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mardi 27 mai 2014

Polanski

A l'instar de Howard Hawks, Roman Polanski est un cinéaste capable d'aborder tous les genres avec brio. Du fantastique (Rosemary's Baby, Le Locataire) au drame historique (Le Pianiste), en passant par le thriller (Frantic), la comédie horrifique (Le Bal des vampires) ou encore le film de pirates (Pirates), Polanski multiplie les expériences cinématographiques tout en y insufflant un style unique. Un style teinté d'espièglerie, de mystère, de perversion et de folie qu'il applique une nouvelle fois en 1974 lorsqu'il réalise Chinatown.
Chinatown ou les tribulations de Jake Gittes, détective privé dans le Los Angeles des années 30, se pose comme un véritable hommage aux plus grands films noirs. On y retrouve la complexité scénaristique propre au genre avec une structure labyrinthique de l'intrigue : au départ Jake Gittes est engagé par une femme soupçonnant son mari d'adultère. Jusque-là rien de bien original. Mais voilà, le mari en question est retrouvé mort, la femme n'est pas son épouse, et cette dernière est retrouvée par Gittes avec laquelle il noue une relation tumultueuse... A l'origine, le scénario signé Robert Towne était extrêmement riche avec une multitude de personnages, une intrigue à tiroirs, et promettait un film capable de rivaliser en terme de complexité avec des sommets du genre comme Le Grand sommeil (Howard Hawks) ou Le Faucon maltais (John Huston). Mais si Polanski est intéressé par ce genre, il ne souhaite pas pour autant faire une croix sur la façon dont il a toujours abordé la caractérisation de ses personnages. 


             

En effet, Roman Polanski n'est pas un adepte de la multiplication des protagonistes, il préfère concentrer son regard sur un groupe restreint et décide donc de réécrire le scénario avec Towne. Il peut ensuite s’attaquer à la réalisation et signer à cette occasion son grand retour à Hollywood.
Doté d'un budget conséquent pour l'époque, Chinatown offre une reconstitution à la fois riche et soignée du L.A. des années 30. De ce point de vue, la direction artistique est une vraie réussite et permet à Polanski de filmer l'immensité de la mégalopole californienne avec un réalisme saisissant. L'histoire imaginée par Robert Towne se déroulant en pleine sécheresse, Polanski décide de plonger son décor dans le vent, la poussière, et de l'éclairer constamment sous la lumière du soleil. De ce point de vue, il faut souligner le magnifique travail de John A. Alonzo, qui signera plus tard la photographie du Scarface de Brian De Palma



                                

Dans Chinatown, la lumière est omniprésente et paraît brûler la pellicule accentuant ainsi l'ambiance oppressante qui pèse sur Jake Gittes. Côté interprétation, on retrouve Jack Nicholson et Faye Dunaway en têtes d'affiche. Il paraît bien difficile de décrire la qualité de leur performance respective sans tomber dans l’excès de superlatifs. Rappelons simplement qu’ils furent tous les deux nommés pour l'Oscar et auraient amplement mérité cette récompense. A leurs côtés, Polanski a la merveilleuse idée de donner un rôle à John Huston, rattachant ainsi son film à la grande histoire du film noir. Enfin comment évoquer Chinatown sans parler de Jerry Goldsmith, dont la bande originale et son fameux Love Theme concourent évidemment à la beauté troublante de ce film si singulier ? Je vous invite donc à (re)plonger dans l'ambiance envoutante de Chinatown, sublime hommage aux plus grands films noirs et œuvre profondément marquée par la griffe Polanski. Ceux qui apprécieront pourront ensuite découvrir la suite (The Two Jakes) réalisée avec un peu moins d’ambition mais beaucoup de talent par Jack Nicholson en personne.


                                      


En 1976, après ChinatownPolanski tourne Le Locataire, bouclant la boucle de la trilogie déjà entamée aux deux tiers avec une nouvelle variation sur le thème de "l'appartement maudit". Cette fois-ci l'intrigue se passeen France, et le fou en devenir n'est autre que Polanski lui-même, qui interprète le rôle de Trelkovsky, un jeune Franco-Polonais chétif, timide et effacé en quête d'un appartement à Paris. Il en visite un d'assez vaste, dans un immeuble ancien et plus que vétuste, quand la logeuse lui apprend que la locataire précédente, Simone Choule, a tenté de se suicider en se jetant par la fenêtre sans raison apparente. Trelkovsky va lui rendre une visite succincte à l'hôpital et se retrouve face à une momie de bandages, mais il rencontre aussi l'amie de la suicidée (Isabelle Adjani), qui lui apprendra plus tard la mort de Simone Choule. Trelkovsky décide malgré tout de prendre l'appartement, en dépit de toutes les incongruités du lieu, de la mort atroce et surprenante de l'ancienne locataire, de ces vieux voisins acariâtres et menaçants qui veulent à tout prix préserver la respectabilité de leur immeuble, en dépit enfin de ce meublier délabré, de ces tapisseries anxiogènes et de ce placard au fond du couloir, dont Simone Choule avait obstrué la porte avec une commode, et qui ne s'ouvre pas.
Malgré un environnement hostile et ce voisinage qui tantôt le sermonne en lui interdisant le moindre bruit et tantôt le harcèle littéralement, le personnage se fait rapidement quelques camarades sur son lieu de travail, et pour les incarner, eux et les autres parisiens croisés ici ou là, presque toute la troupe du Splendid joue dans le film, de Gérard Jugnot à Josiane Balasko en passant par Michel Blanc et Romain Bouteille. 


              

Si Polanski a toujours affiché un goût surprenant pour la France des clichés, cristallisée entre autres par l'apparition du bon gros boulanger dans La Neuvième porte, et s'il a souvent proposé une vision un peu caricaturale de nos concitoyens légèrement bas de plafond, il faut lui reconnaître la sincérité avec laquelle il se représente notre pays et sa volonté, de plus en plus rare aujourd'hui, d'engager des comédiens français pour jouer des autochtones (même s'ils parlent tous anglais dans Le Locataire…), volonté qui a valu à Dominique Pinon ou Gérard Klein d'échanger quelques mots avec Harrison Ford dans Frantic ! Mais pour en revenir au locataire du titre, Trelkovsky, ses amis franchouillards vulgaires et gueulards ne sont pas d'un grand réconfort dans le Paris aussi poisseux qu'inhospitalier que nous dépeint comme souvent le cinéaste, ils se contentent du reste de conseiller au pauvre erre d'imposer sa loi, ce dont il est bien incapable. 



                  

Le personnage s'aperçoit peu à peu que ses voisins ont un comportement de plus en plus étrange, n'hésitant pas à le persécuter et à le traiter comme un moins que rien, quitte à l'accuser de tous les maux dont pourrait souffrir leur communauté… à moins que cette improbable haine qu'ils manifestent à l'unisson à son endroit ne soit le fruit de l'imagination tortueuse de Trelkovsky, qui commence à délirer sérieusement et à s'imaginer le pire, bien aidé certes par un entourage dédaigneux et méprisant, mais néanmoins victime de sa propre névrose, d'autant plus paranoïaque qu'il est irrémédiablement faible et transparent bien que souhaitant  se faire entendre et respecter. Trelkovsky se sent écrasé, acculé, dominé, et peu à peu grandit en lui la haine de ses voisins, une folie délirante de plus en plus manifeste.



                                      

Polanski nous place donc à nouveau dans la pure paranoïa urbaine avec un film moins réussi que ses deux prédécesseurs, car un peu long et souffrant de quelques lenteurs, mais néanmoins très maîtrisé et peut-être plus malsain encore, plus immédiatement "sale" et indisposant. L'angoisse de la pénétration est encore au cœur du récit et le cinéaste parvient à provoquer le malaise ou l'angoisse avec de très simples idées, peut-être pas toutes neuves mais toujours très bien exploitées, grâce à un minimalisme d'une efficacité redoutable, comme quand le personnage, poussé par une curiosité qui frôle le masochisme, enfonce son doigt dans un trou minuscule mais profond creusé dans un mur de son appartement pour y dénicher une dent. Ou par exemple avec la fameuse scène du double : le héros remarque régulièrement que ses voisins se tiennent à tour de rôle debout derrière la fenêtre qui fait face à la sienne, étrangement immobiles (le collègue grossier de Trelkovsky, joué par Bernard Fresson, explique ça de façon très rationnelle : "They're obviously playing with themselves in the shit house !"), comme postés là pour le surveiller, quand il voit soudain à cet emplacement ce qui ressemble à sa propre image dans le cadre de la fenêtre devenu miroir.


                                      
Le thème de la schizophrénie, déjà prégnant dans Répulsion, devient ici crucial, notamment quand le personnage trouve dans un tiroir la trousse à maquillage de Simone Choule et commence à se peindre les ongles, sans y penser, pour finalement se réveiller le lendemain matin, après une ellipse obscure, déguisé en femme, couché sur un coussin tâché de sang. Trelkovsky s'aperçoit alors qu'une dent lui manque, qu'il retrouve évidemment dans le trou où il en avait déniché une au début du film, appartenant certainement à Simone Choule. Le personnage est persuadé qu'on l'a drogué puis violenté dans la nuit, par où le film rejoint encore les deux premiers jalons de la trilogie sur le terrain du viol cauchemardé, à ceci près que les cauchemars nocturnes passent ici dans les raccords et ne nous sont pas représentés. Face à ces agressions dont on ignore si elles sont réelles ou fantasmées, et faute de mieux, le héros décide de répondre à ses agresseurs par la provocation, en se soumettant plus que de raison à leurs desiderata supposés et en fonçant tête la première vers sa perdition, dans l'impasse de sa propre résignation, un moyen pour Polanski de dresser une satire sociale plus tranchante que dans ses films précédents et de dénoncer la soumission de chacun aux volontés les plus liberticides de la communauté urbaine...
Suite et source : http://ilaose.blogspot.fr/2011/12/le-locataire.html

1 commentaire:

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