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dimanche 18 mai 2014

Ruth Roman

Stuart Heisler à la baguette, Gary Copper de l’autre de la caméra ; certainement une soirée sympathique en perspective ! Avec en prime le Technicolor, il devrait au moins s’avérer aussi agréable que la précédente collaboration entre les deux hommes, le divertissant Le Grand Bill (Along Came Jones), une des rares incursions réussies de la comédie parodique légère dans le western. Mais voilà que le générique se lance sur une musique de Max Steiner qui ne rappelle en rien les grandes heures du fameux compositeur de King Kong, Autant en emporte le vent ou Casablanca.

Mauvais signe ce manque d’inspiration du musicien, apparemment peu concerné par ce western de série ? Mais ne vendons pas la peau de l’ours… Dallas débute en effet plutôt bien nous plongeant directement dans le vif du sujet par une séquence d’action de vol de bétail assez bien enlevée. S’ensuit dans la foulée un duel au pistolet entre le célèbre Wild Bill Hicock et Reb Hollister, le personnage d’ancien officier Sudiste recherché pour cause de rébellion, joué par Gary Cooper. Tout ceci s’avère n’être qu’une mascarade destinée à simuler la mort de ce dernier afin qu’il soit tranquille pour régler une vengeance personnelle envers les frères Marlow, responsables du massacre de sa famille durant la Guerre de Sécession, désormais établis à Dallas pour essayer de s’y approprier toutes les terres et régner en maîtres sur la région.


   



Mascarade encore lorsque Reb décide d’échanger son identité avec un Marshall ‘pied tendre’ venu au Texas dans le seul but d’impressionner sa fiancée ! Voici donc Gary Cooper en partance pour Dallas, affublé d’un costume de dandy qui le rend assez ridicule, pour y nettoyer la ville de ses mauvais éléments. 
Tout démarrait donc pour le mieux, sur une tonalité particulière, l’humour et la cocasserie étant parfaitement intégrés dans une intrigue à priori dramatique. Et puis le scénariste John Twist (pourtant collaborateur sur le superbe script de La Fille du désert (Colorado Territory) de Raoul Walsh) semble ensuite avoir écrit une intrigue, certes rocambolesque, mais inutilement compliquée harmonisant assez mal l’humour et le sérieux, l’action et les séquences bavardes et statiques.



                               


Tout ceci manque alors d’homogénéité, devient mal équilibré et au final peu intéressant d’autant plus que le pauvre Stuart Heisler n’arrive jamais à faire décoller ni à donner du souffle à sa mise en scène. Bref, ça bouge beaucoup, le Technicolor de Ernest Haller met magnifiquement en valeur les beaux costumes confectionnés pour Gary Cooper (le gilet vert à frange lui sied à ravir) et la charmante Ruth Roman ; nous avons même droit à quelques séquences agréables et détails pittoresques (la façon qu’à Steve Cochran de porter sa ceinture de revolvers) mais l’ennui vient s’installer assez rapidement pour ne plus nous quitter avant le final assez efficace se déroulant dans un saloon plongé dans le noir. Western de série assez laborieux réservé aux seuls aficionados du genre et (ou) de Gary Cooper.


                               

L’aventurier épris d’espaces et de libertés, repoussant inlassablement les frontières d’un vieil Ouest qu’il souhaiterait immuable, face à l’instauration d’un ordre social dont il comprend la nécessité mais dans lequel il ne saurait se fondre, est une figure récurrente du western moderne des années cinquante. Le Dempsey Rae de Man without a star, autre scénario de Borden Chase, est de cette race de personnages au même titre que le Jack Burns de Lonely are the brave, cow-boy moderne pathétique par son jusqu’au boutisme et incarné comme le précédent par Kirk Douglas. Mais c’est assurément The far country qui offre la figure la moins manichéenne, la plus riche et la plus passionnante de tous ces solitaires endurcis ; figure qui contribue pour beaucoup à faire de ce western l’un des plus beaux fleurons de la production hollywoodienne.

Pendant la plus grande partie du métrage, le personnage incarné avec un naturel confondant par le grand James Stewart ne manifeste pratiquement aucune des qualités habituelles du héros positif d’un western classique. Nous semblons avoir affaire à un individualiste et un égocentrique, affichant une méconnaissance presque méprisante de la race humaine et chez qui toutes notions d’entraide et de solidarité semblent inconnues. Il ne semble guère porter plus de prix à la vie humaine elle-même, et bien qu’il affiche quelques principes auxquels il ne saurait déroger ("non vous n’êtes pas homme à tirer dans le dos" dixit Gannon), nous ne jurerions pas que son passé soit absolument sans tâche, même si rien ne nous est révélé. A l’approche du vingtième siècle, Jeff Webster apparaît un peu comme le vestige d’une époque révolue, celle des pionniers d’avant le ‘law and order’. Construire tout un western autour d’un tel personnage pourrait s’apparenter à un suicide commercial, si l’homme, malgré tout, ne nous offrait quelques occasions de placer un peu d’espoir en lui.


   



En dépit de son nihilisme de façade, Jeff, comme la plupart des héros de Mann, est un homme d’une franchise et d’une transparence exceptionnelles. Bien qu’il refuse de se mêler des affaires de ses concitoyens, il reste toujours ouvert à eux et ne refuse jamais de justifier son détachement à l’égard de leurs problèmes : il en va ainsi des relations nouées avec la jeune Renée (Corinne Calvet). Et s’il aime à se présenter à l’image de ces loups des bois qui se complaisent dans leur solitude, un détail trahit la pose. Ce détail, c’est cette amitié touchante qui le lie au vieux Ben (Walter Brennan merveilleux dans son emploi de toujours), sidekick débonnaire, maladroit et envahissant, mais capable de faire naître en lui une petite flamme d’humanité, voire même, à l’occasion, de réveiller un embryon de conscience. Une partie du plaisir indescriptible procuré par ce western, et que les visionnages successifs ne parviennent pas à épuiser, tient à ces petites digressions qui émaillent une narration d’une linéarité parfaite. 


                               

Il s’agit de tous ces instants d’intimité volée entre deux personnages, qui sont autant de moments où la carapace de Jeff tend à se lézarder pour révéler sa véritable personnalité. Signalons, notamment, cette attention merveilleuse et rituelle qui consiste, après l’avoir quelque peu rabroué, à extraire la pipe du vieux Ben de l’intérieur même de sa propre veste et à l’allumer pour lui ; ou ces moments de désarroi sincère concédés face à la générosité naïve exprimée par la fraîche Renée, aussi prompte à lui déclarer sa flamme, sans fausse pudeur, qu’à lui signifier vertement sa complaisance ; ou bien encore, bénéficiaire d’une aide non escomptée de la part de Ronda Castle, la surprise non feinte que Jeff manifeste initialement sur le vapeur, même si en définitive cette aide n’est pas dénuée d’arrière-pensée, la jeune femme représentant un peu son alter ego féminin.
Toutes ces saynètes chaleureuses agissent non seulement comme des petites pauses respiratoires et contemplatives au sein d’un récit d’une densité dynamique peu commune, elles sont aussi autant de pierres apportées, presque malgré lui, à la formation d’une véritable conscience sociale chez Jeff Webster. 


                                 


Entendons-nous bien, il est peu probable qu’au terme de son itinéraire, le pragmatique Jeff se mue en citoyen parfaitement intégré à la collectivité de Dawson, et dans une certaine mesure, sa réaction finale tient sans doute autant de la vengeance instinctive que de la prise de conscience solidaire. Il n’en rejoint pas moins la longue liste des héros d’Anthony Mann chez qui la maturité s’accompagne d’une acceptation d’un certain ordre moral et social et plus que tout d’une appréhension de ses propres responsabilités. Au terme de ce cheminement, Jeff Webster, parti de rien, pourrait bien préfigurer le Glyn McLyntock de Bend of the River. Pour Anthony Mann, pourtant chantre de la communauté et de l'instinct solidaire, l'essor civilisateur s'accompagne inévitablement du vice et de la cupidité. Il a ici le visage du méphistophélique marshal Gannon. 


               

Une fois de plus, Anthony Mann nous gratifie d’un badman de très haut vol, qui ne dépareille pas, loin s’en faut, au milieu des Waco Johnny Dean (Winchester 73), Ben Vandergroat (The naked spur), Dock Tobin (Man of the west) ou bien évidemment Cole Emerson (Bend of the river). Ce marshal faussement débonnaire des territoires de l’Alaska, interprété par un truculent John McIntire, témoigne d’une originalité sans pareille : qu’il se soit ou non autoproclamé marshal, il incarne l’ordre en Alaska comme le mythique Juge Roy Bean l’incarnait à l’ouest du Pécos. Il est la loi, et, dut-il l’aménager à sa convenance en certaines occasions, il n’aura de cesse, pendant longtemps, de perpétrer ses méfaits dans le cadre strict de cette ‘légalité’. Ainsi, il se refuse à poursuivre Jeff en dehors de sa juridiction et dépossède les prospecteurs de Dawson en prenant simplement soin de faire enregistrer – à son nom - leurs concessions dans les bureaux appropriés de Ottawa. Ces précautions légales légitimeraient dans une certaine mesure le refus de Jeff à se faire le bras armé des mineurs spoliés, puisqu’en s’opposant à Gannon il se placerait derechef hors-la-loi. Mais ce serait néanmoins oublier que cela n’avait pas arrêté notre homme lorsqu’il s’était agi de récupérer son troupeau...
Suite et source : http://www.dvdclassik.com/critique/je-suis-un-aventurier-mann

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