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dimanche 1 juin 2014

L' affaire Cicéron

Le 17 octobre 1950, un scandale politique éclate à la Chambre des Communes de Grande-Bretagne : le ministre des Affaires Etrangères est interpellé au sujet d’inquiétantes négligences dans la surveillance de documents intéressant la Défense nationale pendant la guerre. A une époque où les secrets du récent conflit sont peu à peu dévoilés, cette histoire fait grand bruit : en 1943-44, un employé de leur ambassade à Ankara, sous le nom de code « Cicéron », a vendu aux Allemands des photographies de documents hautement confidentiels (comptes-rendus de réunions secrètes, par exemple). Cette histoire surprenante que les autorités britanniques souhaitaient cacher vient d’être publiée dans Der fall Cicero, les mémoires d’un certain Ludwig Carl Moyzisch, ancien attaché commercial de l’ambassade d’Allemagne à Ankara qui dirigeait alors les services secrets nazis en Turquie.
Le vrai Cicéron s’appelle en réalité Elyesa Bazna (1904-1970), Serbe d’origine turque, ancien chanteur qui a fait tous les métiers et a même connu la prison. Après une dizaine d’années passées comme employé dans des consulats à Ankara, il entre en 1942 au service d’un conseiller à l’ambassade d’Allemagne. Il quitte ce poste moins d’un an plus tard mais y garde certains contacts, dont il se sert après être devenu valet-chauffeur à l’ambassade de Grande-Bretagne : pour la première fois il vole des documents qu’il revend à son ancien employeur. Il gravit les échelons, devenant le valet de l’ambassadeur lui-même, et continue son petit commerce. Après la guerre on le perd de vue jusqu’en 1958, date à laquelle il sort son propre manuscrit, Signé Cicéron, raconte sa vérité, répond au livre de Moyzisch et au film de Mankiewicz dont il apparaît loin de l’éclat, du brio et de l’intelligence du personnage.




   

Cette extraordinaire affaire d’espionnage attire logiquement l’attention du monde du cinéma. C’est Darryl F. Zanuck, directeur de production de la 20th Century Fox, qui obtient les droits d’adaptation du livre après avoir bataillé contre Arthur J. Rank, Alexander Korda ou la MGM. Il officialise le projet, produit par Otto Lang, en confiant l’écriture du script à Michael Wilson dont la récente co-adaptation d’Une Place au soleil (1951) lui vaudra un Oscar. Pour réaliser le film, il nomme Henry Hathaway, cinéaste éclectique de l’écurie Fox qui avait déjà travaillé avec Lang sur Appelez Nord 777 (1948). Ce film policier inspiré de faits réels, comme La Maison de la 92e rue qu’il a réalisé en 1945, montre son goût prononcé pour le réalisme et les tournages hors des studios, parfois sur les lieux mêmes de l’action, des caractéristiques qui ont certainement motivé Zanuck dans son choix ; celui-ci souhaite en effet que le film soit tourné dans un style proche du documentaire. On sait d’après un mémo daté du 7 novembre 1950 qu’il veut donner à Cicéron plutôt qu’à Moyzisch le rôle central de l’histoire en ne lui attribuant aucune prise de position politique. L’espion ne se rapprochant d’aucun camp, l’argent est donc le moteur de l’intrigue. Cette neutralité facilitera ainsi l’empathie du public malgré les actes de trahison et ses relations avec les nazis.


               


Le livre de Moyzisch sert de caution réaliste à un film qui utilise les éléments de la réalité, par l’utilisation de la voix off, pour mieux s’en éloigner. A cette époque, on connait seulement une petite partie de la vérité, c’est un moment de flou (on ne sait pas où se trouve Cicéron ni s’il est toujours vivant) qui est tout au bénéfice du film. L’histoire contient alors suffisamment de zones d’ombres pour inspirer l’imagination du scénariste sans avoir à respecter précisément les faits.
Wilson apporte ainsi beaucoup de modifications à l’histoire décrite dans le livre, évoquant par exemple le vol des plans du Débarquement en Normandie alors qu’on apprendra bien plus tard que Cicéron a "seulement" subtilisé des documents concernant les projets d’attaques des Forces Alliées. On ne dit pas non plus que Cicéron a eu des maîtresses dans l’ambassade qui lui ont facilité l’accès aux documents confidentiels. Wilson change des dates, des évènements, resserre l’intrigue dans le temps et l’espace autour d’un petit nombre de protagonistes, s’inspire de personnages réels (Cornelia Kapp, mandatée par le contre-espionnage américain pour démasquer Cicéron, qui devient Colin Travers dans le film) ou en invente pour son adaptation : notamment Von Richter, le colonel de la Gestapo, et surtout la Comtesse Staviska.


                               


En mars 1951, quelques jours après le début du tournage d’On murmure dans la ville, Joseph Mankiewicz conforte encore davantage sa position à Hollywood. Son film Eve est le grand vainqueur de la cérémonie des Oscars (6 récompenses, dont celle du Meilleur Film). Surtout, Mankiewicz est le premier à recevoir la statuette du Meilleur Réalisateur deux années de suite.
Le contrat qui le lie à Zanuck arrive à son terme à l’automne suivant : il ne souhaite pas le renouveler. Arrivé à la Fox il y a près de neuf ans, il a patiemment et méthodiquement appris le métier en même temps qu’il s’est confronté dès son arrivée à Hollywood au système des studios. Déçu par cette façon de travailler (il s’était déjà brouillé avec Louis B. Mayer en 1942, ce qui avait motivé son  départ de la MGM pour la Fox), il a désormais des rêves d’indépendance vis-à-vis d’Hollywood dont il souhaite s’éloigner. « Il n’y a aucun endroit alentour où il est possible à ce peuple de cinéma de stimuler son esprit », disait-il. Il veut retourner écrire à New York, devenir son propre producteur, en indépendant, travailler librement au cinéma comme au théâtre. Ce qu’il concrétisera deux ans plus tard en créant sa propre société, Figaro Inc., et en réalisant La Comtesse aux pieds nus (1954).


                         

Mankiewicz ne supporte pas Zanuck, qu’il ne se privera pas de critiquer des années après tout en lui reconnaissant un véritable talent : « J’ai travaillé avec les plus grands producteurs et je dois dire que je n’en ai rencontré aucun qui fut aussi bon lecteur et aussi doué pour la restructuration des scripts. » La cohabitation fut suffisamment difficile pour que le réalisateur gardât une certaine rancœur pour ce nabab « aux qualités d’instinct, non de réflexion » qui avait tendance à préférer dans un scénario l’essentiel aux nuances.
Mankiewicz avait un esprit trop indépendant pour supporter les ordres imposés. Il était par exemple furieux que la poursuite finale de L’Affaire Cicéron dans les rues d’Ankara ait été réduite au montage par un Zanuck trop impatient d’arriver au dénouement.
Celui-ci, en producteur avisé, souhaite utiliser une dernière fois le prestigieux réalisateur avant la fin de son engagement. Contraint par des délais resserrés, il n’a pas d’autre choix que lui soumettre un projet dont la production est déjà très avancée. C’est ainsi qu’en mai 1951, une semaine seulement après la fin du tournage d’On murmure dans la ville, alors que Hathaway a déjà travaillé sur la majeure partie de la préparation du film, Zanuck autorise Mankiewicz à reprendre le projet Cicéron. 


                              

Celui-ci a déjà repéré le scénario, intéressé par la qualité d’un sujet qui lui permet aussi de travailler sur un genre qu’il n’a encore jamais abordé. Le tournage est prévu d’août à octobre 1951. Cela laisse moins de quatre mois à Mankiewicz pour finaliser le casting, peaufiner le plan de travail et surtout revoir le scénario rédigé par Wilson. Si celui-ci reste crédité au générique, il ne fait aucun doute que Mankiewicz s'est approprié le sujet, modifiant notamment les dialogues. Le biographe Kenneth Geist compara le script original avec celui tourné, annoté et corrigé de la main du réalisateur. Il conclut que la continuité dramatique était bien l’œuvre de Wilson, mais que pratiquement aucune de ses répliques ne figurent dans le film. James Mason signe en 1950 un contrat à court terme avec la Fox pour pouvoir incarner Rommel dans Le Renard du désert (1951) sous la direction de Henry Hathaway. Pendant la pré-production de L’Affaire Cicéron, qui devait être son film suivant, Hathaway fait appel à James Mason pour interpréter le personnage principal. Malgré le changement de réalisateur en cours de route, l’acteur sera ravi d’être dirigé par Mankiewicz. Dans ses mémoires, parlant de L’Affaire Cicéron, il avouera : « C’est l’un des rares films dans lequel j’apparais que je peux revoir avec intérêt jusqu’au bout. » 
Source et suite : http://www.dvdclassik.com/critique/l-affaire-ciceron-mankiewicz

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