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mardi 13 mai 2014

3h10 pour Yuma

Dan Evans est un fermier pauvre, qui vit au milieu de nulle part avec sa famille. C’est un héros fatigué, usé par le travail, les dettes et le manque de perspectives d’avenir. Incarné par Van Heflin, l’homme est bien loin des valeureux personnages campés par le mythique John Wayne. Devant le hold-up de la diligence, Dan refuse d’agir prétextant vouloir protéger ses fils et son bétail. Alors que ses enfants espèrent le voir tuer les méchants, lui baisse la tête et attend patiemment la fin des hostilités. « Laissons retomber la poussière » : cette phrase résume à elle seule un personnage terriblement prudent et peut-être un peu lâche. Alors que sa femme le presse de questions, l’homme justifie son inaction par un profond défaitisme : « C’est la vie. Les gosses en verront d’autres. Chaque jour, des gens sont tués ». Dan ne cherche pas à être un héros. Il est trop occupé à tenter d’éponger ses dettes et subvenir aux besoins de sa famille. Le fermier subit la sécheresse de sa propriété avec fatalité et espère qu’un coup du sort fera tomber la pluie…
Le brave fermier ne suscite jamais l’admiration de sa femme et de ses fils car il refuse de s’engager dans les conflits. Malgré ses talents de tireur, ce n’est pas un obsédé de la gâchette. Il ne prendra les armes que pour la prime de 200$. Dan se comporte même parfois en homme soumis. Par exemple, quand il coupe la viande de Wade, menotté, sous les yeux effarés de ses enfants. L’image du héros américain, à la conquête du Far West en prend un coup. Comme si les incertitudes de l’après-guerre venaient polluer le mythe de l’American way of life des années 50. Mais Dan n’est pas le seul à manifester son désintérêt pour les évènements qui l’entourent. Face à la violence des mercenaires, les autorités ne manifestent pas plus d’héroïsme. 



   



Ainsi, lorsque Ben Wade et sa bande signalent anonymement leur crime, le shérif n’est pas particulièrement pressé d’en découdre. D’ailleurs, il ne faut pas le déranger entre 13h et 14h car il fait la sieste… Plus tard, le Marshall a du mal à réunir assez d’hommes pour combattre le gang. Certains des appelés cherchent misérablement à éviter l’enrôlement. Derrière cette lâcheté généralisée, se profile l’image d’une Amérique en crise morale.
La société américaine des années 50 a peur car les repères sont brouillés. Et le cinéma de l’époque est là pour raconter les angoisses de l’après-guerre : la menace communiste, la course au nucléaire, le déclin économique et surtout la violence grandissante. 


              


La science-fiction et le film noir se font les chantres d’un regard désabusé sur l’avenir. A l’inverse, le western continue, un peu à contre-courant, de glorifier le mythe de l’Ouest et l’idéologie conquérante. Pourtant, dans 3 :10 to Yuma, Delmer Daves disperse une vision inquiétante a contrario des modèles du genre. Les nouveaux héros sont les gangsters. Ben Wade (incarné par l’excellent Glenn Ford) est un homme de violence, sans foi ni loi, aussi craint que glorifié. L’homme a l’aura d’une idole parmi son clan et lorsqu’il arrive en ville, il est l’objet de tous les regards. A l’exemple d’Emmy, la serveuse, qui se pâme devant le cow-boy. 



                             


Même la famille de Dan n’est pas insensible au charme magnétique du hors-la-loi. Lorsque Dan doit planquer le malfrat chez lui, ce dernier constate bien vite que la famille du fermier est troublée par sa présence. Pour l’impressionner, les gamins lui racontent les faits d’armes de leur père et leur grand-père. Et c’est seulement au moment où Wade commence à séduire Alice, la femme de Dan, que le fermier se révèle prêt à tout pour jeter le gangster en prison. Préserver l’équilibre de sa famille sera jusqu’au bout le moteur de son action. Lorsqu’il s’agit de protéger des valeurs essentielles, le modeste fermier reprend sa posture de héros.


                              


Au début, le film de Delmer Daves demeure dans une temporalité figée. D’abord, on remarque qu’il y a peu de mouvements géographiques dans le film. Quasiment toutes les scènes se passent dans la petite ville de Bisbee, puis à Contention, en attendant ce fameux train pour Yuma. D’ailleurs, le passage d’une ville à l’autre est signifié de façon totalement elliptique. Alors que la diligence traverse les plaines à toute vitesse, en route vers l’avenir, Ben Wade et sa bande la stoppent sans ménagement. De loin, Dan et ses fils observent l’action (ou plutôt l’arrêt de l’action) sans intervenir. Après avoir tué l’un de ses acolytes et le chauffeur de la diligence, Ben martèle solennellement qu’ « un homme doit reposer où il a vécu ». Même mort, les personnages sont bloqués. 



                              


Le bétail, entourant le hold-up, annule définitivement toute possibilité d’action. Par ailleurs, la ville est quasi déserte car, comme le shérif, tout le monde fait la sieste entre 13h et 14h. L’immobilisme se matérialise encore dans cette impossibilité qu’ont les personnages à sortir de la ville. Par exemple, quand Ben Wade demande comment aller au Mexique, il se voit rétorquer que la frontière entre la ville et le pays est difficilement identifiable… Une autre image d’inertie : la diligence emportant Ben Wade se retrouve bloquée à cause d’une crevasse. Sans oublier que le shérif et sa sous-équipe passe leur temps à parlementer au lieu d’agir. En quelque sorte, cette immobilité illustre le repli sur soi de la société américaine qui voit se profiler de longues années de Guerre Froide.


Pour signifier le temps suspendu, Delmer Daves utilise une pendule. C’est durant la dernière demi-heure du film que l’atmosphère est la plus tendue. Dans une chambre d’hôtel, Dan et Ben sont retranchés à l’abri des assauts du gang qui veut libérer son leader. Il est 14h et chaque minute qui les rapproche du train de 3h10 pour Yuma est un supplice. Le tambour des funérailles du jeune homme tué par Wade raisonne dans toute la ville et rappelle les précieuses minutes. Terriblement sûr de lui, Ben Wade tente de déstabiliser Dan. Il l’attaque sur ses deux faiblesses : l’argent et sa famille. Il lui propose de doubler sa prime s’il le libère. Le suspense est savamment orchestré par Delmer Daves. Wade monte les enchères à mesure que la température augmente dans la chambre. Et puis il y a ce tic-tac de la montre qui rappelle sans cesse qu’il faut tenir les mercenaires à distance du hors-la-loi jusqu’au bout. La chanson « 3 :10 to Yuma », tantôt chantée par une voix féminine, tantôt sifflotée par Wade, achève de pousser Dan à bout. Dans son flot incessant de paroles déstabilisantes : Wade révèle son envie d’une vie paisible avec femme et enfant. Au terme de cette heure pleine de tension, les deux hommes ont révélé leur détermination : Dan, désormais seul contre sept mercenaires, ira jusqu’au bout pour son honneur, sa famille et aussi la justice. De même, Ben acceptera, contre toute attente, de monter dans le train avec sans doute une secrète perspective de changement. La pression est retombée, la pluie arrive enfin comme une récompense divine face à la détermination de Dan.


           



Les personnages sont, dès le début, très caractérisés chez James Mangold. Dan, le héros faible et victimaire, Ben Wade, le bandit aux grands principes, William, le fils en quête d’un héros paternel…   Chacun est identifié par un trait de caractère, voire un travers. Par conséquent, les personnages seront voués à évoluer.
Dan Evans : Dan est un brave fermier qui tente de subvenir aux besoins de sa famille (sa femme Alice et ses fils William et Mark). Mais la sécheresse le maintient dans une constante pauvreté. Il a été amputé d’un pied suite à une blessure (faite par un soldat de sa propre unité) lors de la Guerre de Sécession. Ce n’est pas un héros. Dan est un bon tireur mais personne ne le sait. Accablé par son handicap, il subit les menaces et intimidations de Hollander, un riche propriétaire qui veut l’expulser. Il a si peu de dignité, qu’il propose la broche de sa femme à Hollander pour payer une partie de ses dettes. Rampant au sol, Dan n’est vu que comme un faible.


             


Ben Wade : C’est un chef de bande sans pitié, qui tue ses victimes sans aucuns remords. Très sensible aux charmes des femmes (notamment celles aux yeux verts), il ne s’attaque a priori qu’aux hommes. Ayant fait de certains chapitres bibliques ses textes de lois, il se permet d’exécuter les personnages détestables : Tucker, qui a brûlé la grange de Dan, ou encore Byron, un vieux chasseur de primes qui a massacré 32 femmes et enfants Apaches. Rêvant secrètement d’une autre vie plus tranquille, il a de la sympathie pour Dan avec lequel il aurait pu être ami, comme nous le verrons plus tard.


             

William Evans : Fils aîné de Dan, William, 14 ans, méprise son père. Il ne supporte pas son inaction face aux menaces d’Hollander et son manque de courage devant la bande de Ben Wade. William n’est pas avare de remarques sarcastiques et haineuses vis-à-vis d’un père sans relief. « Je ne serai jamais à ta place » lui dit-il froidement. Son véritable héros est Ben Wade, dont il suit les aventures de hors-la-loi dans une BD. William pense avoir plus de valeur que son père. C’est pour cela qu’il rejoint l’escort du prisonnier en route pour Contention. Il aura donc un rôle plus actif que dans le film de Delmer Daves.


                                      


Charlie Prince : Second de Ben Wade, dans la bande, Charlie Prince est un tueur sanguinaire. Il exécute ses victimes avec une certaine jubilation malsaine. Cow-boy efféminé, il est surnommé « Charlie Princess » par ses ennemis. Le jeune homme se révèle d’une grande fidélité envers son chef. Alors que les autres brigands envisagent de laisser Wade en prison sans se retourner, Charlie les reprend en main afin qu’ils poursuivent leur mission. Allant jusqu’au bout de sa logique presque fanatique, c’est l’un des rares personnages à ne pouvoir évoluer...
Suite : http://lempiredesimages.com/2011/11/12/originalvsremake3h10pouryumadedelmerdaves19563h10pouryumadejamesmangold2007/

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