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dimanche 27 avril 2014

Rashomon - L'outrage

Il y a des films dont on ne peut expliquer la puissance magnétique, des films étranges qui captivent autant qu’ils intriguent et qui interrogent finement notre existence. Rashômon fait partie de ceux là. Conte à la fois poétique et noir, ce film énigmatique, récompensé par un Lion d’or et un Oscar du meilleur film étranger, a ouvert la voie à un cinéma japonais à l’étendue universelle. Pas étonnant que Martin Ritt, réalisateur américain de chroniques sociales (L’homme qui tua la peur) ou politiques (L’espion qui venait du froid) ait décidé d’adapter cette œuvre mystérieuse qui questionne l’humanité.
Dans le Japon du XIème siècle, Kyoto est une ville ravagée par les guerres et la famine. Sous une pluie battante, un homme rejoint un bonze et un bûcheron s’abritant à la porte du Rashô. Ces derniers lui racontent l’étrange histoire qui les a bouleversés : Tajomaru, un célèbre bandit, aurait violé une femme et poignardé son mari. Mais l’affaire n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît.
Devant un tribunal à ciel ouvert, Tajomaru se vante de son crime. Il regarde droit vers nous  et répond aux questions que nous, spectateurs, semblons lui poser. Subjugué par la femme d’un samouraï, il décide de séquestrer le mari et de kidnapper l’épouse. Il réussit à la « posséder », dit-il, sans trop de résistance. En effet, on voit qu’après une lutte au couteau qui a tout d’une chorégraphie, la dame cède à ses avances. Tajomuro s’en va, satisfait. 



   

Mais la femme le rappelle pour qu’il lutte avec son mari car l’affront qu’elle a subi ne doit être connu que d’un seul homme. Le brigand prétend s’être battu avec le mari, un adversaire loyal et à sa mesure. La femme s’est enfuie après la mort de son époux. Tajomuro, personnage illuminé, cabotin et un peu psychopathe (signifiant ainsi la folie des hommes), donne une version simple mais crédible de l’histoire. L’affaire semble réglée d’avance.
Pourtant, lorsque la femme témoigne à son tour, le doute s’installe tellement son récit est alambiqué et théâtral. Selon ses dires, cette épouse éplorée aurait porté le coup fatal à son mari car son regard inquisiteur cachait mal le dégoût suscité par le viol. Mais cette version qui disculpe Tajomaru ne convainc ni le passant à qui l’on raconte l’affaire, ni le spectateur qui commence même à douter du premier récit.



   


Enfin, le mort témoigne également, par le biais d’un médium. Sa voix d’outre-tombe raconte une histoire encore plus sordide. Abandonné par sa femme, une traînée capable de quitter son mari pour son violeur, le samouraï se suicide. Le trouble est total, on ne sait plus qui dit vrai. Structurée par une narration à plusieurs points de vue, le film opère un mouvement de propagation : un témoignage en annule un autre, un mensonge en engendre un autre, puis un autre, jusqu’à tout corrompre autour de lui. Cette corruption est illustrée par le délabrement de la ville. Le film décrit un mal insidieux qui ronge les hommes. Chacun s’enferme dans sa logique pour préserver son amour propre. Mais où est la vérité ?


                                

La forêt est le théâtre du huis clos enfermant les personnages. Plus ces derniers s’y enfoncent, plus ils y révèlent leur noirceur. Dans de nombreuses scènes, Kurosawa reproduit un schéma triangulaire réunissant les trois personnages, et insiste ainsi sur une situation verrouillée. De plus, on remarque que les protagonistes regardent souvent vers le ciel alors que celui-ci est caché par le feuillage des arbres. Cela donne, là encore, une impression d’enfermement. Cet effet est amplifié par la scène se déroulant à la porte du Rashô où le bonze, symbolisant la bonté, le passant, figure perfide et cynique, et le bûcheron, personnage entre-deux, sont eux-mêmes bloqués par la pluie, mais surtout par leurs convictions. Cette répétition confirme que tous les hommes sont prisonniers de leur nature humaine. Malgré tout, rien n’est irrémédiable comme vous le verrez plus tard. 

La réalisation, parfois subjective, nous transforme en témoins des faits. Les personnages agissent sous nos yeux, nous mentent et nous renvoient à nos propres faiblesses. Les gros plans sur le visage des personnages, révèlent leur cruauté. Kurosawa insiste sur leurs regards, trahissant ainsi leurs intentions. L’histoire met en lumière tous les vils instincts qui nous déshumanisent : la vanité, la luxure, l’humiliation ou l’avidité. L’extrême pauvreté et les guerres ont transformé les individus en monstres. Dans une atmosphère chaotique où les gens déambulent en haillons, la pluie qui tombe intervient comme un élément purifiant.  Elle lave la ville qui est devenue un champ de ruines sous la volonté des hommes.
Le bûcheron sait que les trois acteurs du drame ont menti car il a assisté à la scène. Et la vérité est encore pire que ce que l’on aurait pu imaginer : après le viol, Tajomaru, réellement séduit par la jeune femme, la supplie de tout quitter pour lui. La victime se laisse désirer en exigeant que Tajomaru et son mari se battent en duel pour elle. Mais ses larmes de crocodiles n’y font rien : les deux hommes, constatant la légèreté et l’ignominie de la jeune femme, refusent de se battre. Alors qu’elle espérait être délivrée de la monotonie de son couple, l’épouse manipulatrice finit par rire aux éclats devant tant de lâcheté. Touchés dans leur virilité, les deux froussards décident alors de se battre. Voilà donc l’origine du crime. 


 

Mais cette vérité révèle la propre lâcheté du bûcheron. En effet, il n’intervient pas devant l’horreur et il vole le poignard en pierres précieuses tombé durant la lutte. Les hommes seraient-ils tous mauvais ? Peut-être pas. Démasqué par le passant, figure du Mal, le bûcheron regrette déjà son geste sous les yeux désapprobateur du bonze, figure du Bien. La découverte d’un bébé, abandonné sous la porte du Rashô, redonne soudainement foi en l’espèce humaine. Alors que le passant vole le linge qui protège le bébé du froid, le bûcheron, attristé, décide de l’élever avec ses autres enfants. Kurosawa termine son film avec une touche d’espoir illustrée par un grand rayon de soleil.


                

Martin Ritt a repris tous les détails de l’histoire de Kurosawa. Cependant, il y a ajouté un regard encore plus pessimiste. Un pasteur (William Shatner angélique), un promeneur et un charlatan (Edward G. Robinson au meilleur de sa forme) attendent sous le porche d’une gare un train qui ne vient pas. Les personnages sont bloqués le temps d’une réflexion sur l’affaire de meurtre. Choqué par la violence des hommes, le pasteur a décidé de quitter l’église. Le promeneur est encore troublé par l’affaire, tandis que le charlatan, qui vend tout est n’importe quoi, réclame les détails croustillants de cette histoire amorale. La particularité du film de Martin Ritt se distingue dans la personnalité très tranchée des personnages. Le pasteur, homme de Dieu, est d’une pureté incontestable. 


                                                 


Il s’oppose au charlatan, qualifié de démon à plusieurs reprises pour ses arnaques commerçantes et ses jugements radicaux. Mais surtout, le personnage joué par Edward G. Robinson, nous assène des vérités toujours plus cyniques sur la nature humaine. Il rit à l’annonce d’un viol, à la description d’un cadavre et voit le monde comme un vaste jeu de dupes. Entre les deux, il y a le promeneur effaré mais tout aussi complice faute d’implication. Nous-mêmes devenons, chez Ritt, des spectateurs passifs et désabusés en écoutant ce récit. Le réalisateur évite les gros plans, préférant encadrer ses personnages dans des plans de groupe où le Bien et le Mal encerclent l’homme qui doute. Ainsi, il nous invite à faire un choix et non plus à être juges. La superbe photographie de James Wong Howe, spécialiste d’un noir et blanc tout en nuance et des jeux de lumières (Les bourreaux meurent aussi de Fritz Lang, La rose tatouée de Daniel Mann, Air Force d’Howard Hawks…) participe à l’atmosphère apocalyptique du
film. Le monde semble perdu.
Suite et source:     http://lempiredesimages.com/2011/04/03/originalvsremakerashomondakirakurosawa1950theoutragedemartinritt1964/

2 commentaires:

  1. http://dfiles.eu/files/h0qu1geq9
    http://uptobox.com/atpwrapjcjf2

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  2. Grand merci Corto, je le connaissai pas celui-ci de Newman ;)

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