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vendredi 23 mai 2014

1984

Réalisé par le futur responsable de L'âge de cristal et du Tour du monde en 80 jours, cette première adaptation au cinéma du classique d’Orwell fut précédée d’une version télé pour la BBC de 1954 apparemment plus puissante et avec le même acteur principal, le respectable et respecté Edmond O'Brien. Les deux versions se complètent mais n’arrivent pourtant pas à englober tout le propos du livre encore trop dense pour être résumé avec une caméra.
On ne peut pas dire que le suspense soit fort, que l’oppression de Big Brother soit vraiment palpable, ni qu’une once d’intensité morbide du livre s'y retrouve mais c’est pas mal du tout quand même pour l’époque, en particulier la dramatique qui est l’intérêt principal. Même si je connais et apprécie déraisonnablement le 1984 de 1984 avec John Hurt (et oui…), ça ne m’a pas gêné de découvrir cette adaptation moins sombre mais agréable malgré tout.
La foule anonyme et homogène est peu abordée en dehors des grands spectacles collectifs où chacun crie sa haine d'Eurasia, le camp adverse. Il manque aussi le développement sur cette guerre plus ou moins provoquée et gérée par Oceania elle-même. Plus de personnages secondaires consistants comme le chef de la police de la pensée, Michael Redgrave impeccable, ou la jeune espionne teigneuse m’auraient aussi fait plaisir. Le bon personnage bien interprété par un Donald Pleasance tout jeunot manque lui aussi de développement. La tension du quotidien n’est donc pas extrême mais présente malgré tout.



   
 
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L'histoire est tellement connue qu’elle a forcément perdu de son originalité, les caméras partout, la journée de la haine, la petite boutique secrète, la résistance invisible, les écrans, les falsifications de l’histoire, la torture mentale, le nombre de doigts sur une main, etc, mais le propos résonne encore aujourd'hui sans aucun doute. Le film se focalise avant tout sur l'individu, en particulier le couple interdit qui cherche à s’échapper de cette réalité factice.
De ce côté-là, ça fonctionne y compris la mise en scène qui possède quelques points communs avec THX1138 d’ailleurs. Edmond O’Brien livre une bonne interprétation du personnage en proie aux doutes, bonne gueule subtilement engageante et tourmentée, même si son en bon point trahit un peu la supposée dictature impitoyable du régime. Jan Sterling, blonde platine au visage joliment banal, débute après la télé. Le couple, soit l'intérêt principal du métrage, est attachant et les acteurs sont dedans. Leurs subterfuges pour tromper Big Brother sont bien amenés.


                              



1984 de Michael Radford est une adaptation du roman de George Orwell. Malgré le fait que la production soit tournée cette même année, il faut replacer le film dans son contexte de création, en 1948. Le monde est ainsi divisé en trois parties, suite aux guerres nucléaires : « Oceania », « Eurasia », et « Estasia ». L’histoire se passe à Londres dans le régime de « l’Oceania », qui est en guerre perpétuelle avec ses homologues. La figure de « Big Brother », chef du Parti, s’étale partout. Son visage arbore une petite moustache, avec un regard qui se veut rassurant et sévère à la fois. Le régime totalitaire surveille la population grâce aux « télécrans » que chacun regarde, et qui peuvent apostropher et réprimer les passants. Le peuple de « l’Oceania » est divisé en trois catégories : les membres du Parti intérieur qui constituent l’élite, ceux du Parti extérieur qui sont les travailleurs du régime, et enfin les prolétaires qui représentent 85% de la population et sont considérés comme des animaux. De nombreuses manifestations de haine collective sont organisées par le Parti, notamment contre Goldstein qui nie la figure de « Big Brother » et l’existence d’une guerre. Ce régime de « l’Angsoc » (socialisme anglais) crée une nouvelle langue qui se veut de plus en plus simplificatrice, soumise à une politique de réduction du vocabulaire : le « novlangue ». Cette dernière caractéristique est à rattacher à l’action principale du régime : réprimer et éliminer « le crime de la pensée », le but du régime étant de pouvoir arrêter ces criminels avant même qu’ils aient conscience de leur acte de ne plus croire au Parti.
Winston Smith (John Hurt) est membre du Parti extérieur, et employé du Ministère de la Vérité. Son travail consiste à remanier les archives notamment journalistiques, pour les faire correspondre avec la version officielle du Parti. Ainsi « l’Oceania » déclare la guerre à « l’Estasia » alors que peu de temps auparavant, ils étaient en paix. Il doit effacer les traces d’écrits contraires. Cependant, Winston n’est pas un travailleur comme les autres, il émet plus de doutes que les autres sur le Parti, il cache des notes qu’il prend dans un journal, où il essaye de saisir toutes les incohérences du régime.


   



Pendant la pratique des « Deux Minutes de la Haine », Winston croise le regard d’une jeune femme, Julia (Suzanna Hamilton). Il émet des doutes sur sa personne, et pense qu’elle est une espionne de la Police de la Pensée. Ils auront par la suite une relation amoureuse cachée, lorsqu’elle lui avouera les sentiments qu’elle éprouve à son égard. Leur relation se concrétise dans un appartement insalubre loué à un prolétaire, mais ils sont conscients de leurs écarts de conduite. En effet, le Parti interdit cette forme de sexualité débridée, et de sensualité. Le seul amour qu’ils doivent porter, c’est à la figure de « Big Brother ». Leur amour clandestin pousse Winston à se rapprocher de O’Brien (Richard Burton), personnage charismatique du Parti intérieur, qu’il croit appartenir à la résistance. Ce dernier lui fournit le dernier dictionnaire « Novlangue », qui se révèle être « Le Livre » de Goldstein.


                               

                 

Winston et Julia sont finalement démasqués par un « télécran » caché derrière un tableau de l’appartement où ils avaient l’habitude de se rencontrer. Ils sont arrêtés, et Winston est torturé par O’Brien lui-même, qui traquait en réalité les criminels par la pensée. On lui apprend que son crime avait été diagnostiqué depuis des années ; les supplices physiques durent des jours, auxquels sont ajoutés une remise à plat de sa morale, le but étant qu’il ne croit plus en rien pour pouvoir germer la pensée de « l’Angsoc » dans son esprit. Il ressort vidé de cette épreuve, et glorifie de nouveau « Big Brother ». Il sera probablement tué comme tous les criminels par la pensée après leur peine et leur lavage de cerveau.
Le générique du film est précédé par des images d’archives de la guerre qui a opposé les trois superpuissances. On entre de plein pied dans une période de conflits et de barbarie du fait de ces images montrant le penchant belliqueux des hommes. On peut voir ensuite des membres du Parti assister à la traditionnelle manifestation des « Deux Minutes de la Haine ». Des messages de propagande à la gloire de « Big Brother » passent en boucle, alternant avec ceux dénonçant le traitre Goldstein. La séquence se termine sur une foule, les poings liés vers le ciel (en signe de prisonnier), criant « paix ». Défilent ensuite le générique, le casting et la production avec une typographie rappelant celle du régime stalinien. Ce déchaînement de haine est un spectacle terrifiant qui permet à chacun de montrer son adhésion au régime en public. Il est donc préférable d’être présent pour n’éveiller aucun soupçon.


                  


La musique varie entre des formes classiques choisies par Dominic Mildowney, et des sons électroniques produits par Annie Lennox et son groupe Eurythmics. La musique classique accompagne les mouvements de la foule lors de la manifestation de sa haine, et plus généralement les scènes tournées au Ministère de la Vérité. Les sons proposés par Eurythmics sont beaucoup plus oniriques et doux. Ils se mêlent aux scènes où Winston remet en cause le Parti, lorsqu’il aime Julia plus que tout, et durant tous ces instants où il rêve d’une vallée verdoyante. Ces notes semblent venir d’un autre monde, c’est pourquoi elles sont toujours associées aux scènes où Winston s’échappe de sa condition morbide.
Le souci de suivre la veine littéraire d’Orwell dans les décors est omniprésent. C’est un Londres d’une rare déchéance qui est présenté. L’architecture et les lieux de vie, si on peut les appeler ainsi, sont d’une austérité rarement égalée dans la cinématographie moderne. Le bureau de Winston, autant que son appartement, sont lugubres et sombres. 

        

                                   


Une ville qui aurait été bombardée il y a longtemps, ville-fantôme et désaffectée qui continue d’être habitée, pourrissant dans une humidité de tombeau, cloaque infâme aux murs noircis par la suie, labyrinthe écroulé d’un « après » sans retour, dans les bleus ardoise, les jaunes sépia et l’intolérable blancheur de néon d’une image volontairement un peu grossière qui contribue à la matérialité inhumaine de l’ensemble ». L’agencement des plans fonctionne sur un mode dual. Les plans obscurs et inquiétants, manifestes de la confrontation de Winston au régime totalitaire, alternent avec des plans relevant de l’imaginaire. Ce sont en effet ces instants d’onirisme qui sont ses échappatoires. Une scène importante est celle d’un Winston rêvant de cette vallée d’un vert chatoyant dans laquelle il souhaiterait se promener. Il traverse une forêt pour l’atteindre, accompagné de cette musique douce et électronique décrite précédemment. Cependant, il s’arrête toujours à la lisière du bois, il ne s’engouffrera jamais dans cette vallée : l’emprise du Parti sur sa faculté de jugement et sa possibilité d’effectuer des choix est trop forte pour qu’il se lance plus en avant.
Source et suite : http://gatacproduction.wordpress.com/2011/08/04/1984-1984-le-totalitarisme-et-la-figure-de-big-brother/

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