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dimanche 18 mai 2014

Le Faux coupable

Incontestablement, la figure de Manny Balestrero a quelque chose du martyr. Accablé par les coïncidences alors que son innocence est frappante, il est de plus contraint à assumer d’autres responsabilités encore plus lourdes que son éventuelle culpabilité (la survie financière de son ménage mais surtout la déliquescence psychologique de son épouse). Inspiré d’un fait divers réel survenu trois ans avant le tournage du film et révélé par un article de Life (nous reviendrons sur l’aspect "réaliste" du film), Le Faux coupable n’est pour autant à première vue pas un film religieux. Il le devient à partir du moment où on constate que dans son souci de respecter la véracité de l’histoire, Hitchcock ne se permet que deux libertés dans l’adaptation, qui modifient sensiblement la perception que l’on peut avoir du film. La première réside dans le personnage même de Christopher Manuel Balestrero, qui sous les traits inquiets d’Henry Fonda, apparaît comme un modèle de pureté, d’innocence, comme un "saint" homme, ce que d’évidence le vrai Balestrero n’était pas, Hitchcock reconnaissant lui-même dans ses confidences à Peter Bogdanovitch, à ce sujet, qu’il y avait "dans l’histoire quelque chose qui n’apparaît pas à l’écran". La deuxième liberté artistique majeure que prend Hitchcock par rapport au fait réel est encore plus saisissante, puisqu’elle correspond à la découverte du "vrai coupable" : écrasé par le poids de la culpabilité, par ce sort qui s’acharne sur lui, Balestrero, seul dans sa chambre, attrape son chapelet, se tourne vers une représentation du Christ et commence une prière pour son salut.


      
   
 
Sur cette face innocente vient alors se superposer la silhouette puis, se rapprochant, le visage d’un homme lui ressemblant étrangement, la sécheresse des traits et la folie du regard en plus. La prière est exaucée, le miracle accompli, le coupable est enfin découvert, les deux visages superposés étant deux représentations mêlées du Bien et du Mal, dans la lutte éternelle qu’ils se vouent dans la tradition chrétienne. Comme si, lorsque l’institution judiciaire était dans une impasse, seule la Justice Divine pouvait sauver l’innocent.
Le malaise surgit, constamment, de cette mise en scène à la fois symbolique (le premier plan en extérieur de Balestrero le montre négligemment encadré par deux policiers passant par là), hachée par un montage vif et résolument proche du personnage, à la limite du documentaire , en usant à de nombreuses reprises du point de vue subjectif (le tout dans une même scène, voire le trajet avec les policiers suite à son interpellation ou le transfert du tribunal jusqu’à la prison) ou encore en recourant à cette "vertigineuse" figure de la spirale chère au cinéaste lors de la première nuit en prison de Balestrero. 


                                


Deux scènes entre Fonda et Vera Miles s’avèrent même extrêmement dérangeantes en ajoutant la violence ou le désespoir au supplice de Balestrero. Tout juste peut-on reprocher au film, qui tend parfois vers la démonstration, le défaut d’ambiguïté de son personnage principal ; suite à l’arrestation de Daniell, le "vrai" coupable, Patrick Brion émet dans son ouvrage consacré à Hitchcock l’éventualité d’une nouvelle erreur judiciaire, en se basant sur les similitudes des arrestations des deux suspects et de leurs identifications "formelles" par les employées de la compagnie d’assurance (elles se sont trompées une fois, pourquoi pas deux ?). Mais outre le fait que la réplique de Daniell faisant allusion à son épouse et à ses enfants est à peine inaudible - et d’ailleurs partiellement traduite dans les sous-titres - la mise en place dramaturgique de son apparition (évoquée plus tôt) et la conclusion rapide qui suit ne laissent guère planer le doute. Finalement, si la performance d’Henry Fonda est en tout point remarquable dans le registre de l’innocent, on se prend à imaginer l’impact qu’aurait pu avoir le film si Balestrero avait été l’un de ces troubles héros hitchcockiens, séduisants et sombres, qui prendront selon les films les visages de Cary Grant, de James Stewart ou même… de Montgomery Clift.
Source : http://www.dvdclassik.com/critique/la-loi-du-silence-hitchcock

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