A l’image de nombreux films mettant en scène «l’invisibilité», le découpage alterne les plans du fantôme en situation et les plans où cette même situation évolue sans que ce dernier soit à l’image. Les effets spéciaux ont beau être sommaires (filins, quelques séquences d’animation en image par image), ils sont exécutés avec suffisamment de savoir faire pour que le charme opère.
Impossible de ne pas convaincre de la réussite de ce FANTÔME DE BARBE NOIRE sans évoquer son moment d’anthologie, à savoir la compétition d’athlétisme où les maigrelets sportifs de Godolphin vont affronter les montagnes de muscles des universités voisines. Malgré les fins conseils de l’entraînement de Steve Walker, l’équipe part bien évidemment perdante d’office. A moins que Barbe Noire n’use de son invisibilité pour inverser le cours des évènements et ainsi effectuer sa bonne action (la victoire de Godolphin, grâce à un pari, épongerait les dettes de ses descendantes) tout en préservant sa réputation de sale pirate (car il s’agit malgré tout de tricher à une compétition). Couper la perche d’un concurrent à coup de sabre avant son saut, traverser le stade avec le javelot de l’athlète local pour lui faire effectuer un incroyable record, ou encore échanger les témoins de la course de relais avec des hot dogs, le film fait preuve d’une imagination communicative à laquelle il est impossible de résister.


                                 

Il n’est donc pas nécessaire d’avoir moins de dix ans pour s’amuser des facéties du FANTÔME DE BARBE NOIRE, même si une âme d’enfant reste tout de même conseillée. Le cabotinage jubilatoire de Peter Ustinov emporte toute adhésion, qui plus est au sein d’un film soigné et bourré de rebondissements. Car pour effectuer sa bonne action jusqu’au bout, il ne suffira pas à Barbe Noire de faire gagner l’équipe de Godolphin, mais de déjouer par la suite les plans machiavéliques du mafieux de service en rejouant les gains au casino, puis en affrontant ses hommes de main soudain bien moins téméraires face au fantôme. Un excellent divertissement pour tous les âges en somme, et assurément l’un des Disney «live» de l’époque qui vieillit le mieux.
Malheureusement, Disney n’a visiblement que faire de ces vieilles productions que le studio semble considérer comme du fond de catalogue sans intérêt. LE FANTÔME DE BARBE NOIRE dispose donc d’une édition française similaire à l’américaine, c’est-à-dire piteuse. L’image, plein cadre, ne respecte pas le format d’origine. La copie est de plus granuleuse et peu engageante. Heureusement le disque propose la version originale en plus du doublage français (d’excellente facture), tous deux en mono d’origine et encodés sur deux canaux. Bien évidemment, il n’y a pas le moindre bonus à se mettre sous la dent. Le disque a beau être vendu à bas prix, le film aurait amplement mérité d’être (re)découvert dans des conditions moins brumeuses. 

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