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samedi 19 juillet 2014

Adorable Kim

Il est de notoriété d’affirmer que ce film est le tombeau éclatant d’une superstar hollywoodienne, celle qui fit fantasmer les années 1940 en retirant un unique gant noir et qui mourait si bien dans un dédale de miroirs chez Orson Welles. Et ce film est effectivement l’image mélancolique d’une femme à la dérive qui ne cache plus ses cernes et sa fatigue. George Sidney a donc bien choisi en bouleversant une ultime fois l’image de Rita Hayworth et en l’accolant à une autre, beaucoup moins glamour mais qui annonce le Hollywood des années soixante, Kim Novak. Entre elles, le charismatique Frank Sinatra et la désuétude d’une comédie musicale montée à Broadway en 1940 et qui n’a tout de même pas le panache enlevé d’Un Américain à Paris ou de Chantons sous la pluie.
George Sidney est un habitué de la comédie musicale bien faite : du Bal des sirènes avec Esther Williams en 1943 à Show Boat avec Ava Gardner en 1951, sans oublier Embrasse-moi chérie (1953) ou L’Amour en quatrième vitesse avec Elvis Presley (1964). C’est dire qu’en lui confiant le script de La Blonde ou la rousse, les producteurs de la Columbia n’ont pris aucun risque et ne s’y sont pas trompés. Le technicolor éblouit chaque numéro dansé et met d’autant en évidence la blondeur de l’une, la rousseur de l’autre. La première danse de Rita fait bien évidemment référence au fameux effeuillage de Gilda (analysé sur ce site par Ophélie Wiel) et la belle enlève, lasse, deux gants blancs, rapidement. Le vert, le blanc, le violet sont alors les couleurs étendards qui rendent visibles les états d’âme des protagonistes. Efficacement filmé, La Blonde ou la rousse a aussi l’insigne mérite d’utiliser avec impertinence l’humour pour dévoiler la perfidie de Joey, la solitude de Mrs Simpson et la naïveté de Linda. Jusque dans la présentation d’un chien, symbole de la fidélité, qui ne quitte plus le séducteur notoire qu’est Frank Sinatra. 


   


Notons l’incroyable zoom, incroyable parce que « mal fait », seul moment où le film s’échappe et annonce le désir de l’homme, zoom violent sur les yeux de Sinatra dévorant Kim Novak qui est en train de se déshabiller. Ce « mal fait » dans l’impeccable tenue technique est d’une profonde violence sexuelle. Cependant, les shows restent très personnels, Kim Novak d’un côté, Rita Hayworth de l’autre, Frank Sinatra à l’autre bout. Ces trois tempéraments ne se mêlent pas et malgré le luxe déployé, la crédibilité de leur relation en pâtit quelque peu. L’unique scène où les trois vedettes dansent ensemble nous frustre un peu puisqu’elle ne dure que le temps d’un songe.
Kim Novak, une des fantasmatiques futures blondes d’Alfred Hitchcock dans Vertigo, garde au creux de ses souvenirs un rapport tout particulier à La Blonde ou la rousse. Harry Cohn, le patron de la Columbia, décide de mettre un terme à la carrière de sa rousse flamboyante qui, de mariages ratés en échecs commerciaux, en dérives fumeuses et alcools bon marché, est définitivement has been.



                                 


Il a besoin d’une remplaçante à Rita Hayworth ; certes il y a Marilyn mais les producteurs ont toujours le désir ardent de renouveler leur propre désir et Kim Novak arrive juste à point pour figurer dans le générique des stars fabriquées. Lorsque le premier jour de tournage commence, personne n’est dupe : ce film sera un des derniers de celle que la Mecque du cinéma avait baptisée « L’Étoile des étoiles ». Rita Hayworth le sait mieux qu’une autre et, elle si ponctuelle, n’arrive toujours pas. Kim Novak, surtout impressionnée à l’idée de voir Gilda, attend anxieusement l’arrivée de celle que Hollywood a décidé de sacrifier. Et elle arrive enfin, moulée dans un fourreau noir, superbe, dans un silence respectueux. Kim Novak raconte alors que la comparaison n’était pas à son avantage : qu’à cela ne tienne, les producteurs vont travailler la silhouette de Kim .


                 


Ils vont l’engoncer dans des vêtements serrés jusqu’au cou pour mieux faire ressortir la poitrine, les hanches, les fesses, les longues jambes, de l’impudeur à son extrême et tout cela pour enterrer la silhouette entêtante de Gilda. Ce film est surtout et avant tout, en filigrane, l’histoire d’un passage de relais, d’une époque à une autre, d’un âge d’or hollywoodien à un Hollywood plus réaliste. Et ce passage de relais est également visible dans le choix des actrices : La Blonde ou la rousse fait ainsi, sans dommage, passer d’un style de femme à un autre... Mais enfin, Kim Novak ne remplacera pas Rita Hayworth comme les producteurs de la Columbia l’avaient tant souhaité. Le seul remplacement qui bouleversera sa carrière et fera date dans l’Histoire du cinéma est celui qui lui permet d’être brune ou blonde face à James Stewart dans Vertigo, l’actrice Vera Miles se désistant car enceinte. Rita Hayworth, elle, fera encore quelques apparitions qui laissent un goût bien amer et sombrera corps et âme, sans rémission. La Blonde ou la rousse est son tombeau.


                                 


Comédie la plus célèbre de Richard Quine, cinéaste trop méconnu qui eut Blake Edwards comme scénariste pour ses premiers films, cette Adorable voisine passe pour être le film qui a donné naissance à Ma sorcière bien aimée, série mythique et délicieuse diffusée en France dans les années 70. Elle rentre dans le cadre de ces comédies à caractère fantastique prenant pour héros de gentils sorciers ou fantômes dont les plus connus sont L’Aventure de Mme Muir de Mankiewicz ou Ma femme est une sorcière de René Clair. Il s’agit ici d’une adaptation d’un succès théâtral de Broadway dont le passage à l’écran devait voir au départ Jennifer Jones interpréter le rôle principal.
Finalement, c’est le couple James Stewart et Kim Novak qui se reforme la même année que Sueurs froides mais dans un film au registre beaucoup plus léger quoique empreint d’une certaine mélancolie. Richard Quine réalise une nouvelle fois un hymne à la beauté de son actrice fétiche, aidé en cela par la somptueuse garde robe que lui a créé le costumier Jean-Louis. Divinement habillée, elle rayonne sur toute la durée du film et son talent n’est pas en reste. Mais ses partenaires ne doivent pas être négligés pour autant : James Stewart égal à lui-même pour son dernier rôle dans une comédie, Jack Lemmon (sorcier un peu immature) et Ernie Kovacs (l’écrivain, soit disant spécialiste de la magie), très drôle tous les deux mais aussi les autres sorcières exubérantes interprétées par les pittoresques Hermione Gingold et Elsa Lanchester.



   


Ce film, mené sur un tempo assez nonchalant, baigne dans une ambiance feutrée bien rendue par les décors, la musique jazzy de George Duning et la belle photographie de James Wong Howe. Une assez jolie mise en scène, qui réussit à être vraiment superbe lorsque Quine aère la pièce de théâtre par des échappées à l’extérieur de l’appartement : les scènes de déambulations nocturnes dans les rues enneigées ou encore cette scène fabuleuse du premier baiser suivi d’un travelling ascendant, caressant en plan d’ensemble un New-York à l’aube sous la neige, et qui se termine par une vision du couple s’enlaçant en haut d’un building. Et que dire de ce gros plan magnifique sur le visage en larmes de Kim Novak (larmes qu’elle ne pouvait avoir tant qu’elle possédait ses pouvoirs magiques) ? L’un des plus émouvant de l’histoire du cinéma.


                              


Mais alors, pourquoi cette belle et intelligente réflexion sur la valeur du sentiment amoureux nous laisse-t-elle sur notre faim ? Un peu trop sage peut-être. On l’aurait voulu plus drôle, plus romantique, plus émouvante, plus dynamique, plus rythmée. On aurait souhaité un peu plus de l’élégance de Minnelli, de la vigueur de Hawks et du mordant de Wilder. La déception est d’autant plus grande que l’on sent qu’il aurait suffit d’une étincelle pour transformer ce beau film en un chef d’œuvre du genre de La Garçonnière par exemple. Il reste quand même assez de belles choses pour y passer un très bon moment et parmi celles-ci, un numéro musical de Philippe Clay dans la scène de la boîte de nuit. Deux ans plus tard, le réalisateur retrouvera Kim Novak pour son chef d’œuvre méconnu, un film d’une belle sensibilité mais dans un genre totalement inédit pour lui, le drame de mœurs : ce sera le splendide Liaisons secrètes, drame de l’adultère avec pour partenaire masculin Kirk Douglas dans un de ses rôles les plus émouvants. En attendant, cette Adorable voisine considéré par Tavernier comme l’un des plus beau film des années 50, n’est pas à négliger ne serait-ce que pour tous les amoureux de la pulpeuse Kim Novak. 


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