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dimanche 4 mai 2014

La Sirène du Mississipi

La sirène est dédiée à Renoir et présente un passage de La Marseillaise où les troupes révolutionnaires et royalistes fraternisent au lieu de se battre. Le nom de l'île de la Réunion commémore cet événement. Probablement Truffaut pensait-il au combat des sexes en choisissant cette séquence de Renoir puisque le sujet profond du film est, dans l'optique renoirienne où chacun a ses raisons, la fin du combat de l'homme et de la femme pour une réunion du masculin et du féminin, dans une sorte de grande illusion de l'amour adulte qui résorberait la solitude irrémédiable de chaque être humain. Ce retour à l'unité mythique est pénible conflictuel, douloureux : "Je viens à l'amour, Louis, ça fait mal. Est-ce que l'amour fait mal ?" demande Marion à la fin du film. Le couple part alors vers l'inconnu dans la neige comme à la fin de La grande illusion.
Cette réunion n'a été possible qu'à la chaleur d'une passion ardente. Truffaut déclarait " La Sirène c'est finalement l'histoire d'un type qui épouse une femme qui est exactement le contraire de ce qu'il voulait. Mais l'amour est apparu et il l'accepte tel qu'elle est". Passion amoureuse incontestable : "Je ne sais pas si je suis heureux avoue Louis à Jardine, mais je ne peux pas vivre sans elle". Durant le seul moment où il est séparé de Marion, il fit d'ailleurs une dépression nerveuse.
Cet amour avait débuté par des images élégiaques à la descente du bateau, Marion tient une cage où chante un canari. Il mourra bientôt. L'image de l'oiseau emprisonné évoque autant le rêve de Louis que la jeune femme. 


 
                
Suite : Daily ...

Louis est lucide sur cette passion qui échappe aux critères qu'il s'était fixés. Lorsque, traqué par la police et sans argent, Louis retourne à la Réunion pour proposer à son fondé de pouvoir, Jardine de racheter sa fabrique, un plan le montre, contemplant de l'extérieur par la fenêtre. Il voit la famille Jardine en train de dîner : La mère sert à manger, on entend le rire des deux enfants. Telle est l'image impossible qu'il poursuivait.
Au coin du feu, Louis décrit le visage de Marion avec les mots de l'amour fou. Ebloui par son éclat il devra fermer les yeux : " Non, c'est trop… Ça me fait mal au yeux de te regarder (…) J'ai les yeux fermés et pourtant je te vois complètement. Je vérifie… Si j'étais aveugle, je passerais mon temps à te caresser le visage. Marion est une vision que Louis brûle de toucher.

Quand ils sortent du cinéma où ils ont vu Johnny Guitare, Marion dit à Louis : ce n'est pas seulement un film avec des chevaux ", " Non répond Louis, c'est une histoire d'amour avec des sentiments"
En lisant par hasard une bande dessinée décrivant l'empoisonnement de Blanche-neige par la sorcière, Louis comprend que Marion fait la même chose. Il le lui dit et ajoute qu'il accepte Au lieu de s'enfuir ou de nier, Marion éclate en sanglot en s'écriant : "j'ai honte. Aucune femme en mérite d'être aimée comme cela. Je suis indigne." C'est alors à la fin d'un processus qui la conduit malgré elle à la passion qu'elle entame ce chemin dans la neige, espoir d'un nouveau départ comme celui de La grande illusion ou celui du Crime de monsieur Lange.


                


La sirène du Mississipi est aussi une histoire d'amour entre un homme et une femme. Pendant son tournage commença entre Truffaut et Catherine Deneuve une relation qui compta beaucoup dans la vie du cinéaste. Lorsque Le dernier métro les réunira en 1980, Truffaut placera dans la pièce que répète Marion Steiner ces dernières répliques de la Sirène :"Je viens à l'amour, Louis, ça fait mal. Est-ce que l'amour fait mal ?" Dans le rôle de la femme pernicieuse et prompte à tuer, Catherine Deneuve livre une grande performance, n'éprouvant que peu de scrupules face au cadavre de Comoli. Alors, est-elle une pousse au crime ou une véritable meurtrière qui se joue de son mari jusqu'à l'empoisonner sans manifester une quelconque émotion ? Le film ne nous livre que peu d'indices mais l'absence filmée du premier meurtre peut pousser les spectateurs les plus méfiants à opter pour le second choix.


Belmondo, quant à lui, livre une composition loin de ses rôles lisses de héros. Son personnage est celui d'un empoté, prisonnier de ses principes et de son envie d'être amoureux. Tous les détails que l'acteur exécute montrent un anti-héros, conscient de sa valeur – au début du film, il est un industriel très riche – et qui enrage si ses habitudes sont modifiées. Au final, on découvre un personnage conformiste, convaincu par des niaiseries – sa tirade sur « les femmes dans les aéroports » en est une manifestation –, prêt à tuer au nom de ses principes. 



                                

Beaucoup de passages sont révélateurs de sa façon de penser : lorsque sa femme est à ses côtés dans la rue, il faut qu'elle lui donne le bras ; quand il va vendre ses parts à son associé, il commente son malheur en lui déclarant : « Vous n'êtes pas de cette race », comme s'il croyait appartenir à une élite, alors qu'il n'a plus rien.
L'interaction des actes des deux personnages fera toute la romance du film et ses rebondissements. Tout porte à croire que l'enchaînement des événements se calque sur le déroulement d'une tragédie grecque comme si « ce qui devait arriver arrive ». 


Au final, c'est la question principale de savoir si Marion Bergamo est une meurtrière où une pousse au crime qui ressurgit, avec le passage central du seul meurtre filmé. Michel Bouquet, lui aussi d'une régularité parfaite dans son interprétation, met la pression sur un Belmondo acculé, muré dans son silence et ses principes néfastes.
Toute la cruauté du film tient dans cette exposition de deux personnages qui, livrés à eux-mêmes, font ce qu'ils peuvent malgré leur amour, ou en fonction de leur amour. C'est un enchaînement d'actions qui, en fonction de leur caractère, va donner son épaisseur à l'histoire. Pour ne donner rien que du mauvais.
Source : cineclubdecaen

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